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Full text of "L'évolution des dogmes"

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Mr. J. deWit, 
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L'Évplution des Dogmes 



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Bibliothèque de Philosophie scientifique 



CHARLES QUIQNEBERT 

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CHARGÉ DE COURS D'HISTOIRE ANCIENNE DU CHRISTIANISME 

A LA FACULTÉ DES LETTRES DE PARIS. 






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L'Évolution 



des Dogmes 



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PARIS 

ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR 

26, RUE RACINE, 26 
1910 

Droits^de traduction et de reproduction réservés pour tous les pays, 
y compris la Suède et la Norvège. 




Droits de traduction et de reproduction réservés 
pour tous les pays. 

Copyright 1910, 

by Ernest Flammarion. 



L'Evolution des Dogmes 



INTRODUCTION 



Dans lestages qui suivent, je me propose d'établir 
qu'un dogme est un organisme vivant, qu'il naît, se 
développe, se transforme, vieillit et meurt; que la vie 
l'entraîne, sans qu'il puisse jamais s'arrêter, qu'elle 
le fuit, quand Je nombre de ses jours est rempli, sans 
qu'il puisse la retenir. 

Toutes les religions dites révélées avancent la pré- 
tention, d'ailleurs naturelle et logique, d'enfermer, 
une fois pour toutes, leur credo dans une formule, 
ou dans une série de formules, appuyées d'ordinaire 
sur des textes sacrés et divinement garanties comme 
eux-mêmes; en ces formules réside, pour ainsi dire, 
la plus pure essence de la révélation ; il faudrait donc 
qu'elles demeurassent immobiles. Et cependant, à les 
considérer historiquement, il est visible qu'aucune 
d'entre elles n'échappe à la loi d'évolution; si on la 
regarde à deux moments quelque peu distants de la 
durée, aucune ne paraît semblable à elle-même, sou- 
vent quant à la forme et toujours quant au fonds, je 
veux dire quant à la représentation qu'elle éveille 
dans la conscience religieuse des hommes. Le dogme 

i 



l'évolution des dogmes 



déborde fatalement le symbole de foi, par cela seul 
qu'il s'efforce d'instinct de se mettre d'accord avec 
l'ambiance intellectuelle et morale où il lui faut vivre ; 
à son tour, le sentiment religieux déborde le dogme 
et ni les formules consacrées, ni les textes où les 
fidèles croient entendre la parole de Dieu ne se mon- 
trent capables de le fixer jamais ; il vit donc, il pro- 
gresse; s'il s'arrêtait un jour, phénomène aussi incon- 
cevable que la cristallisation de la pensée humaine, 
il cesserait d'être. Pour le dogme aussi, comme pou,r 
tout organisme vivant, l'immobilité c'est la mort, et 
il subit la nécessité de s'adapter aux milieux différents 
où l'entraîne l'incessante transformation des sociétés 
humaines. Il y a donc une espèce de transformisme 
dogmatique, comme il y a un transformisme animal 
et, à partir du moment où le dogme tombe dans un 
milieu avec lequel il ne présente aucune affinité, un 
milieu où ses facultés d'adaptation se trouvent im- 
puissantes à réduire l'antinomie qui oppose ses 
propres postulats à ceux sur lesquels s'appuie la vie 
intellectuelle de l'ambiance nouvelle, où le sens com- 
mun, établi en dehors de lui, le repousse, alors, il 
s'immobilise; il peut se donner un instant l'amère 
consolation de faire front seul contre tout ; suprême et 
inutile redressement : la mort est en lui. Peu importe 
le temps qu'il faudra pour que les dernières apparences 
de la vie se retirent de son corps inanimé ; peu im- 
porte l'heure où s'éteindra le dernier homme qui pui- 
sait en lui ses encouragements, ses consolations et 
ses espoirs; l'œuvre de ruine est dès lors virtuelle- 
ment accomplie. 

Il est rare, d'ailleurs, qu'un dogme meure seul; il 
prend habituellement place dans un ensemble de 



INTRODUCTION O 

croyances, dont les diverses parties sont solidaires; 
sa chute détermine d'ordinaire un vaste écroulement, 
voire même parfois l'effondrement de toute une reli- 
gion. Mais les croyances dissociées et brisées ne re- 
tournent pas toutes au néant; la pensée humaine, qui 
les a créées, ne se détache pas entièrement d'elles; 
elle les reprend bientôt, les modifie plus ou moins, 
les groupe dans un ordre nouveau et les fait entrer 
dans une autre construction religieuse. Il peut arriver 
que celles-là mêmes qui semblent dédaignées et défi- 
nitivement oubliées, trouvent un jour leur revanche. 
De leur patrimoine religieux, les hommes tirent des 
fruits différents de génération en génération ; ils ne 
l'exploitent pas toujours suivant les mêmes méthodes, 
mais ils n'en reculent guère les limites et n'en chan- 
gent pas le fonds. Les religions dites révélées, et même 
la plupart des autres, qui ont été successivement, et 
dans des pays différents, maîtresses de l'esprit hu- 
main, présentent, sous la variété de leurs aspects, 
des ressemblances fondamentales, souvent évidentes 
et dont un peu de réflexion augmente le nombre. Ce 
n'est pas, au reste, tout le dogme défunt qui renaît 
sous une forme nouvelle; s'il comportait des affirma- 
tions antipathiques aux principes durables de la 
science du temps où il périt, ou de la philosophie 
qui s'appuie sur elle et en exprime les idées géné- 
rales, ces affirmations-là meurent définitivement. Il 
en va de même de l'arrangement des divers dogmes 
dans l'ensemble de la foi périmée, du rapport qui les 
unissait entre eux et qui donnait à la religion qu'ils 
formulaient sa physionomie particulière. 

Toutes les religions dogmatiques — et toutes les 
religions sont plus ou moins dogmatiques — offrent 



4 l'évolution des dogmes 

des exemples de révolution que j'ai dessein de décrire ; 
pourtant c'est surtout autour de la religion chré- 
tienne que tournera notre enquête; j'en dois donner 
les raisons. Je me faisais tout d'abord scrupule, je 
l'avoue, non pas d'étudier, avec toute l'indépendance 
d'esprit nécessaire, des dogmes que beaucoup de nos 
contemporains croient encore vivants, mais seule- 
ment de scandaliser d'honnêtes gens, en choquant 
leurs très respectables convictions. La science, si 
prudent que demeure celui qui la manie, et si dési- 
reux qu'il soit de n'en blesser personne, ne se meut 
pas. si j'ose ainsi dire, dans le plan de la foi, mais 
dans celui des faits, et ses conclusions, si mesurée 
que reste la forme qu'on leur donne, comportent tou- 
jours une espèce de brutalité que leur imposent les 
faits eux-mêmes. Toutefois, à la réflexion, j'ai cru 
pouvoir ne pas me laisser arrêter par un inconvénient, 
en définitive, secondaire : quiconque émet une opinion 
quelconque risque de choquer ceux qui ne la parta- 
gent pas et ce n'est pas une raison pour qu'il se taise, 
s'il croit tenir la vérité ; si, d'autre part, une convic- 
tion peut ne pas supporter volontiers l'affirmation 
d'une conviction contraire et rivale , elle me paraît 
mal recevable à s'offenser de l'énoncé d'un fait, 
que le critique n'a pas inventé, qu'il ne dépend pas de 
lui de taire ou d'atténuer, qui se présente avec une 
parfaite objectivité, qu'on peut vérifier, mesurer, 
peser tout à loisir et avec lequel, s'il est bien établi, 
la foi n'a plus, en dernière analyse, qu'à chercher un 
accommodement. J'ai cru aussi qu'une fois écartée 
la mauvaise impression que je pourrais donner à 
quelque lecteur, mal habitué à sortir de sa cons- 
cience religieuse pour en examiner les postulats et à 



INTRODUCTION O 

considérer comme elle est la réalité de l'histoire, une 
insistance particulière sur la dogmatique chrétienne 
offrait, touchant la conduite de mon dessein, des 
avantages décisifs. 

D'abord c'est la plus connue de la moyenne des 
hommes instruits ; ce n'est pas à dire qu'elle leur soit 
d'ordinaire très familière, mais, enfin, elle est pour 
eux beaucoup moins mystérieuse que les doctrines 
du bouddhisme ou celles de l'islam. 
* Elle présente, en second lieu, pour les lecteurs 
auxquels ce livre s'adresse, un intérêt immédiat, 
puisqu'ils baignent dans une atmosphère intellec- 
tuelle et morale toute saturée de son influence; et 
qu'à son sujet se déroulent, sous leurs yeux, des dé- 
bats, dont il ne faut sans doute pas exagérer l'impor- 
tance générale, mais qui, pourtant, tiennent leur place 
dans la vie contemporaine ; par exemple, au sein du 
catholicisme, le conflit du romanis me et du moder- 
nisme. 

IL est aussi essentiel d'affirmer qu'aux yeux de 
l'historien du dehors, j'entends de celui qui ne s'at- 
tache qu'à la vérité des faits et ne sert les intérêts 
d'aucune confession, cette dogmatique chrétienne ne 
fait point exception parmi celles des autres religions; 
qu'elle ne jouit, par rapport à elles, d'aucun autre pri- 
vilège que de diriger encore la vie religieuse de beau- 
coup de nos contemporains; qu'elle est née comme 
les autres; qu'elle a connu des accidents semblables; 
qu'elle s'est développée et qu'elle s'épuise sous l'in- 
fluence de causes analogues. 

Enfin, si le naturaliste trouve plus d'intérêt à l'étude 
d'un organisme compliqué et délicat dans sa structure 
et son développement qu'à celle d'un être rudimen- 

1. 



l'évolution des dogmes 



taire, l'historien rencontre dans la dogmatique du 
christianisme une ampleur métaphysique, une subti- 
lité doctrinale, une complication théologique, qni, 
jointes à la longueur de sa vie et aux péripéties de 
son histoire, offrent, plus que dans aucune autre 
religion révélée, des ressources nombreuses et variées 
à l'expérience critique. 

Je prendrai donc pour centre de mon développe- 
ment la foi chrétienne et en elle, plus particulière- 
ment, la formule doctrinale du catholicisme, parce 
que c'est celle dont révolution a suivi, depuis les 
temps apostoliques, la marche la plus régulière ; 
parce que c'est la plus nette, en même temps que la 
plus complexe; parce que c'est aussi celle dont les 
affirmations semblent aujourd'hui le plus difficile- 
ment conciliables avec l'esprit moderne; celle, par 
conséquent, dont l'examen doit nous apporter les plus 
précieux enseignements. Toutefois, je ne me bornerai 
pas à elle, ni même au christianisme en général; je 
puiserai dans d'autres religions les exemples et les 
comparaisons capables de nous faire mieux comprendre 
les phénomènes par lesquels se manifestent les lois 
qui déterminent et dirigent l'évolution des dogmes. 

Je me suis volontairement interdit l'appareil et le 
ton de Térudition et j'ai, de même, soigneusement 
évité la discussion des thèses dogmatiques que j'ex- 
posais; je n'avais à faire ni l'histoire ni la critique 
des dogmes d'aucune foi et j'aurai entièrement atteint 
mon but si, dans une sorte de conversation écrite, 
très simple et très modeste, j'ai réussi à présenter 
clairement quelques remarques exactes touchant leur 
nature et leur vie. 

Un mot encore, pour expliquer le plan que j'ai 



INTRODUCTION < 

adopté. Dans une première partie, intitulée 'La nature 
du dogme, j'ai examiné la définition que les ortho- 
doxies donnent de lui; et j'ai étudie les diverses justi- 
fications qu'elles produisent pour le faire accepter 
avec ce caractère d'autorité indiscutable qu'elles lui 
prêtent toutes; j'ai cherché surtout à montrer que, 
considérée du seul point de vue historique, aucune 
des garanties qu'elles avancent de son immuabilité 
ne peut inspirer confiance. Dans une seconde partie, 
La vie du dogme, je me suis efforcé d'expliquer les 
circonstances et les causes qui déterminent la nais- 
sance, le progrès, la décadence et la mort d'un 
dogme. Je ne me dissimule pas que cette disposition 
m'a fait tomber dans plusieurs redites. Je n'ai pas 
cherché à les éviter, parce qu'il m'a paru que le re- 
tour de la même idée ou du même exemple pouvait 
présenter, en l'espèce, plus d'avantages que d'incon- 
vénients, que mieux valait concentrer l'attention du 
lecteur sur quelques faits bien étudiés et probants 
que de la trop disperser. Lui-même jugera si je me 
suis trompé ( 1 ). 

Septembre 1909. 



(1) Je rappelle le titre de quelques ouvrages essentiels pour 
l'étude de l'histoire des dogmes et particulièrement des dogmes 
chrétiens : Chantepïe de la Saussaye, Manuel d'histoire des 
religions, traduction française de H. Hubert et I. Lévy, Paris, 
1904, in-8°; — S. Reinach, Orpheus, Paris, 1909, qui donnent 
tous les renseignements bibliographiques utiles ; — A. Harnack, 
Lehrbuch der Dogmengesehichte, 3 e édit., Fribourg et Leipsig, 
1894 et 8S., 3 vol. in-8°, une 4 e édit. est en cours de publi- 
cation; — Loofs, Leitfaden zum Studium der Dogmenges- 
ehichte, 4° édit., Halle, 1906, in-8°; — Fishbr, History of Chris- 
tian Doctrine, Edimbourg, 1902, in-8°; — Turmel, Histoire de la 
théologie positive, Paris, s. d., 2 vol. in-8°. 



PREMIERE PARTIE 



LA NATURE DU DOGME 



CHAPITRE PREMIER 

Le dogme. 



I. — La question Qu'est-ce qu'un dogme f posée par M. Le Roy; 

elle nous jette au plein de notre sujet. 

II. — Origine et sens premier du mot dogme. — Les dogmes 
de la puissance publique. — Les dogmes de la Loi juive. — 
Les dogmes des philosophes. 

III. — Origines de la notion de dogme chez les chrétiens. — 
Les préceptes du Seigneur et ceux des Apôtres. — Rencontre 
de la foi chrétienne et de la philosophie grecque. — Son 
importance -touchant la notion chrétienne de dogme. — Le 
principe de l'autorité dogmatique dans le christianisme; 
l'Église enseignante. 

IV. — Caractères essentiels du dogme ; révélation, autorité, 
immutabilité. 

V. — Les diverses espèces de dogmes. — Affirmations fonda- 
mentales et affirmations particulières de chaque religion. — 
Celles qui évoluent le plus nettement. 



I 

Il y a quelques années (16 avril 1905), un notable 
philosophe catholique, M. Edouard Le Roy, publiait 
dans la Quinzaine, revue aujourd'hui défunte, un 



10 l'évolution des dogmes 

article intitulé Qu'est-ce qu'un dogme? et qui fît un beau 
tapage. L'auteur entendait poser une question aux 
théologiens romains et, par la même occasion, il ris- 
quait, sur la nature et l'interprétation des dogmes, 
quelques considérations personnelles : il les croyait 
propres à rapprocher de la foi catholique les hommes 
qui ne parviennent plus à l'accorder avec leurs 
connaissances et leurs réflexions. Théologiens sérieux 
et bachi-bouzouks de l'École, voire simples journa- 
listes et grimauds des lettres catholiques, saisirent la 
plume à l'envi et répondirent de bonne encre à 
l'imprudent. Quelques-uns voulurent bien condes- 
cendre à discuter avec lui, ou à éclairer son aveugle- 
ment; plusieurs se contentèrent de l'injurier, procédé 
d'emploi toujours facile et, dans un certain milieu, 
toujours profitable; la plupart jugèrent dès l'abord 
sa question saugrenue, attendu que tout catholique, 
tout chrétien, tout le monde savait ou devait savoir 
parfaitement ce qu'il convenait d'entendre par un 
dogme. M. Le Roy ne se tint pas pour battu; il 
répliqua aux critiques et méprisa les injures, avec 
vigueur et souvent avec élégance, de sorte qu'un livre 
de poids respectable sortit du débat (*). 

Il en sortit aussi une évidence que divers autres 
travaux, plus ou moins inspirés de préoccupations 
et de scrupules analogues à ceux de M. Le Roy, 
ont également mis en lumière ( 2 ), c'est à savoir que 
les dogmes de l'orthodoxie catholique, considérés 
dans la forme dont les revêt encore l'enseigne- 
ment officiel de l'Église romaine, n'offent plus un 

(1) Dogme et Critique, Paris, 1907. 

(2) Loisy, Autour d'un petit livre, Paris, 1903; Rifaux, Les 
conditions du retour au catholicisme, Paris, 1907. 



LE DOGME il 

sens pensable à la réflexion d'un homme de nos jours, 
qu'ils ne peuvent plus rien représenter à son esprit, 
en dehors d'un verbalisme sajas portée, qu'ils se mon- 
trent incapables de diriger son action morale, qu'ils 
sont enfin comme le cadavre inerte d'une pensée 
morte. En d'autres termes, il fut démontré que 
chez nombre de catholiques qui veulent comprendre 
leur foi et en vivre, et non pas seulement la subir et 
cheminer à côté d'elle, le sentiment religieux avait 
dépassé de beaucoup la lettre du catéchisme, qu'une 
évolution s'était accomplie depuis le temps où les 
formules enseignées s'étaient fixées et qu'une nou- 
velle mise au point du dogme semblait devenue in- 
dispensable. Or, le clergé romain, non seulement 
s'est refusé à reconnaître cette vérité, mais, fort de 
l'appui de la inasse ignorante des fidèles, qui s'en 
remet à lui nécessairement du soin de penser pour 
elle, et qu'aucun argument de raison ne saurait 
atteindre, effrayé aussi, comme c'était son droit, des 
conséquences que la réforme réclamée risquait d'en- 
traîner, il n'en a même pas voulu prendre le principe 
en considération, il a sévèrement blâmé et, au be- 
soin, frappé, selon ses moyens, ceux qui le soute- 
naient. 

Toutefois, comme le froncement des sourcils, la 
rudesse du geste et de la voix ne remplacent point 
les arguments solides, la question reste ouverte ."pen- 
dant que les autorités ecclésiastiques affirment la thèse 
de l'immutabilité nécessaire du dogme, les fidèles 
initiés aux méthodes critiques et conscients des néces- 
sités de l'heure continuent en silence de désirer, et cer- 
tains, même, de réclamer à voix haute l'accord entre 
les mots inertes et leur raison chrétienne, le recul 



12 l'évolution des dogmes 

de la lettre devant l'esprit. Ainsi, aujourd'hui même, 
et sous nos yeux, se développe un épisode caracté- 
ristique de ce conflit éternel entre la formule immo- 
bile et la foi toujours en marche, dans lequel se 
manifeste clairement la vie du dogme. 

En fait, M. Le Roy avait raison de poser aux doc- 
teurs officiels une question qui revenait à dire : ce 
que vous nous enseignez comme un dogme ne trouve 
plus sa place dans notre esprit, rendu inapte, par la 
science et la philosophie modernes, à saisir les 
conceptions de l'antiquité et du Moyen Age; nous 
nous rendons bien compte que saint Augustin et 
saint Thomas d'Aquin étaient, en leur temps, des 
penseurs vastes et profonds, mais leurs raisonne- 
ments, sur les vérités essentielles de la foi chré- 
tienne, n'éveillent plus en nous que de la curiosité et 
du r.espect; ils ne peuvent plus nous toucher, ni 
nous convaincre; nous n'avons plus pour eux qu'une 
admiration littéraire et archéologique; nous pensons, 
nous sentons, nous voyons autrement qu'eux et nous 
savons bien davantage. Déjà, nous l'avons appris, le 
second de ces théologiens de génie, dont Si souvent 
les noms reviennent sur vos lèvres, comme ceux 
d'autorités invincibles, n'entrait réellement plus dans 
les formes d'esprit du premier; pourquoi donc nous 
serait-il plus aisé de nous enfermer dans les siennes? 
Un dogme doit être autre chose qu'une formule 
arrêtée dans un concile du iv e siècle, ou avancée par 
un moine du xiu e siècle; autre chose, qui n'a pas 
encore été défini; dites-nous quoi. Ou, plus exacte- 
ment, la définition de la vérité dogmatique est 
demeurée jusqu'ici imparfaite et incomplète; faites 
un nouveau pas vers son intangible perfection; 



LE DOGME 



13 



haussez-vous d'un degré vers son tout inaccessible 
et enfermez ce que vous en aurez saisi dans des 
formes de langage qui nous soient intelligibles, que 
nous puissions confronter, sans consternation, avec 
les données de notre science et de notre philosophie. 
En droit, cependant, M. Le Roy avait tort : 
d'abord parce que lui, simple laïque, se mêlait de 
ce qui ne le regardait pas, en donnant aux autorités 
compétentes un conseil très précis, sous couleur de 
réclamer une consultation, et même un peu plus 
qu'un conseil, un projet de solution des principales 
difficultés ; en second lieu, parce qu'il demandait 
une définition qui n'est pas à construire : elle existe; 
il ne pouvait pas l'ignorer et elle est, en soi, indéfor- 
mable. Aussi bien était-il visible que sa question 
insidieuse ne partait pas de l'ignorance du présent, 
mais du désir de l'avenir, et, au point de vue romain, 
ce désir semble, par nature, tout gros d'hérésie. 
Laissons de côté un épisode que nous n'avons rap- 
pelé que pour montrer dès l'abord, dans la réalité 
concrète d'aujourd'hui, le débat fatal de l'être et 
du devenir dogmatique et essayons d'entendre ce 
mot de dogme comme il convient, selon l'esprit 
de toutes les orthodoxies. 



II 



Il est d'origine grecque; on suppose qu'il faut le 
rapprocher de dokei et de dedoktai, qui signifient « il 
paraît juste, il est arrêté » et se plaçaient souvent en 
tête des décrets de la puissance publique. Dans la 
langue classique, il exprime déjà lui-même l'idée d'un 

2 



14 L'ÉVOLUTION DBS DOGMES 

précepte posé, d'une décision arrêtée par une autorité 
compétente et qui entraîne opinion. Sous l'Empire 
romain, les sénatus-consultes portaient, dans les pays 
de langue grecque, le nom de dogmes (dogmatà). 
Ainsi lorsque le III e Évangéliste (Zwc, 2 1 ) veut nous 
dire qu'Auguste prescrit un recensement universel, 
il écrit : « Il arriva un dogma de César Auguste. »> 
Entendons un édit parti de la puissance souveraine. 
De même, lorsque les Juifs de Thessalonique accusent 
saint Paul et ceux qui l'écoutent, de désobéir aux 
ordres impériaux, c'est encore le mot dogmata qu'ils 
emploient (Actes, 17 7 ). 

Comme il était naturel, les Juifs hellénisants, ceux 
qui, vivant eu terre grecque, parlaient habituellement 
le grec, désignaient par ce terme, chargé d'autorité, 
les préceptes inviolables de la Loi de Moïse. Quand 
saint Paul dans son Epître aux Ephésiens (2 15 ), 
annonce que le Christ a renversé les barrières qui 
divisaient les hommes en deux peuples, les Juifs 
et les Gentils, il proclame que « par sa chair », c'est- 
à-dire par sa mort, le Seigneur a voulu abolir la 
Loi « des préceptes qui sont les dogmes », c'est- 
à-dire l'obligation des prescriptions rituelles impé- 
ratives. Aussi bien lorsque les chrétiens commencè- 
rent à établir les assises de la Loi Nouvelle en face 
de l'édifice inhabitable de l'Ancienne, ils adoptèrent 
à leur tour le terme qui disait bien tout ce qu'ils vou- 
laient qu'exprimassent les sentences du Maître et de 
ses Apôtres. C'est ainsi que l'auteur des Actes des 
Apôtres nous rapporte (16*) que, partout où ils pas- 
saient, saint Paul et ses compagnons confiaient à leurs 
fidèles la garde des dogmes établis par les Apôtres 
et les anciens de Jérusalem. Et saint Ignace, évèque 



LE DOGME 



15 



(TAntioche au commencement du 11 e siècle, écrit, 
dans le même sens, aux Magnésiens (13 1 ) : « Appli- 
quez-vous donc à conserver fermement les dogmes 
du Seigneur et des Apôtres. » 

Il est trop évident que si, dans ces divers passa- 
ges, le mot dogme veut dire précepte, avec une 
nuance très marquée d'autorité, il ne nous fait point 
sortir du domaine du fait; les prescriptions qu'il 
désigne sont uniquement matérielles ou morales; 
matérielles, surtout dans la Loi juive, qui, en vieil- 
lissant, multipliait les rites et les précautions contre 
l'impureté; morales, surtout dans la Loi Nouvelle, 
qui est une règle de vie pratique en vue du salut, 
c'est-à-dire en vue de l'acquisition d'une place dans 
le Royaume de Dieu. Aucune notion métaphysique ne 
se glisse encore, à proprement parler, sous les formules 
très simples de ces dogmes-là: ne travaillez pas le 
jour du Sabbat ; évitez la fréquentation des pécheurs ; 
purifiez-vous, dans les formes prescrites, de toutes 
les impuretés dont la liste suit, si vous n'avez pas su 
les éviter; accomplissez tel rite à tel moment; ou bien: 
aimez-vous les uns les autres ; préparez-vous, par le 
sincère repentir, par la transformation de tout votre 
être moral, #u grand jour prochain; faites-vous dans 
le ciel un trésor de lartmnes œuvres que la rouille 
ne mange pas et qukji'atteignent pas les voleurs ; 
ayez foi, c'est-à-dire ayez confiance en Dieu votre 
Père, et en Jésus, son Messie (en grec son Christ), son 
messager de bonne nouvelle ; c'est sous cet aspect 
que se présentent à nous, jusque dans leur détail, les 
dogmes de l'Ancienne et de la Nouvelle Loi, comme des 
indications divinement autorisées, sans doute, divi- 
nement établies aussi, mais essentiellement pratiques. 



16 l'évolution des dogmes 

Pourtant, dans les écoles philosophiques du paga- 
nisme, le môme mot signifiait déjà quelque chose de 
plus compliqué. On y appelait dogmes les formules, à 
peu près immuables, dans lesquelles se fixaient les 
doctrines fondamentales de chaque système. Clément 
d'Alexandrie, docteur chrétien, qui vécut au début du 
m e siècle, dans un milieu tout pénétré de philosophie 
grecque, connaît bien ces « dogmesdes philosophes»^), 
qui sont les postulats et les conclusions de chacun 
des grands systèmes de la spéculation hellénique. 
On disait, en effet, couramment, vers le début de l'ère 
chrétienne, « les dogmes de Pythagore », ou « les 
dogmes de Platon », pour faire entendre la doctrine 
particulière de l'un ou de l'autre. Et il ne ^agissait 
plus uniquement de préceptes pratiques, lesquels, en 
définitive, ne tenaient qu'une place secondaire dans 
les préoccupations des penseurs grecs, sans en excep- 
ter Pythagore; en parlant ici de dogmes, on songeait 
à des affirmations métaphysiques, qui n'exigeaient 
pas seulement, de ceux qui les acceptaient, la foi- 
confiance, mais encore et surtout la foi-croyance. 

Ëntendons-nous : le consentement que les philo- 
sophes imposaient à l'esprit de leurs disciples, la foi 
qu'ils réclamaient d'eux, ils les voulaient raisonnables 
et raisonnes; je veux dire acquis par la raison et 
affermis par elle. Clément d'Alexandrie lui-même, 
encore que chrétien, est assez pénétré des procédés 
philosophiques pour définir le dogme « une certaine 
perception logique » ( 2 ), c'est-à-dire une notion que 
l'esprit atteint par la raison, ou mieux par le raison- 
nement. Il se peut bien et, en fait, il se trouve que 

(1) Stromates, I, 91, 101. 

(2) Strom., VIII, 16 ; Bôy^a £<m xaTaXr^iç tiç Xoyexyj. 



LE DOGME 



17 



nous ne jugions pas tous acceptables, du point de vue 
de notre raison actuelle, les postulats d'un Pythagore 
ou d'un Platon; qu'H se montre dans la construction 
de leurs systèmes une part d'à priori tout à fait sub- 
jectif et proprement en l'air,' que l'ensemble même 
de l'édifice ne nous paraisse pas très solide ; on en 
peut aisément convenir; il n'en demeure pas moins 
vrai que l'intention première de ceux qui l'ont élevé 
était de le construire avec le secours de la seule 
raison. Et nous n'avons pas à nous étonner qu'un 
effort pour expliquer le monde et la vie, une tenta- 
tive pour fixer les directions de l'activité intelligente 
de l'homme moral, dominés nécessairement par les 
données et les méthodes d'une science aujourd'hui 
périmée, par les influences d'une ambiance disparue, 
ne répondent plus aux exigences d'une raison, la 
nôtre, formée dans un autre milieu et par d'autres 
composantes. 

Dans la pratique, cependant, les dogmes des philo- 
sophes, vers l'époque où le christianisme s'est défi- 
nitivement constitué et s'est implanté dans le monde 
antique, au temps de Clément d'Alexandrie, par exem- 
ple, avaient quelque peu changé de caractère. La 
parole du Maître était censée justifier les affirma- 
tions préliminaires de la doctrine et dispensait les 
disciples de beaucoup de réflexions personnelles. // a 
dit, telle était la formule qui, évidemment, suffisait, 
dans un grand nombre de cas, à poser des espè- 
ces d'axiomes, qu'on acceptait parce que garantis 
par Lui. On sous-entendait naturellement qu'il avait 
fait les raisonnements indispensables et procédé à 
toutes les vérifications nécessaires; il semblait donc 
inutile de les cecommencer. Les docteurs chrétiens 

2. 



18 l'évolution des dogmes 

reprochaient vivement à leurs rivaux de la philo- 
sophie profane cette confiance qu'ils jugeaient supers- 
titieuse ; il est certain qu'elle tendait à transformer 
gravement la notion première du dogme philoso- 
phique et à limiter l'exercice de la raison des disci- 
ples à l'éclaircissement, à la justification, au com- 
mentaire et à l'application d'un certain nombre 
d'arguments d'autorité, pratiquement invérifiés. Au 
moins restaient-ils en soi vérifiables; il pouvait sem- 
bler inconvenant et présomptueux, mais il n'était 
défendu à personne de suivre pour son compte toute 
la voie inaugurée par le Maître d'autrefois et de repas- 
ser par toutes les étapes de sa pensée féconde (*). 



III 



Selon notre jugement, il y a de quoi s'étonner de 
voir les chrétiens reprocher aux philosophes de fonder 
leurs dogmes sur l'autorité d'un maître et de les revê- 
tir, par un véritable acte de foi, d'une puissance 
qu'on pouvait dire religieuse; car enfin, eux aussi, 
après avoir emprunté au langage courant et à celui 
des écoles le mot dogme lui-même, ont vite réuni en 
lui les deux sens de précepte issu de l'autorité 
compétente et de règle de foi indiscutable, garantie 
par la parole du Maître. Dès le temps où saint Paul 
prêchait aux gentils de bonne volonté, autour des 
synagogues répandues dans le monde grec et où saint 
Pierre, avec les autres Apôtres galiléens, cherchait à 

(1) Les néo-platoniciens ieront bien appel à une révélation, 
mais, en leur temps, toute philosophie est pénétrée de mysti- 
cisme et la leur devient une véritable religion. 



LE DOGME 



19 



faire partager aux Juifs la confiance qui ranimait 
dans la mission du Crucifié, il était entendu qu'on ne 
discutait pas les préceptes du Seigneur, qu'on n'en 
démontrait même pas l'excellence ; il suffisait de les 
énoncer, puisqu'en Lui résidait toute autorité, de par 
Dieu le Père. A mesure que grandit la personne de 
Jésus dans la conscience chrétienne et qu'elle se rap- 
procha de Dieu, jusqu'au jour où elle se confondit 
avec lui, ses dogmata, j'entends toujours les préceptes 
pratiques de salut qu'on lui rapportait, s'enveloppèrent 
d'une autorité, s'il était possible, de plus en plus 
indiscutable. Il semblait aussi dans la logique des 
choses que ceux qui l'avaient connu durant sa vie, 
qui avaient de ses lèvres recueilli les paroles salu- 
taires, qui restaient les témoins de ses miracles et de 
sa résurrection, fussent considérés, après sa mort, 
comme parfaitement qualifiés pour représenter, et 
en quelque sorte incarner, son autorité. Ne faisaient-ils 
pas que répéter ce qu'il avait dit? Ne prolongeaient-ils 
pas son enseignement parmi les hommes ? Ne prépa- 
raient-ils pas, pour tout l'avenir, la tradition régu- 
lière de sa volonté, de génération en génération? 

A y bien regarder, entre les fondements de l'argu- 
ment chrétien d'autorité apostolique, ainsi établi et 
justifié, et la tendance des écoles philosophiques du 
paganisme à jurare in verba magistri, on ne voit 
guère qu'une question de degré ; mais, aux yeux des 
fidèles de Jésus, une différence fondamentale excluait 
jusqu'à la possibilité d'une comparaison entre eux et 
les philosophes du dehors, et plaçait leur propre ar- 
gument d'autorité hors des atteintes de la chicane 
humaine : les maîtres divers et divisés qu'invoquaient 
les sages du siècle ne pouvaient être raisonnablement 



20 l'évolution des dogmes 

rapprochés du Maître divin ; ils n'avaient disposé que 
des ressources d'une intelligence plus vaste, des 
lumières d'une raison plus solide que celle des 
hommes du commun, mais qui participaient tout de 
même et nécessairement de l'infirmité commune à 
tous les fils d'Adam. Lui, au contraire, avait puisé 
son autorité en Dieu, auquel personne ne songe à 
demander des comptes ; ses dogmata empruntaient 
à leur source le privilège de l'infaillibilité; descendus 
véritablement du Père, ils s'offraient aux hommes 
comme les fruits précieux d'une révélation^ de môme 
que les préceptes de la Loi Ancienne, autrefois ap- 
portés aux Juifs par Moïse, messager de l'Éternel, et 
par les prophètes, emplis de l'Esprit saint. Il suffisait 
donc, en définitive, de croire à l'authenticité des 
livres de Moïse, à la réalité de ses entretiens avec 
Jahveh et à celle de l'inspiration des prophètes, ajou- 
tons, s'il s'agit d'un chrétien des premiers temps, de 
reconnaître en Jésus le Messie promis à Israël, pour 
accepter comme indiscutables des prescriptions que 
la raison n'aurait pas toujours découvertes toute 
seule, qui, parfois même, surtout dans l'Ancienne Loi, 
s'accordent mal avec elle, mais qui, du moins, aussi 
bien dans les Évangiles synoptiques que dans le Pen- 
tateuque, ne semblent ni très compliqués, ni très dif- 
ficiles à saisir (*). 

Remarquons, d'ailleurs, que les premiers fidèles 
de Zoroastre ou de Mahomet, voire même ceux du 
Bouddha, ne se trouvaient point placés en face depos- 

(1) Je rappelle qu'on nomme Pentateuque les cinq premiers 
livres de la Bible, spécialement attribués à Moïse, et Évangiles 
synoptiques, les trois premiers, dont la matière peut être 
distribuée en colonnes parallèles. 



J 



LE DOGME 21 

tulats. plus exigeants : croire que le premier avait 
composé YAvesta sous la dictée d'Ormudz lui-même, 
en présence duquel un ange Pavait transporté ; que 
le second avait reçu le Coran dans son cœur des 
propres mains de Fange Gabriel, et sur Tordre d'Allah ; 
que le dernier, simple prince, selon les apparences, 
avait atteint, par un puissant effort de sa volonté 
prédestinée, à la perfection qui relevait au-dessus 
des hommes et des dieux, et dont sa prédication a 
tracé les voies certaines. Reposant sur une métaphy- 
sique élémentaire, au moins en ce qui regarde Zoroas- 
tre et Mahomet, des prescriptions rituelles, des pré- 
ceptes moraux, des interdictions présentées comme 
des tabous, tel semblait l'essentiel de leur enseigne- 
ment à tous trois. Mais tout le monde sait bien qu'au 
temps où vivait Clément d'Alexandrie, la dogmatique 
chrétienne avait singulièrement dépassé les limites 
du très simple enseignement apostolique. 

C'est une question quelque peu oiseuse que de de- 
mander si Jésus entendait réserver aux seuls Juifs le 
salut qu'il apportait, ou s'il songeait à l'étendre à 
l'humanité tout entière ; s'il était particulariste ou 
universaliste ; en fait, il n'a pas eu, lui-même, à se 
poser la question. Son horizon était naturellement 
celui du pays où il vivait et la nécessité de l'élargir 
ne semble pas s'être présentée à lui. On discute inu- 
tilement sur les traits contradictoires qui se rencon- 
trent dans les Évangiles; tantôt le Christ semble 
réserver jalousement à Israël le bénéfice de sa mis- 
sion, en proclamant que le pain des petits enfants ne 
doit pas être jeté aux chiens, et tantôt il consent à 
accorder un traitement, de faveur à telle ou telle foi 



22 l'évolution des dogmes 

particulière, dont il affirme l'efficacité propre par un 
miracle. Contradiction ? Non pas, mais exception qui 
confirme la règle et qui tourne à la leçon pour les 
Juifs incrédules, auxquels des étrangers font la honte 
de les devancer dans la voie de Dieu. Les textes évan- 
géliques que nous possédons ont été rédigés, ne l'ou- 
blions pas, à une époque où la foi nouvelle, repoussée 
parla grande majorité des Juifs, s'était déjà implantée 
sur le terrain païen; par conséquent, leurs rédacteurs 
pouvaient être tentés d'introduire dans leurs récits, 
ou d'y grossir, des anecdotes susceptibles de justifier 
le fait accompli : la distribution aux petits chiens du 
pain dédaigné par les enfants ; et pourtant l'impres- 
sion invincible que tout leur ensemble impose, c'est 
celle du particularisme de Jésus : il ne venait que 
pour Israël. Un instant de réflexion suffit à nous con- 
vaincre qu'il ne pouvait faire autrement. 

Habitués que nous sommes à voir dans le christia- 
nisme une religion spécifiquement distincte de toutes 
les autres, et même du judaïsme; convaincus aussi 
qu'il en faut reporter l'origine à la prédication du 
Christ, nous nous laissons aller trop communément à 
penser qu'il a prétendu fonder une religion; or, rien 
ne paraît plus éloigné de sa volonté. L'historien se le 
représente, avec M. Loisy (*), comme « un ouvrier de 
village, naïf et enthousiaste, qui croit à la prochaine 
fin du monde, à l'instauration d'un règne de justice, 
à l'avènement de Dieu sur la terre, et qui, fort de cette 
première illusion, s'attribue le rôle principal dans 
l'organisation de l'irréalisable cité ; qui se met à pro- 
phétiser, invitant tous ses compatriotes à se repentir 

(1) Les Évangiles synoptiques, t. I, p. 252. 



LE DOGME 23 

de leurs péchés, afin de se concilier le grand juge 
dont la yenue est imminente et sera subite comme 
celle d'un voleur; qui recrute un petit nombre d'adhé- 
rents illettrés, n'en pouvant guère trouver d'autres, 
et provoque une agitation, d'ailleurs peu profonde, 
dans les milieux populaires. » Evidemment, cet 
homme, si modeste que fût son origine et son mi- 
lieu, portait en lui une force singulière et vivaitavec 
une intensité extraordinaire la religion qu'il sentait 
dans son cœur; mais, cette religion, c'était celle de 
ses pères ; son Dieu, c'était celui d'Abraham, d'Isaac 
et de. Jacob ; sa Loi, c'élait celle de Moïse, et il ne 
venait pas pour l'abolir, mais, c'est lui qui l'a dit, 
pour l'accomplir jusqu'à son dernier iota (Mt. 5 i7 - 18 ). 
Il se montrait sans doute assez disposé à faire bon 
marché des pratiques sous lesquelles la fausse piété, la 
tartuferie et toutes les variétés du pharisaïsme trou- 
vaient trop aisément un refuge; l'élan personnel 
damour et de confiance vers Dieu, précédant la véri- 
table transformation morale de l'individu, lui semblait 
infiniment plus propre que tous les rites à ouvrir aux 
hommes les portes du Royaume de Dieu; en d'autres 
termes, sa piété profonde et originale s'enfermait 
difficilement dans les formules, les règles et les gestes 
convenus; mais, né Juif, il restait Juif et ne conce- 
vait pas qu'il y eût une autre vérité divine que celle 
jadis révélée par Jahveh à ses prophètes, dont il 
renouait lui-même la tradition. 

C'est pourquoi on ne comprendrait guère qu'il se 
fût demandé si les païens seraient sauvés. Sauvés? 
Ils ne pouvaient l'être que s'ils abandonnaient leur 
erreur païenne, se convertissaient au judaïsme et 
se repentaient, eux aussi, de leurs fautes, de ce re- 



24 l'évolution des dogmes 

pentir profond et définitif qui fait l'homme nouveau 
Tant que ces hommes du dehors, chiens, fils de 
chiens, au jugement des Juifs formalistes, ne sollici- 
teraient pas leur entrée dans la demeure d'Israël, nul 
n'aurait à y tenir compte d'eux; mais, le seuil franchi, 
ils 6e rangeraient, comme les fils authentiques 
d'Abraham, au nombre de ses enfants, car certaine- 
ment Jésus ne partageait pas les préjugés orgueilleux 
et défiants de beaucoup de rabbins à l'égard des 
convertis. Le centurion de Capharnaum et la Cha- 
nanéenne, l'un et l'autre nés en dehors d'Israël, 
obtiennent cependant du Maître le miracle qu'ils 
sollicitent; il est vrai que les deux épisodes évan- 
géliques qu'ils animent semblent d'interprétation plus 
complexe qu'on ne le croirait au premier abord. Ils 
ont été rédigés, ne l'oublions pas, une quaran- 
taine d'années, au bas mot, après la mort de Jésus, 
en un temps où ils justifiaient le fait accompli, 
c'est-à-dire la prédication de l'Évangile aux Grecs ; ils 
s'offraient aussi comme un exemple encourageant à 
l'incrédulité têtue de la masse des Juifs ; enfin, ils 
prouvaient que la foi, entendons ici la confiance, dans 
le Christ, suffisait pour gagner une part du Royaume. 
En supposant qu'ils soient, dans leur fonds, authen- 
tiques, ils revêtent évidemment la double conversion 
qu'ils supposent de formes exceptionnelles, et qu'ex- 
cuse seule une application de faveur du pouvoir 
discrétionnaire du Christ, et il demeure établi que 
la vue de Jésus ne s'étendait pas, en fait, au delà 
des limites d'Israël, que sa prédication ne s'adres- 
sait qu'à ses compatriotes. 

Malheureusement, de son vivant même, ils répon- 
dirent mal à son attente, et, le plus souvent, leurs 



LE DOGME 25 

oreilles se fermèrent à sa parole. Ceux d'entre eux 
qui pratiquaient l'étude de la Loi, étude pénible et 
minutieuse, merveilleusement propre à développer le 
pédantisme et l'orgueil intellectuel, les scribes qu'on 
appelait rabbins, c'est-à-dire maîtres, ne virent pas le 
moyen de prendre en sérieuse considération un pré- 
tendu prophète galiléen, fils d'un charpentier sans 
culture et lui-même, probablement, fort ignorant de 
leur science. Entre leur religion et la sienne, il n'exis- 
tait pas, en vérité, de commune mesure, et ce fut par 
eux qu'il périt. Ses disciples, après un moment d'épou- 
vante et de désespoir, se ressaisirent; ils crurent le 
revoir sur les bords familiers du lac de Génézareth; la 
foi en sa résurrection leur rendit courage et ils osè- 
rent reprendre son œuvre, que Pilate avait interrom- 
pue. Cependant, tout en croyant prolonger son 
enseignement, selon ses ntentions, ils en changèrent 
le centre : Lui prêchait avant tout la foi en Dieu le 
Père et l'imminence du Royaume; eux, mirent au 
premier plan, dans leur prédication, la foi en Jésus 
ressuscité, Messie vivant, dont le prochain retour (la 
parovsie) allait marquer l'aurore des temps promis. 
Or, si les Juifs n'avaient pas cru généralement au 
message queleur apportait Jésus lui-même, ils devaient 
encore bien moins accepter qu'un homme de si peu, 
incapable d'éviter un destin affreux et honteux, mort 
sur la croix, à la face du peuple, entre deux voleurs, 
fût au vrai le Béni du Très-Haut, le Dominateur an- 
noricépar les prophètes et qui devait rendre sasplendeur 
à la nation élue. Les arguments mis en avant par -les 
Apôtres, pour prouverla réalité de la résurrection, tels 
que les apparitions de Jésus à leur petit groupe et, plus 
tard, la découverte de son tombeau vide, au matin du 

3 



26 l'évolution des dogmes 

dimanche, ne soulevaient pas en ce temps-là autant 
d'objections qu'aujourd'hui ; mais une seule suffisait 
à les ruiner dans l'esprit des adversaires, des Juifs 
instruits : c'est que ces arguments venaient d'igno- 
rants, d'illettrés, et que personne, en dehors d'eux, 
n'avait contrôlé les faits qu'ils alléguaient : le Ressus- 
cité ne s'était montré qu'à ses disciples. Aussi bien, 
très vite, la prédication apostolique rencontra-t-elle 
dans les synagogues une résistance invincible, et, en 
fait, elle n'y gagna que des recrues très peu nom- 
breuses ; par la force des choses, il lui fallut, pour 
s'assurer la vie, chercher à s'implanter autour des 
iuiveries, parmi les païens que de bonnes dispositions 
naturelles, des amitiés ou des relations de commerce 
inclinaient à judaïser. Ce fut l'œuvre de saint Paul, un 
des rares pharisiens conquis par la foi nouvelle, que 
d'offrir à ces gens-là, franchement, et en les dispen- 
sant des minuties du légalisme israélite, le présent 
divin que les Juifs dédaignaient. 

Les conséquences de cette transposition furent, en 
ce qui touche notre recherche, incalculables, et Paul 
lui-même ne les soupçonna pas. D'abord, le judéo- 
christianisme des gentils s'éloigna promptement du 
judaïsme pur et, dès la fin du I er siècle, se trouva 
contraint de s'organiser comme une religion particu- 
lière; son originalité se marqua même par une hosti- 
lité croissante à l'égard de sa souche hébraïque. En 
second lieu, la foi chrétienne rencontra sur le terrain 
grec, dès qu'elle eut dépassé les basses classes, où, 
sans doute, elle s'implanta en commençant, diverses 
écoles de philosophie, dont les doctrines métaphy- 
siques ne tendaient à rien moins qu'à expliquer l'uni- 
vers, à raisonner définitivement sur la vie, son sens 



LE DOGME 



27 



et son but, sur Dieu, et, peut-on dire, sur tout. Les 
dogmata des Apôtres, simples règles de vie pratique 
et où la métaphysique, même chez saint Paul, gar- 
dait l'apparence d'un fait révélé, loin de revêtir celle 
d'une spéculation transcendante, rencontrèrent ainsi 
les dogmata philosophiques, que nous avons déjà 
définis. La culture grecque se superposa à l'espé- 
rance chrétienne et transforma la foi-confiance des 
premiers disciples en foi-croyance, en foi de doctrine; 
les dogmes de l'Évangile se' chargèrent peu à peu de 
toute la matière des dogmes des écoles. 

Il était inévitable que, dès le lendemain de la mort 
de Jésus, toute réflexion méthodique sur lui tendît à 
l'élever au-dessus de l'humanité : saint Paul le 
conçoit déjà comme un homme divin, tout pénétré de 
l'Esprit, au point que l'on peut dire qu'il est l'Esprit 
(II Cor., 3 17 j et le IV e Évangéliste le présente comme 
une incarnation du Logos, de la Parole féconde, de la 
Volonté créatrice de Dieu. Son enseignement ne de- 
vait donc pas tarder à être considéré comme une 
révélation analogue à celle dont Jahveh avait jadis 
favorisé Moïse et les prophètes, mais plus complète 
qu'elle et destinée à la remplacer pour le salut des 
hommes. Il était aussi dans l'ordre que toute addition 
à la foi première, toute complication dont on l'aug- 
mentait, ne fussent acceptées qu'à la condition de 
sembler, sinon explicitement recommandées, au 
moins supposées par la tradition (paradosis). On don- 
nait ce nom aux souvenirs plus ou moins exacts, 
que, par les Apôtres, on faisait remonter jusqu'au 
Maître et qui forment la matière des écrits évangé- 
liques. Avec un peu d'adresse, de bonne volonté et 
de persévérance, les idées de la philosophie hellé- 



28 l'évolution des dogmes 

nique s'accordèrent autant qu'il fut nécessaire, et 
nous verrons comment, avec le premier enseignement 
chrétien, très souple parce que très simple et guère 
plus encombré de métaphysique que ne le sera, par 
exemple, plus tard, la doctrine de Mahomet. Et ainsi, 
au lieu des préceptes quelquefois singuliers, mais 
toujours précis et clairs, qui prenaient dans l'Ancienne 
Loi la forme de véritables tabous, c'est-à-dire d'inter- 
dictions négativement salutaires mais non motivées, 
et dans la Nouvelle celle de conseils de morale pra- 
tique, les dogmes de l'Église apostolique, enfin, de- 
vinrent des affirmations métaphysiques, sorties de 
spéculations plus ou moins profondes sur les postu- 
lats chrétiens, conduites dans l'esprit et selon les 
procédés de la philosophie païenne. 

La notion d'autorité, nécessaire à la fixation de 
l'axiome de foi qu'est la formule dogmatique, s'établit 
tout naturellement; nous savons déjà que les dogmes 
du Seigneur et de ses Apôtres empruntaient leur va- 
leur à la relation du premier avec Dieu et à la mis- 
sion définie des seconds. Avant même que leè Apôtres 
ne fussent descendus dans la tombe, l'autorité qu'on 
peut appeler de gouvernement , indispensable à tout 
groupement qui veut vivre, était exercée, dans chaque 
communauté chrétienne, par l'assemblée des fidèles 
elle-même, quitte à déléguer à quelques-uns de ses 
membres, comme faisaient les Juifs dans leurs syna- 
gogues, les soins matériels, et d'ailleurs encore élé- 
mentaires, de l'administration. Après la disparition 
des Apôtres directs, les prédicateurs itinérants, apô- 
tres, prophètes ou didascales, qui continuèrent leur 
œuvre, passèrent pour agir et parler sous l'inspiration 



LE DOGME 



29 



de l'Esprit, mais comme, en définitive, l'assemblée 
(ecclesia) resta libre de leur accorder ou non sa con- 
fiance, ce fut elle qui régla sa propre foi, qui en 
accepta ou en repoussa tels ou tels accroissements: 
Chacun d'eux, proposé par un inspiré, se présente 
comme un charisme, c'est-à-dire une grâce (/jxptç)> 
une inspiration de l'Esprit; en théorie, nul ne possé- 
dait qualité pour contrôler l'Esprit, mais, en pratique, 
l'assemblée ne faisait accueil qu'aux nouveautés qui 
lui plaisaient. Au reste, durant cette période pneuma- 
tique de la foi (du grec pneuma : esprit) , qui corres- 
pond à peu près au I er siècle de la vie chrétienne, et 
où les Églises vivaient sous un régime de démocratie 
quelque peu anarchique, l'influence de la philosophie 
grecque sur la foi ne s'exerça que très indirectement, 
à travers le judaïsme et d'une manière assez peu sen- 
sible; ce fut au ir siècle qu'elle commença à se mani- 
fester sérieusement, parce qu'alors un certain nombre 
de philosophes se convertirent et prétendirent, plus 
ou moins consciemment, accorder leurs croyances 
nouvelles avec leurs idées anciennes. Or, dans le pre- 
mier quart de ce même siècle, on vit s'achever, tou- 
chant l'organisation des Églises, une évolution com- 
mencée, peut-on dire, au lendemain même de la mort 
des Apôtres. 

Tout d'abord les groupes chrétiens n'avaient pas 
éprouvé le besoin d'établir à leur tête une adminis- 
tration spirituelle, parce que toute autorité, en la 
matière, leur paraissait inséparable de l'inspiration 
directe et manifeste, qu'un choix humain ne saurait 
provoquer ni diriger, car l'Esprit souffle où il veut; 
ils n'avaient donc pas de clergé. Mais, peu à peu, et 
pour diverses raisons, ils sentirent la nécessité d'en 

3. 



âO l'évolution des dogmes 

avoir un. L'exemple du sacerdoce juif et celui des 
sacerdoces païens; l'obligation d'organiser une dé- 
fense régulière contre les faux inspirés, souvent 
difficiles à démasquer, dans une assemblée dont le 
sang-froid pouvait n'être pas la qualité dominante; la 
fréquence, de plus en plus grande, des entre- 
prises d'illuminés, qui, avec des opinions exagérées ou 
même des systèmes doctrinaux étrangers à la pré- 
dication apostolique, viennent troubler les simples; 
le désir de sécurité, si profond chez les hommes 
médiocres et qui, confondant vérité avec immobilité, 
tend à la formule de foi, au Credo qui ne bougera 
plus et qu'une autorité garantit; tout cela décida les 
communautés à laisser prendre par leurs administra 
teurs temporels, par ceux qu'on appelait anciens 
(presbyteroi) et surveillants (episcopoi), la garde de 
la foi moyenne. Celle-ci tend dès lors à se fixer, à 
revêtir la forme d'une doctrine didactiquement trans- 
mise, et à quitter celle qu'elle avait connue d'abord 
d'une espérance et d'une confiance senties, vécues et 
transmises de proche en proche, par une sorte de 
contagion. Mis à part toute pensée d'ambition et de 
domination, que, d'ailleurs, les hommes, quels qu'ils 
soient, n'écartent pas d'ordinaire aisément, ces 
fonctionnaires des Églises primitives, constitués gar- 
diens de la foi et de la coutume, devaient fatalement 
restreindre, jusqu'à le supprimer, le rôle des ins- 
pirés du dehors et du dedans, qui, par nature, échap- 
paient à la discipline et à la règle; ils devaient, tout 
aussi nécessairement, attirer à eux le soin d'enseigner 
Ta « bonne doctrine » dont ils ont mission de conser- 
ver le dépôt intact. . 
Dans le temps où s'accomplit, au sein des Églises 



LE DOGME 31 

chrétiennes, cette fusion des fonctions administratives 
et des fonctions spirituelles, reparaît et s'impose la 
nécessité des rites. Le Christ n'y attachait pas d'im- 
portance; il ne baptisait même pas; mais déjà ses 
Apôtres, après sa mort, pratiquaient les deux rites 
juifs du baptême et de la fraction du pain, en atta- 
chant au premier le sens d'une régénération néces- 
saire pour entrer dans le Royaume; au second, selon 
tonte apparence, celui d'un mémorial du temps qu'ils 
avaient passé dans la communion matérielle de Jésus. 
De même que l'influence tenace du vieux ritualisme 
juif tendait à les développer tous deux et à en créer 
d'autres, les habitudes invétérées des convertis de la 
gentilité agissaient dans le même sens, car toutes les 
religions païennes étaient très ritualistes. Outre que 
la rapide complication de ces rites chrétiens rendit 
vite nécessaire une certaine instruction , qu'on pourrait 
dire technique, chez ceux qui se trouvaient chargés 
de les accomplir et qui ne pouvaient, par conséquent, 
plus être n'importe lesquels d'entre les fidèles, les 
anciens épiscopes se trouvèrent bien placés dans la 
communauté pour les accaparer, dès que la conviction 
commune eut restauré l'habitude païenne d'attacher 
aux cérémonies consacrées (liturgies) et aux gestes 
réglés une idée d'invariabilité nécessaire et de puis- 
sance mystérieuse. 

Concentration dans les mêmes mains des fonctions 
administratives, du droit de surveiller la doctrine et 
les mœurs, du soin d'enseigner la foi, du privilège 
de disposer de la force des rites, tel fut, tel est encore, 
le fondement de l'autorité du clergé chrétien. Elle 
ne s'établit point sans résistances, dont les vieux 
textes nous permettent de saisir quelques épisodes, 



t 

32 l'évolution des dogmes 

mais elle s'établit nécessairement parce que, sans 
elle, l'Église se serait émiettée en sectes et n'aurait 
pas vécu. Quand toute autorité de fait reposa dans 
les mains du clergé et particulièrement dans celles 
de l'évêque, il suffît d'un médiocre effort pour la 
justifier en droit. On s'accorda généralement à recon- 
naître que toute l'organisation cléricale avait été 
voulue par le Christ et remontait aux Apôtres; il fut, 
du même coup, entendu que le pouvoir des évoques 
se trouvait garanti, et en quelque sorte sanctifié, par 
celui des Apôtres, dont ils passèrent pour les suc- 
cesseurs directs et dont ils eurent pour tâche princi- 
pale de maintenir la tradition intacte. D'abord iso- 
lés, chacun demeurant responsable devant le Christ 
de l'autorité doctrinale qu'il exerçait dans son 
Église, les évoques, dès le courant du 11 e siècle, 
prirent l'habitude de s'écrire, de se visiter, de se 
réunir en groupes plus ou moins nombreux et qui 
furent les synodes et conciles, pour se mettre 
d'accord sur les points litigieux de la discipline ou de 
la foi ; et ainsi se forma l'autorité ecclésiastique pro- 
prement dite, en attendant que, par une évolution, qui 
ne se fit réellement bien qu'en Occident, l'évêque de 
Rome établît, à côté de celle des conciles, son in- 
fluence de direction, d'abord toute morale, puis de 
plus en plus effective, pour aboutir, à la fin du 
xïx e siècle, à proclamer définitivement sa suprématie 
doctrinale absolue sur ses frères en Christ. 

IV 

Nous pouvons maintenant nous rendre compte du 
contenu de la notion du dogme dans l'Église catho- 



LE DOGUE 33 

lique et, d'une manière générale, dans l'Église chré- 
tienne; nous en avons déterminé les divers éléments 
et il ne nous reste plus qu'à les rassembler. Un 
dogme, c'est à la fois une vérité infaillible et un pré- 
cepte inviolable; il a été divinement révélé dans sa 
substance soit par Dieu, directement, par exemple 
sur le Sinaï, où Jahveh parla à Moïse, soit par le 
Christ, au cours de son enseignement terrestre, que 
nous relatent les Évangiles et la Tradition, conservée 
dans l'Église depuis les Apôtres; ou bien encore il a 
été révélé par la voie indirecte de l'inspiration à ceux 
qui ont qualité particulière pour la recevoir, aux 
dignitaires ecclésiastiques que continue d'animer 
l'esprit des Apôtres. 

Le dogme ne peut donc être reconnu tel que 
lorsqu'il a été défini, formulé et proclamé par l'auto^ 
rite compétente^ c'est-à-dire, en somme, autrefois 
par les conciles et aujourd'hui, dans l'Église catho- 
lique, par le pape, sous l'inspiration du Saint-Esprit. 
Mais, après que l'autorité a parlé, le dogme qui 
prétend exprimer l'absolument vrai, devient pour 
les fidèles objet de foi fixe et immuable, puisque 
Dieu ne se trompe ni ne trompe jamais ; et, aussi, 
quand il y a lieu, règle certaine des mœurs. Telle 
est du moins la théorie. Révélation, autorité, immu- 
tabilité^ voilà donc les trois mots qui caractérisent 
le dogme et en expriment, peut-on dire, les trois 
< aspects principaux. La raison, fondement néces- 
saire des dogmes philosophiques des Grecs, n'a 
plus ici d'autre rôle que d'accepter les propositions 
dogmatiques et de les justifier si elle peut. 

Vu du dehors et considéré par des incroyants, le 
dogme se présente évidemment surtout sous la forme 



34 l'évolution des. dogmes 

d'une décision, d'un décret conciliaire ou pontifical, 
mais, au jugement d'un fidèle, cette autorité qui semble 
engendrer le dogme, pour si humaine qu'elle paraisse, 
est inattaquable, parce qu'elle n'agit pas d'elle-même 
et arbitrairement; au vrai, ses décisions n'ont rien 
de personnel. L'Autorité n'est qu'un intermédiaire, 
nécessaire, mais désintéressé entre les croyants et 
Dieu ; le pape, par exemple, homme choisi par des 
hommes et, dans le cours ordinaire de sa vie, sujet 
aux défaillances et aux erreurs de la raison humaine, 
sent se dresser au-dessus de sa faiblesse native toute 
la puissance de l'Esprit, dès qu'il fait appel direct à 
son assistance; c'est pourquoi l'essentiel du dogme, 
pour un chrétien romain, c'est la révélation qui le 
garantit; et il en va de même pour tous les fidèles de 
toutes les religions révélées. 



Encore que la qualité propre du dogme chrétien, 
par exemple, soit bien d'être une vérité révélée et que, 
par conséquent, tous les dogmes participent de ce 
caractère qu'on peut dire spécifique, le mot dogme 
recouvre cependant aujourd'hui des affirmations assez 
différentes et qui sont susceptibles d'être distinguées, 
au moins en deux catégories. On peut mettre â part, 
tout d'abord, un certain nombre de propositions fon- 
damentales, évidemment dogmatiques en soi, puisque 
la raison toute seule ne pourrait que les supposer, les 
affirmer sur une sorte d'assurance subjective, qui 
n'est qu'un sentiment et qui manque à nombre 
d'hommes, alors qu'au jugement de certains il faut 



LE DOGME 35 

la comprendre comme une véritable révélation imma- 
nente en chacun de nous; en tout cas, elles sont in- 
démontrables objectivement, j'entends inaccessibles 
aux procédés scientifiques de démonstpation ; telles 
l'affirmation de l'existence de Dieu et de sa provi- 
dence, ou celle de l'existence de l'âme et de la vie 
future. 

Elles se caractérisent d'abord par leur simpli- 
cité : invérifiables, elles ne sont pas inconcevables eft 

» 

la raison de l'homme peut s'y assurer, avec plus ou 
moins d'aisance et de solidité, par une méditation 
convenable sur les notions de causalité, de finalité et 
de justice. En second lieu, elles sont très répandues; 
on les .retrouve à la base de la plupart des grandes 
religions actuellement vivantes et de beaucoup de 
celles qui ont vécu autrefois. Chacune, il est vrai, les 
justifie à sa manière, mais sans y prendre d'ordinaire 
beaucoup de peine, tant elles lui semblent naturelles. 
Les anciens chrétiens disaient volontiers que si la 
raison de l'homme rendait si facilement témoignage 
en faveur de ces vérités premières, c'est que l'âme 
reconnaissait son créateur et ils ajoutaient qu'au 
reste Adam avait pris en face de Dieu lui-même, et 
par lui, une connaissance exacte des fondements né- 
cessaires de la foi et qu'il en avait laissé à ses des- 
cendants, tout au fond de leur être ( d ), la tradition 
certaine; d'ailleurs Moïse, les Prophètes et Jésus lui- 
même sont venus successivement l'affermir et la jus- 

(1) Aux premiers siècles, beaucoup de chrétiens . croyaient 
que l'âme de chaque homme était engendrée en même temps 
que son corps; l'âme de l'enfant sortait de celle de son père, 
de sorte que l'âme d'Adam était, sans figure, la souche de 
toutes les âmes humaines, qui héritaient ainsi, naturellement, 
de ses connaissances touchant Dieu. 



36 l'évolution des dogmes 

tifier. Chaque religion révélée organise ainsi pour 
son compte, et sous l'angle de sa propre révélation, 
ce fonds commun de la spéculation religieuse des 
hommes. 

Mais, à côté de ces postulats premiers de toutes les 
théologies, il est d'autres affirmations plus particu- 
lières et, en même temps, beaucoup plus compliquées, 
qui échappent tout à fait au contrôle de la raison; 
c'est de celles-là que M* r Mignot écrivait naguère : 
« Le dogme est par lui-même si prodigieux, si invrai- 
semblable, si effrayant, il exige de notre raison un 
tel acte d'humilité et de soumission à l'incompréhen- 
sible, il entraîné de telles conséquences morales qu'on 
n'aurait pu l'inventer (*).» Avancer, par exemple, que 
l'homme apporte en naissant un germe de perdition, 
qui se rattache à une faute commise dans l'Eden par 
l'ancêtre de l'espèce, ce n'est point poser une notion 
facile à entendre, ni même à accepter, et c'est le 
dogme du péché originel; affirmer que Jésus est né 
d'une Vierge, miraculeusement fécondée par le Saint- 
Esprit, ce n'est pas seulement se placer hors des 
cadres de l'expérience, c'est aussi sortir de ceux de la 
raison; je veux dire que, considéré en lui-même, le 
dogme de la conception virginale n'offre aucune prise 
à l'argumentation rationnelle, que toute discussion 
critique à son sujet se ramène à apprécier l'authen- 
ticité et la solidité de ses justifications textuelles. 
Que ce Jésus, homme sublime si Ton veut et, du point 
de vue moral et religieux, véritable sur-homme, soit 
à la fois un homme authentique, et non pas une 
simple apparence humaine, et en même temps, d'autre 

(1) Critique et tradition, dans le Correspondant du 10 jan- 
vier 1904. 



LE DOGME 



37 



part, l'incarnation d'un Dieu, qu'on nous dit immen- 
surable et inconcevable, que, par conséquent, son 
corps, visible et vivant, comme tel, nécessairement 
limité, ait enfermé la plénitude de l'Infini divin, c'est 
le dogme de l'incarnation, appuyé de celui des deux 
natures parfaites du Christ, mais il est aisé de com- 
prendre que toutes les explications qui prétendent 
s'élever au-dessus de leur proclamation pure et 
simple, se perdent dans le verbalisme le plus vide. 
Que Dieu soit à la fois un et triple, qu'on le conçoive, 
dans le même moment, sous la forme de trois per- 
sonnes distinctes, le Père, le Fils et l'Esprit, et sous 
celle d'une Unité parfaite, dont on ne peut rien dire 
d'intelligible sinon qu'elle constitue l'Être infini, for- 
mule qui, elle-même, demande à n'être pas trop pres- 
sée, il ne semble pas facile non plus de disposer 
l'esprit humain à l'admettre, sans l'obliger à sortir 
de lui-même, sans lui imposer l'inconnaissable. 

Tous ces dogmes-là et d'autres du même genre, 
sont, en vérité, humainement inexplicables, voire 
même impensables ; les éclaircissements, dont les 
théologiens se risquent à les entourer, ne sont 
que des paraphrases de formules d'école, ou des 
gloses, que garantit seule l'autorité transcendante 
dont on accepte que le clergé ait le dépôt. En 
vérité, ils forment bien « un groupe incommensura- 
ble avec l'ensemble du savoir positif » ; leur trans- 
cendance même fait qu'ils « demeurent sans rapports 
avec la vie intellectuelle effective » (Le Roy). On ne 
peut les concevoir que comme des faits révélés et 
avoués invérifiables ; mais des faits dont l'organisa- 
tion équivaut à construire un vaste corps de doctrines 
métaphysiques très compliquées. Ils supposent 

4 



38 l'évolution des dogmes 

évidemment les autres propositions, celles que 
nous avons distinguées d'abord, mais ils les dé- 
passent de beaucoup et ne sauraient, comme elles, 
se justifier par le désir si naturel de ne pas limiter 
l'existence humaine à l'incertitude de la vie terrestre, 
de ne pas l'arrêter aux quelques années, parfois 
misérables et, d'autres fois, scandaleusement pros- 
pères, qui la composent, de sentir une protection, 
une justice planer au-dessus des contingences d'ici- 
bas. 

Les vrais dogmes, ceux qui naissent, qui évoluent, 
se transforment, vivent et meurent, sont ceux de cette 
seconde catégorie, ceux qui ne peuvent se justifier 
que par un appel à la révélation. C'est pourquoi, 
avant que de pousser plus loin, il nous faut nous 
arrêter un instant sur la notion de révélation. 



V 



CHAPITRE II 



La révélation et l'inspiration 



1. — La révélation selon les orthodoxies. — Gomment s'impose 
sa nécessité. — Son principe : l'omniscience divine et la 
possibilité de sa communication aux hommes. 

H. — La révélation conçue comme une conversation entre la 
divinité et l'homme. — Exemples. — L'artifice de l'intermé- 
diaire entre Dieu et l'homme. — Faiblesse de cet artifice. — 
Nécessité de recourir à l'inspiration. 

III. — L'inspiration d'après les théologiens. — L'assistance du 
Saint-Esprit. — Usage quasi universel de l'inspiration. — 
Ses avantages. — Le phénomène physique de l'inspiration. 
— Exemples. — L'inspiration dans les Écritures. 

IV. — La vraie nature de l'inspiration. — Ses rapports avec 
l'ambiance où elle se produit. — Son caractère humain et 
périssable. — Prompte déformation de la figure des grands 
inspirés. — Exemple de saint François d'Assise. 

V. — Désir de fixer la révélation par l'écriture. — Déformation 
que subit la révélation première avant que d'être définitive- 
ment écrite. 

VI. — -Résumé : la révélation considérée du point de vue 
scientifique. 



I 

La révélation, selon la définition des orthodoxies, 
c'est la communication faite par Dieu à l'homme d'une 
vérité inaccessible à la raison réduite à ses seules 
forces. Les propositions de la religion catholique, qui 



40 l'évolution des dogmes 

expriment des mystères, se présentent nécessairement 
comme révélées : l'existence de la Trinité, par 
exemple, qui, quoique parfaitement réelle, n'altère 
pas l'Unité de Dieu, ne pouvait évidemment pas 
être découverte par les moyens d'investigation dont 
usent d'ordinaire les hommes, soit par l'observation 
et le raisonnement, car toutes les expériences faites 
dans le monde sensible, comme les conclusions que 
la logique en tire, s'opposent à l'accord des deux 
notions contradictoires que prétend pourtant concilier 
le dogme en question. L'Incarnation, la Conception 
virginale, la Rédemption, le Péché originel, autant de 
notions capitales dans l'orthodoxie catholique et 
qu'elle ne connaît que parce que Dieu lui-même a 
pris soin de les lui enseigner. A la révélation aussi se 
rapporte toute connaissance véritable de l'avenir; la 
science des Prophètes et celle du Voyant de F Apoca- 
lypse sont, au propre, une communication partielle 
de la prescience de Dieu. Par la révélation encore, 
l'homme peut jeter un coup d'œil sur l'au delà de son 
existence mortelle et prendre quelque idée de la vie 
éternelle. 

Dès qu'une religion cherche à s'évader de l'anthro- 
pomorphisme étroit, j'entends dès qu'elle cesse 
d'imaginer la divinité sous la forme d'un être per- 
sonnel, plus puissant que les princes de la terre, 
mais qui leur est cependant comparable et qui vil, en 
somme, comme eux, dans plus de splendeur et sans 
le souci de la mort, tels les dieux d'Homère, dès, par 
conséquent, qu'elle prétend non plus seulement 
raconter des histoires divines qui se placent dans le 
même plan que les faits humains, mais élucider les 
problèmes que la réflexion pose devant la raison, 



LA RÉVÉLATION ET L'INSPIRATION 41 

problèmes de la vie, de la mort, de la destinée et du 
monde, il lui faut de toute nécessité faire appel à la 
révélation transcendante que nous venons de définir. 
La métaphysique humaine agite ces mômes problèmes 
et elle construit à leur propos des systèmes plus ou 
moins ingénieux, plus ou moins séduisants aussi; mais 
aucun ne saurait vraiment prétendre à une réalité hors 
de l'esprit qui Ta enfanté ; aucun d'eux n'offre môme, 
du point de vue critique, la moindre probabilité 
d'existence objective. La vérité révélée et la réponse 
qu'elle apporte aux grandes questions de la méta- 
physique, se présentent sous un tout autre aspect. 
L'homme qui cherche et réfléchit ne tarde pas à 
faire l'expérience de son incapacité à résoudre ces 
redoutables problèmes, qu'il considère, à bon droit, 
comme primordiaux, puisqu'à leur solution se trouve 
liée l'intelligence de son être, de sa destinée et de 
son devoir; mais, comme il ne peut aisément consen- 
tir à s'avouer qu'ils sont insolubles, il en attribue la 
pleine connaissance à l'Être ou aux Êtres mystérieux 
et puissants dont il a peuplé le monde et auxquels il 
rapporte en bloc la science et le principe de tout ce 
qu'il ne comprend pas. Ce que sait la Divinité, rien 
ne l'empêche de le dire; par un acte de sa grâce, elle 
peut confier tout ou partie des secrets éternels aux 
mortels qu'elle aime : c'est sur cette conviction en 
quelque sorte préalable, et d'ailleurs assez logique, 
que reposent toutes les religions révélées. Toutes 
affirment qu'elles remontent, dans leur origine, à un 
homme favorisé d'une révélation divine, qui a posé 
leurs fondements, sur l'ordre exprès d'un dieu, ou 
même à un dieu, qui a pris la forme humaine, pour 
se faire intégralement entendre des hommes. 

4. 



42 l'évolution des dogmes 

Le bouddhisme se place, il est vrai, dans des condi7 
tions un peu différentes^ ou, plus exactement, offre 
une variante très particulière de ce thème initial de 
la révélation divine; c'est qu'originairement il n'était 
pas une religion, mais une espèce de philosophie du 
bonheur, à peu près athée, puisque les dieux qu'il 
reconnaît, s'ils occupent dans le monde un rang supé- 
rieur aux hommes, restent, en revanche, inférieurs 
au Bouddha, qui n'est, dans le principe, qu'un homme 
élevé à la perfection; ils ne possèdent, d'ailleurs, 
aucun des attributs que les religions révélées attachent 
à leurs divinités : puissance créatrice, éternité, action 
providentielle dans le monde. Cependant la doctrine 
bouddhiste présente le Bouddha comme une incarna- 
tion passagère, mais renouvelable d'une sorte d'entité 
éternelle, la Sagesse absolue, qui vient révéler aux 
hommes, de temps en temps, les voies par lesquelles 
ils peuvent fuir la nécessité de renaître, de subir les 
tourments de nouvelles épreuves terrestres après 
leur vie présente et qui les conduisent au bienheureux 
repos du nirvana. Sans doute les dieux sont incapables 
de tenir la place du Bouddha; ils sont réduits à le 
supplier de paraître sur la terre et, plus tard, à l'im- 
plorer encore pour qu'il achève, par un dernier effort 
de sa volonté, la transformation mystérieuse et pro- 
fonde qui fait de l'homme prédestiné, du Bodhisatva, 
un Bouddha parfait; et, loin de l'inspirer, ils écoutent 
ravis sa parole, quand il. daigne leur parler; mais, en 
vérité, c'est une révélation que cette parole répand. 
Avant que de consentir à naître, le Bouddha, incarné 
dans la personne du prince Siddhârtha, préexistait au 
ciel, où se trouvent encore les futurs Bouddhas ; il y 
contemplait la Vérité éternelle et s'en pénétrait; 



LA RÉVÉLATION ET L'INSPIRATION 43 

d'autre part, il dépendait de lui de choisir son heure 
et le cadre de son œuvre salutaire. Ce sont là privi- 
lèges divins et il est naturel qu'une tendance se soit 
montrée dans le bouddhisme à considérer le Bouddha 
comme un dieu. 

La principale différence qui le mette à part du type 
ordinaire du dieu, c'est que sa nature n'est pas vrai- 
ment autre que celle de l'homme; il est un homme 
qui, au cours de plusieurs existences, 4e plus en 
plus parfaites, a vivement désiré devenir Bouddha 
et pendant la dernière, avant celle de sa gloire, a 
mérité d'être agréé et comme sacré pour l'avenir 
par un Bouddha vivant. Notons encore que son rôle 
se borne à répandre la doctrine de la perfection; ce 
n'est pas lui qui l'invente; vingt-quatre Bouddhas 
l'ont prêchée avant Siddhârtha et d'autres la prêche- 
ront après, comme une révélation qui semble dormir 
au fond de leur être et que leur méditation en fait 
sortir. 

Par ce biais, le bouddhisme prend place dans le 
cadre des religions révélées. Évidemment, les condi- 
tions dans lesquelles se présente la révélation 
bouddhique la rendent particulièrement facile à accep- 
ter et à pratiquer, puisqu'elle revêt les formes d'une 
doctrine qui s'offre à la raison et à l'expérience, 
qu'un homme explique et qu'il pratique sous les yeux 
des autres; elle renferme pourtant un élément que 
ni la raison ni l'expérience ne peuvent atteindre, en 
ce qu'elle affirme que quiconque suivra les voies 
qu'elle indique, parviendra sûrement au bonheur 
absolu, à l'anéantissement dans le nirvana. 

Mis à part les différences de milieu et de procédés, 
la prédication du Christ n'était pas sans rapport avec 



à 

» 



44 l'évolution des dogmes 

celle du Bouddha : lui aussi apportait aux hommes 
le moyen tout pratique d'atteindre le bonheur défi- 
nitif dans l'amour et la justice ; il ne s'élevait 
au-dessus des notions que la sagesse humaine pouvait 
acquérir qu'en ce qu'il annonçait l'imminence du 
Royaume, se croyait autorisé par Dieu à l'annoncer 
et s'y réservait un rôle particulier. Ce n'est pas 
sous cette forme simple que se présente d'ordinaire 
la révélation d'où sortent les dogmes. 



Il 



La conception anthropomorphique de la divinité, 
si naturelle aux hommes, tend à confondre la révé- 
lation avec une conversation. Le dieu choisit un de 
ses fidèles, agréable à ses yeux; il lui fait part direc- 
tement de sa science et de ses intentions; il lui donne 
la mission de répandre l'une et de promulguer les 
autres. 

La notion très ancienne de la Loi divine se rattache 
à cette forme naïve, et en quelque sorte matérielle, de 
la révélation. La stèle, devenue promptement célèbre, 
du roi babylonien Hammourabi, que l'on peut voir 
au milieu de la galerie assyrienne du Louvre, nous 
exprime d'une manière tout à fait concrète cette 
représentation première de la révélation : le dieu 
Schamach parle ; Hammourabi écoute respectueu- 
sement et, au-dessous de l'image, se développe le 
texte révélé. Les entretiens où la nymphe Égérie 
dévoile au roi Numa Pompilius le secret des rites 
capables d'enchaîner la volonté des dieux ne sont pas, 
dans le fond, d'une autre espèce; et les majestueuses 



LA RÉVÉLATION ET L'INSPIRATION 45 

rencontres de l'Éternel et de Moïse sur l'IIoreb et sur 
le Sinaï ressemblent également beaucoup à l'en- 
trevue du législateur babylonien et de ,son dieu. Il 
arrive même, en ces temps reculés, que le dieu se 
dérange pour beaucoup moins que pour proclamer 
sa Loi : ne voyons-nous pas Jahveh parler à Job au 
milieu d'un tourbillon et dans une nuée, pour lui 
démontrer la supériorité de sa science et de sa 
puissance (*). 

Malheureusement, cette idée, si naturelle à l'homme 
qui exprime sa pensée par la parole : Dieu a parlé, 
ne tarde pas à soulever de sérieuses difficultés dès 
que le sentiment religieux s'affine et sent la disconve- 
nance de l'anthropomorphisme. Quand le fidèle cesse 
d'imaginer son dieu à sa ressemblance, même perfec- 
tionnée, et qu'il ne peut plus lui prêter un corps, 
armé d'une, bouche faite pour la parole, il lui devient 
difficile d'accepter que la divinité ait réellemeut pro- 
féré de véritables mots. Un bon exemple de ce scru- 
pule tardif se rencontre chez Philon d'Alexandrie. Ce 
iuif, instruit dans les lettres grecques et à qui la 
familiarité des idées de Platon rendait au fond inac- 
ceptable la notion judaïque d'un dieu personnel, en 
vient à penser que Jahveh n'a point vraiment parlé à 
Moïse sur l'Horeb, ou du moins qu'il n'a point usé 
d'une parole humaine, mais que, selon sa volonté, 
une voix s'est formée dans l'air, qui a retenti aux 
oreilles du prophète. 

Un moyen, bon en apparence et souvent employé, 
pour écarter la plus grosse difficulté, pour éviter de 

(1) Job 38 * et ss. 



46 L'ÉVOLUTION DES DOGMES 

faire entendre à un homme la voix de Dieu, consiste à 
imaginer un truchement entre lui et le mortel qu'il 
a choisi : dans la Genèse c'est un ange qui parle à 
Abraham et lui transmet les promesses que l'Éternel 
fait à sa postérité ; dans l'Évangile selon saint Luc, 
c'est l'ange Gabriel qui vient annoncer à Marie le 
merveilleux destin qui va s'accomplir en elle; c'est 
le même ange, d'ailleurs, qui investit Mahomet de sa 
mission et lui dicte le Coran. On suppose donc que 
Dieu dispose de moyens inconnus à l'homme pour 
communiquer sa volonté au messager qu'il envoie et 
qui est conçu, aussi bien quant à sa nature que dans 
sa fonction, comme un intermédiaire entre l'infirmité 
humaine et là toute-puissance divine. 

C'est à un artifice plus raffiné, mais tout de même 
analogue, que s'arrêtaient généralement les Juifs 
cultivés du temps de Jésus pour éviter de mettre 
jamais l'absolue perfection de Dieu en contact avec 
l'imperfection de la matière; ils imaginaient que sa 
puissance créatrice et son énergie s'étaient, par un 
acte de sa volonté, en quelque sorte projetées hors 
de son Être pour faire les œuvres de sa Sagesse et 
de son Esprit. Cette force active de Dieu était, au 
premier chef, sa Parole (Logos en grec), si forte restait 
l'habitude d'attacher à un Verbe divin le privilège 
d'exprimer l'Inconnu et celui d'engendrer la Vérité 
et la Vie. Dans la pratique et peu à peu, parce qu'ils 
avaient plus ou moins subi l'influence des doctrines 
grecques qui, identifiant Dieu à l'Infini, n'osaient le 
limiter en lui prêtant une action précise et attri- 
buaient l'activité créatrice à une hypostase divine, 
les Juifs en vinrent à une véritable personnification 
de la Sagesse, de l'Esprit et de la Parole de 



LA RÉVÉLATION ET L'INSPIRATION 47 

l'Éternel. Ces diverses hypostases qui, dans le fond, 
pouvaient se ramener à une seule, semblaient 
assez étroitement rattachées au Tout divin, dont, au 
vrai, elles ne représentaient qu'un aspect, ou, plus exac- 
tement, une fonction, pour que l'unité de Dieu pût ne 
pas paraître détruite par elles. Les deux mots grecs 
Pneuma (Esprit) et Logos (Verbe), dont la fortune 
était déjà assurée par l'usage qu'en faisaient les phi- 
losophes, s'imposèrent à la pensée juive hellénisée 
et, par suite, à la pensée chrétienne. On attribua 
donc au Pneuma, ou au Logos, tout rapport établi 
entre l'Être divin et l'humanité, laquelle participe 
de la grossièreté de la matière. 

Il était, à la vérité, difficile d'imaginer une person- 
nification matérielle de l'Esprit de Dieu ou de sa 
Parole, car il y avait entre ces termes mêmes et la 
précision que suppose l'organisation corporelle de 
la matière une profonde incompatibilité. C'est pour- 
quoi l'auteur du IV e Évangile proféra réellement une 
proposition énorme et scandaleuse, au jugement d'un 
juif ou d'un judéo-chrétien, quand il avança que 
Jésus n'était que le Logos incarné; cette opinion 
prévalut dans la suite parce qu'elle offrait de grandes 
commodités à la foi chrétienne, désireuse de hausser 
le Christ jusqu'à Dieu, mais on comprend qu'elle ait 
rencontré de vives résistances. A s'en tenir aux 
conditions dont s'enveloppait l'Esprit de Dieu ou son 
Logos, on ne pouvait, en fait, donner plus de vrai- 
semblance à un discours direct tenu par eux, à une 
parole réellement proférée par eux, qu'à une commu- 
nication verbale de Dieu lui-même. Aussi bien, mis à 
part l'incarnation du Logos en Jésus, qui fournit 
ample matière aux discussions théologiques, admit- 



48 l'évolution des dogmes 

on que, dans la généralité des cas, ce n'était pas au 
moyen de mots que la divinité faisait transmettre aux 
hommes la révélation que son Esprit apportait, mais 
seulement par une action mystérieuse, qui s'exerçait 
sur quelques personnes choisies pour être, en quelque 
sorte, les instruments du dieu, et qu'on nomme 
Y inspiration. 

En fait, la révélation directe à un homme de 
la volonté d'un dieu, la dictée véritable de la Loi 
divine par son auteur sont des phénomènes qui 
ne trouvent guère leur place que dans la mystérieuse 
période des origines de quelques religions; cependant 
il arrive qu'on la rencontre plus ou moins déguisée 
beaucoup plus tard. C'est ainsi que la Vierge Marie, 
ou les saints, qui peuvent reprendre sans difficulté 
leur enveloppe corporelle, viennent parfois, suivant 
la croyance catholique révéler directement, à cer- 
tains hommes privilégiés, une volonté spéciale d'en 
haut, ou une vérité particulière. Quand la Vierge 
vient aflirmer à Bernadette Soubirous, dans la grotte 
de Lourdes, qu'elle est « l'Immaculée Conception », 
son initiative est à rapprocher, dans son principe, de 
celle de Jahveh prenant la parole sur l'Horeb pour 
dire à Moïse: « Je suis Celui qui suis » (Exode 3 ,4 j. 



III 



La théologie catholique distingue avec soin la révé- 
lation proprement dite, qui est la manifestation par 
la volonté divine d'une vérité jusqu'alors ignorée, de 
Y inspiration, secours de Dieu qui pousse l'écrivain 
sacré à écrire, lui indique ce qu'il doit dire et le 



LA RÉVÉLATION ET L*INSPIRATION 49 

garde de toute erreur. Et même les théologiens 
romains mettent encore à part de la révélation et 
de l'inspiration ce qu'ils nomment l'assistance du 
Saint-Esprit, fondement véritable de l'autorité infail- 
lible du pape et de l'Église. Quand le Saint-Esprit 
accorde son assistance à un docteur, il ne -le pousse 
ni à prendre la plume, ,ni à ouvrir la bouche, selon 
les cas ; il ne lui apporte qu'un secours négatif, en ce 
qu'il ne lui laisse point proférer d'erreur. Toutefois 
ces distinctions d'école n'ont point en soi et, par rap- 
port à l'assiette des dogmes, autant d'importance 
qu'il peut d'abord sembler; une proposition- dogma- 
tique vaut autant, qu'elle ait été proclamée par le 
pape sous l'assistance de l'Esprit (telle l'Immaculée 
Conception), ou énoncée dans un livre inspiré (tel 
le dogme de la Rédemption dans les Épîtres de saint 
Paul), ou directement révélée (tels les préceptes du 
Décalogue). 

L'inspiration, conçue comme moyen de communi- 
cation entre Dieu et l'homme, est d'usage quasi uni- 
versel, etcela.se comprend; les conditions dans 
lesquelles elle se présente la rendent bien plus facile 
à accepter que la féerie d'une apparition divine et 
elle vaut encore quand, décidément, il est devenu 
trop malaisé d'accepter l'intervention personnelle et 
en quelque sorte matérielle de Dieu. D'autre part, 
elle se justifie sans peine : une idée nouvelle et 
féconde, qui donne une forme nette à un désir ou à 
une aspiration de l'ambiance religieuse où elle se 
produit, un bon conseil, que les événements rati- 
fient, une prévision heureuse, ou facile à accommo- 
der avec ce qui arrive, un trait exceptionnel de sagesse 

5 



50 l'évolution des dogmes 

ou de génie, sont toujours revêtus, au jugement des 
hommes de foi, des caractères de l'inspiration divine. 
L'inspiration proprement dogmatique, celle, par 
exemple, qui permet à saint Paul de donner de la 
mort de Jésus l'interprétation qui fonde le dogme de 
la Rédemption, n'est qu'un cas particulier du phéno- 
mène Le Grec, qui venait au temple de Delphes con- 
sulter Apollon sur la conduite de ses affaires «t rece- 
vait de la Pythie, en proie au délire sacré, une réponse 
plus ou moins satisfaisante, n'était pas guidé par une 
idée de l'inspiration sensiblement différente de celle 
qui donnait confiance au Juif dans la parole de ses 
Prophètes: le dieu s'est emparé delà femme ou de 
l'homme qu'il a choisis ; son esprit domine, et, en 
quelque sorte, remplace leur esprit, et ils parlent 
parce qu'il les y contraint ; ils prononcent les mots 
qu'il veut et ils se tordent, en proie à sa puissance, 
que leur seul aspect décèle. Qu'on songe aux vers 
énergiques où Virgile nous décrit la Sybille de Cumes 
que l'esprit d'Apollon vient de saisir : 

At Phaebi nondum paliens, immaois in antro 
Bacchatur vates, magnum si pectore possit 
Excussisse deum : tanto m agis il le fatigat 
Os rabidum, fera corda domans, fingitque premendo ('). 

Le poète n'a rien inventé ; cris de fureur, gestes 
désordonnés, yeux révulsés, bouche écumante, puis 
prostration, qui marque la détente du système ner- 

x i) JEn., VI, 77 et ss. : « Cependant, résistant encore à 
Phébus, la farouche prophétesse se débat avec fureur dans son 
antre, pour essayer de rejeter de son sein le dieu puissant; et 
d'autant plus le dieu fatigue sa bouche écumante et dompte 
son cœur sauvage; il la presse et la dispose à sa volonté. » 



LA KÉVÉLÀTION ET i/lNSPIRATION 51 

veux surmené et fourbu, c'est à ces signes que se 
reconnaît partout l'inspiration en action ; toutes pro- 
portions gardées, l'inspiration poétique elle-même ne 
dédaigne point de s'entourer de manifestations qui 
voudraient, plus ou moins sérieusement, s'approcher 
de celles-là. Notons que la résistance opposée par 
l'inspiré à l'influence divine, et l'état violent qui Tac- 
compagne, n'interviennent que pour déceler avec 
évidence la présence du dieu et donner une autorité 
incontestable aux propos que va tenir sa victime. À 
des nuances près, quand l'inspiration se manifeste en 
présence d'hommes qui l'acceptent en toute simpli- 
cité, elle demeure conforme au schéma que je viens 
de rappeler. 

Sans parler des cas où l'esprit de Jahveh jette ceux 
dont il s'empare dans un état voisin de la folie (*), 
Mahomet, à en croirela tradition, eut, lors de ses entre- 
vues avec l'ange Gabriel, des crises nerveuses qui ont 
fait douter s'il n'était point épileptique ( 2 ). Les premières 
communautés chrétiennes offrirent aussi de fréquents 
exemples de cette action violente et publique de 
l'Esprit saint, qui est la forme élémentaire de l'inspi- 
ration. Un fidèle, soudain en proie à une vive émo- 
tion, se levait dans l'assemblée ; il semblait perdre le 
sens de. la réalité et du milieu, sortir véritablement 
de lui-môme, et il parlait ; des mots inconnus sor- 
taient de sa bouche, formant des phrases incompré- 
hensibles. On disait alors qu'il parlait en langues, ou 
en esprit; et on entendait que l'Esprit saint lui dictait 

(1) Voy. surtout 4 Samuel 19. 

(2) Je rappelle qu'on s'est posé la même question à propos 
de saint Paul qui se plaint, en // Cor. 12 7 , d'une infirmité sin- 
gulière. 



52 



h EVOLUTION DES DOGMES 



mystérieusement, dans une langue divine, les extra- 
ordinaires propos qu'il tenait. C'est là ce qu'on nomme 
la glossolalie, ou le parler en langues. Ce phénomène 
merveilleux n'apportait d'ailleurs avec lui aucune 
révélation précise, autre que celle de la présence du 
Saint-Esprit parmi les fidèles. Les incrédules, qui s'en 
tenaient aux apparences, prétendaient que les glos- 
solales étaient « pleins de vin doux » (Actes 2 13 ). 
Lorsqu'on cessa de comprendre la glossolalie, parce 
qu'on cessait de lavoir se manifester (et elle se fit rare, 
puis disparut, quand les communautés chrétiennes 
furent pourvues d'administrateurs réguliers, naturel- 
lement hostiles aux exaltés), on interpréta, en les 
faussant, les signes qu'elle avait produits (*). On dit 
donc qu'au jour de la Pentecôte, les Apôtres avaient 
reçu, avec le don du Saint-Esprit, le précieux privi- 
lège de parler, sans jamais les avoir apprises, toutes 
les langues nécessaires à leur prédication; le texte des 
Actes des Apôtres, 2 2 -*, contient déjà cette singu- 
lière explication de la descente de l'Esprit sous forme, 
ignée, pourtant bien connue des Juifs, et elle suffit à 
nous prouver que le livre n'a pas été rédigé dans un 
milieu juif; on y lit : « Et il se fit tout à coup un 
bruit du ciel, comme celui d'un vent violent et qui 
remplit toute la maison où ils se trouvaient. Et leur 
apparurent des langues isolées les unes des autres et 
qui semblaient de feu ; il s'en posa une sur chacun 
d'eux, et ils furent tous remplis de l'Esprit saint et ils 
commencèrent à parler en diverses langues, selon 
que l'Esprit lés faisait parler. » Ce ne serait point là 

(1) On sait que le signe (<TY)(jietov), c'est-à-dire le phénomène 
extraordinaire, jugé miraculeux, constituait pour le Juif la 
preuve par excellence de la vérité; voy. particul. Mt. 16. 



LA RÉVÉLATION ET L'iNSPIRATION 53 

un miracle plus surprenant que beaucoup d'autres, 
mais, en réalité, tout nous porte à penser que le récit 
qu'on en donne en cet endroit repose sur un contre- 
sens, j'entends sur la complète inintelligence des faits 
véritables, et peut-être aussi sur un rapprochement 
injustifié, mais tentant, entre les langues de feu et les 
langues parlées. 

Le plus curieux, d'ailleurs, c'est que cette interpré- 
tation fausse des scènes d'inspiration glossolalique, 
dont les communautés apostoliques furent le théâtre, 
appuyée sur l'autorité des Actes, censés inspirés 
aussi, a suscité le don des langues chez certains 
exaltés modernes, particulièrement chez plusieurs 
prophètes cévenols du xvn e siècle. On vit alors de 
petits paysans, qui semblaient ignorants du français, 
prêcher dans cette langue *, d'aucuns même, paraît-il, 
en grec et en hébreu. Ces miracles nous étonnent 
aujourd'hui beaucoup moins qu'ils ne faisaient au 
temps qui les vit se produire. 

On peut dire que, dans les religions révélées, toutes 
les sectes, ou à peu près, naissent de l'inspiration, qui 
vient éclairer et faire agir un homme ou un groupe; 
et .beaucoup vivent du même phénomène, qui mani- 
feste la présence de Dieu au milieu des siens ; 
le prophétisme en est la forme la plus banale, avec 
l'extase. Elle se présente aussi, il est vrai, sous un 
aspect plus discret, mais moins différent qu'on ne 
serait porté à le croire, des manifestations naïves et 
frappantes que je viens de rappeler : quand on dit 
d'un écrit qu'il est inspiré, on n'imagine pas que son 
auteur, en le composant, ait paru en proie à un délire 
sacré ; on entend seulement qu'il a, avant de prendre 
la plume, reçu et donné l'assurance que l'Esprit divin 



5» 



54 l'évolution des dogmes 

était en lui et Ton suppose que l'aide efficace de cet 
Esprit le soutient dans toutes les entreprises qu'il 
conduit pour le bien de la foi. Ainsi se présentent, 
par exemple, tous les livres du Nouveau Testament, 
mis à part Y Apocalypse, qui se donne comme une 
vision directe, c'est-à-dire revêt la forme la plus ma- 
térielle de la révélation. Une épître de saint Paul est 
réputée inspirée, parce que son auteur a reçu sur le 
chemin de Damas et ensuite, dans plusieurs visions, 
l'assurance qu'il pensait et parlait selon la volonté 
du Seigneur ; une épître de saint Pierre est inspirée, 
parce que l'Apôtre a reçu le Saint-Esprit et qu'en plus, 
dit-on, le Maître divin lui a tout spécialement confié 
la mission d'enseigner; les Évangiles peuvent être 
considérés comme révélés dans leur fonds, puisqu'ils 
sont censés enfermer la doctrine du Christ, de Dieu 
paru en figure d'homme, et inspirés dans leur forme, 
puisqu'ils passent pour avoir été rédigés par des Apô- 
tres (Évangiles selon saintMathieu et selon saint Jean), 
ou pour contenir leur enseignement (Évangiles selon 
saint Marc et selon saint Luc). 



IV 

Je n'ai pas ici à esquisser la psychologie des inspirés, 
ni à étudier ce qu'on pourrait appeler le mécanisme 
physiologique de leur inspiration. Les raisons qui 
font que certains d'entre eux sont crus, tandis que 
d'autres sont dédaignés, ou n'obtiennent qu'un succès 
éphémère, se montrent bien souvent indépendaùtes 
de leur talent et de la valeur propre de leurs ensei- 
gnements. L'à-propos de leur initiative, les circons- 



LA RÉVÉLATION ET L'INSPIRATION ' 55 

tances et le milieu où elle se produit, sont les facteurs 
les plus décisifs de leur fortuue. Mais, et c'est pour 
nous une remarque essentielle, ceux qui réussissent, 
qui, par exemple, comptent au nombre des fondateurs 
de religions, n'ont pas une mentalité spécifiquement 
différente des illuminés malheureux ; les moyens dont 
ils usent pour concevoir et enfanter leur inspiration 
ne sont pas véritablement autres que ceux qui abou- 
tissent à un avortement. Tous croient sincèrement 
entrer en communication avec leur dieu et tenir le 
rôle d'intermédiaires entre les hommes et lui. Qu'ils 
fassent quelquefois place, dans leur mise en scène, 
à un peu d'artifice plus ou moins inconscient, ce 
n'est pas impassible et les délirants eux-mêmes, qui 
nous offrent des types inférieurs d'inspirés, ne se 
montrent point incapables de menues roueries pour 
se faire prendre au sérieux, ou protéger leur « mis- 
sion » contre les critiques qu'ils redoutent ; cepen- 
dant, on peut affirmer hardiment que l'imposture 
pure et simple n'est pas à la base des religions révé- 
lées et que les vrais inspirés, ceux qui font jaillir des 
profondeurs de leur conscience, ou de leur cœur, les 
paroles fécondes qui émeuvent et entraînent les 
hommes, ne sont jamais de vulgaires simulateurs. 
Les fondateurs des religions révélées croient à ce 
qu'ils disent et ils sont convaincus que c'est leur 
Dieu qui le leur dicte; seulement l'expérience prouve 
que leurs révélations s'organisent toujours en accord 
avec leur milieu. Tous les préjugés, toutes les erreurs 
scientifiques qui les entourent, se retrouvent dans 
leur bouche ou sous leur plume : Moïse considère 
le lièvre comme un ruminant, il croit que la Terre est 
au centre du monde et que tout le reste de l'univers 



56 "l'évolution des dogmes 

se trouve réduit à n'être que son cadre : l'histoire de 
la Création, que nous conte la Genèse, ne laisse point 
paraître le moindre soupçon de ce que nos astro- 
nomes et nos géologues considèrent comme des 
vérités certaines; elle s'accorde en revanche tout à 
fait avec ce qu'on croyait savoir en Chaldée au temps 
de sa rédaction. Les préoccupations touchant la venue 
du Royaume de Dieu, qui tiennent tant de place dans 
l'esprit de beaucoup de Juifs, vers le moment où se 
lève Jésus, occupent aussi la première place dans 
son enseignement et en sont, pour mieux dire, la 
seule raison d'être. De ce caractère fondamental de 
toute révélation, il suit que, par le simple progrès des 
connaissances et des idées, par l'inévitable évolution 
qui entraîne et modifie, de. génération en génération, 
les conceptions religieuses et philosophiques des 
hommes, un moment arrive toujours où la révélation 
première sur laquelle s'appuie une religion se pré- 
sente dans des conditions devenues si inacceptables 
et mêlée à des affirmations si clairement reconnues 
fausses, qu'elle-même ne peut guère échapper au 
discrédit; elle n'est plus regardée par les auditeurs 
doués de si peu que ce soit d'esprit critique, que 
comme une construction toute humaine et désormais 
périmée. 

Ses fidèles ne manquent pas de dire alors que le 
Maître inspiré d'autrefois a employé le langage et 
paru accepter les erreurs de son temps, pour ne 
pas déconcerter et mettre en défiance, par la procla- 
mation inopportune de vérités de fait, les auditeurs 
que prétendait toucher son enseignement divin, éter- 
nellement vrai dans son essence et placé hors de l'in- 
fluence des contingences. C'est l'explication que les 



LA RÉVÉLATION ET L'INSPIRATION 57 

traditionalistes chrétiens apportent aujourd'hui encore 
aux défaillances évidentes de la Bible; après avoir 
longtemps refusé d'avouer ce qui pourtant ne saurait 
être nié sans manquer de bonne foi, et aussi, après 
avoir essayé de rendre inoffensives les contradictions 
entre le Livre et la Science par des explications,, des 
commentaires, des adaptations et, pour tout dire, des 
déformations du texte, dont l'ensemble, incertain et 
variable, porte le nom de concordisme (*). 

S'il demeure pourtant évident, pour l'observateur 
du dehors, que les inspirés, que les fondateurs des 
religions révélées, particulièrement, n'échappent pas 
à leur ambiance, il y a lieu de craindre que leur révé- 
lation pour durer, pour répondre aux besoins chan- 
geants et à la mentalité transformée de temps qui ne 
sont plus ceux où elle est née, subisse une suite inin- 
terrompue de gloses, de retouches, d'altérations, qui 
n'ont aucun titre à se dire inspirées, mais qui, subis- 
sant les conséquences et portant les marques de la 
vie, représentent les mises au point successives qu'elle 
a exigées. 

Cela est si vrai qu'il devient le plus souvent impos- 
sible de se rendre compte, à quelque distance, de ce 
qu'a été vraiment, de ce qu'a dit et voulu exactement 
un homme dont l'inspiration marque le point de départ 
d'un grand mouvement religieux. Chaque génération de 
fidèles ajoute ou retranche quelques traits à la figure 
du Maître, pour le rapprocher de l'idéal qu'elle s'en 
fait, et qui majore toujours sur celui que la tradition 
lui transmet ; en même temps elle charge son enseigne- 

(1) Voy. Houtin, La question biblique au XIX e siècle et La 
question biblique au XX e siècle. 



58 



L-SVOLUTION DBS DOGMES 



ment authentique, ou déjà modifié par des commen- 
taires qui, sous prétexte de l'éclaircir, l'adaptent aux 
besoins nouveaux et l'altèrent, de tout le poids des 
idées religieuses qu'elle sent en elle et autour d'elle. 
Nous reviendrons sur ce phénomène, qui est un de 
ceux où se voit le mieux la vie du dogme ; je n'en parle 
ici que pour faire comprendre à quel point il est diffi- 
cile de remonter à la source originelle des religions 
révélées. 

Quant à la personne des fondateurs, elle devient 
indistincte à un point tel que de plusieurs d'entre eux 
on se demande sans paradoxe s'ils ont vécu vraiment. 
L'existence du Bouddha semble probable et, à force 
de précautions dans la recherche, on peut espérer 
retrouver, sous l'épaisse couche de légendes qui 
recouvre sa vie, quelques traits exacts, ou du moins 
acceptables comme tels; mais de Zoroastre nous ne 
savons rien ; YAvesta ne nous rapporte qu'une seule 
histoire qui le concerne directement : c'est celle de sa 
tentation par le Mauvais, qui le menace et lui offre 
l'empire de la terre pour le faire renoncer à son 
dessein; comme c'est là un trait qui se retrouve, par 
exemple, dans la vie du Bouddha et dans celle de 
Jésus, on peut croire qu'il n'est guère personnel. On 
prouverait quelque jour que ceux-là ont pleinement 
raison qui considèrent Moïse comme un personnage 
mythique qu'il ne faudrait point s'en étonner et 
Jésus s'entrevoit si mal à travers les récits de nos 
Evangiles que certains critiques hardis émettent des 
doutes sur la réalité de sa vie; je ne les partage pas, 
mais je ne puis les déclarer absurdes. Mahomet plus 
et mieux connu est, en dehors du Coran, fixé tout 
de suite après sa mort, environné de tant de légendes, 



LA RÉVÉLATION ET i/lNSPIBÀTION 59 

qu'aujourd'hui le commun des musulmans le voit sous 
un aspect qui n'a certainement pas été le sien et qui, 
même, l'aurait scandalisé s'il avait pu le contempler. 
Et c'est plus que chaque génération, c'est chaque 
groupe ethnique et, en lui, chaque classe intellec- 
tuelle qui se représente à sa façon le 'Maître d'autre- 
fois et interprète, comprend son enseignement en 
conformité de ses propres Inspirations. On peut croire 
que le Mahomet prêchant du haut de sa chamelle 
blanche au Mecquois du vn e siècle, celui que vénèrent 
les soldats de Moulai* Hafid et celui que conçoit un 
Persan instruit de nos jours, sont, au vrai, trois per- 
sonnages distincts. Je n'ose pas croire que le Christ 
qui naviguait avec les Douze sur la mer de Galilée, se 
reconnaîtrait lui-même, à la fois dans le Sauveur 
qu'invoque un moine espagnol et dans le Maître que 
suit un théologien protestant libéral. Et j'entends 
bien que ces différences évidentes ne correspondent 
pas seulement à des fictions plus ou moins avouées, à 
des adaptations plus ou moins inconscientes, en tout 
caspurement subjectives, destinées à rendre utilisables 
en un temps pour lequel ils n'étaient point faits des 
préceptes toujours profitables en soi, mais bien à des 
représentations réelles, que l'on croit telles et que 
l'on produit comme telles : le protestant, qui voit en 
Jésus surtout un moraliste sublime, se donne l'illusion 
de se représenter « historiquement » le prophète 
galiléen (*), et le moine espagnol ne pense pas autre- 

(1) Songer au débat entre Harnack et Loisy, provoqué par 
les conférences où le premier prétendait, au nom de l'histoire, 
ramener le Christ à la représentation que s'en faisait son 
protestantisme libéral; son contradicteur dénonça justement 
l'erreur fondamentale de la thèse dans L'Évangile et l'Église. 



60 l'évolution des dogmes 

ment de son Dieu, mort en croix pour lui, instaurâ- 
tes véritable de toute la foi et de toute PÉglise. 

Rien ne révèle mieux la souveraine puissance de 
la vie sur l'œuvre des inspirés; ils ne sont pas morts 
qu'elle les déborde déjà. Je n'en veux citer qu'un 
exemple, d'ailleurs connu et éclatant. Saint François 
d'Assise semble le type parfait de l'inspiré extatique, 
tout à fait inconscient, ou du moins insouciant des 
convenances sociales et aussi des nécessités politiques 
du milieu où il vit, uniquement dirigé par son mer- 
veilleux instinct de mystique dans sa conduite et son 
enseignement. Il s'était fait du Christ et de la vie 
chrétienne une représentation qui fut, je pense, la 
plus rapprochée de la réalité, je veux dire la plus 
conforme à la volonté de Jésus et à son exemple 
qu'ait jamais vu se produire l'Église; il rêvait d'ame- 
ner ses contemporains à. adopter un genre de vie 
véritablement évangéligue, pendant que lui-même et 
l'élite qui accepterait la règle inspirée qu'il lui pro- 
posait, mènerait sur terre la vie apostolique. Tentative 
ingénue et hardie, qui ne paraît pas sans rapports 
avec celle de Tolstoï, puisque son but était, comme 
celui du philosophe russe, de faire de l'Évangile le 
code véritable de la société, tentative paradoxale 
aussi, sans doute, mais cependant capable de donner 
de l'inquiétude aux puissances ecclésiastiques. 

L'esprit de la papauté n'avait alors rien d'idyllique ; 
organisée pour conduire les hommes, qu'ils le vou- 
lussent ou non, dans les voies du salut, forte de leur 
consentement ou de leur habitude, elle n'était dispo- 
sée à tolérer aucune concurrence. On ne pouvait 
accuser François de mauvaise intention; son humilité 
merveilleuse le gardait, non seulement de l'hérésie, 



LA RÉVÉLATION ET L'iNSPIRATlON 61 

r 

mais encore du plus petit mouvement d'orgueil et 
d'indépendance- il ne voyait pas lui-même le danger 
qu'il était; si bien qu'il semblait impossible de l'ar- 
rêter brutalement, ou seulement d'opposer à son tou- 
chant effort un obstacle trop visible. La politique 
ecclésiastique, avec la complicité inconsciente de 
l'esprit public, fît mieux que de combattre le doux 
rêveur; elle l'accabla de ses grâces et l'en paralysa; 
puis, au propre, elle escamota son œuvre et la fît 
sienne, en la transformant jusqu'au fond. Le saint 
laïque, modèle de vertu chrétienne vivante, active, 
spontanée et libre, ennemi, comme Jésus lui-même, 
du convenu et du factice, épris de réalité et qui 
rêvait de voir, sous sa parole et à son exemple, le 
monde comprendre enfin la vérité évangélique, s'en 
nourrir et en vivre, le réformateur social, se mua, 
par la volonté du pape, en simple fondateur d'ordre, 
en grand-maître honteux de couvents bientôt nom- 
breux et riches, mais dont ,1'existence et l'esprit 
venaient à rencontre de sa volonté et de son dessein. 
Ainsi, d'ailleurs, la vie proprement monacale eût 
paru à Jésus un non-sens, car c'était une nouvelle 
vie pour tous, la vie selon Dieu et en Dieu qu'il 
prétendait annoncer et non point la nécessité pour 
quelques-uns, que le monde blesse ou effraie, de se 
retirer loin de lui pour gagner sûrement le ciel. Fran- 
çois d'Assise vit donc son rêve se briser sous ses 
yeux et son labeur si original se résorber dans l'en- 
semble des œuvres monacales, sur lesquelles et par 
lesquelles Rome fondait déjà son pouvoir; le mys- 
ticisme le sauva du complet désespoir, mais nous 
savons que déboires et tristesses ne manquèrent pas 
à ses derniers jours. Son erreur avait été de croire 

6 



62 l'évolution des dogues 

l'Évangile plus fort que l'Église et l'esprit de Jésus 
plus puissant que celui du xm e siècle. 



Les hommes qui contribuent le plus, par l'apport 
continuel des suggestions de leur foi vivante, à modi- 
fier les thèmes premiers de la révélation dont ils 
croient que toujours retentit leur conscience reli- 
gieuse, sentent obscurément, mais de très bonne 
heure, le mouvement de la vie qui les entraîne et qui 
transforme leurs croyances ; c'est pourquoi ils 
éprouvent, tôt ou tard, le besoin de fixer par écrit 
ce qu'ils ont recueilli sur les origines de ces croyances, 
afin de se donner à eux-mêmes l'illusion de posséder 
la Vérité, qu'ils ne sauraient concevoir qu'immobile 
et immuable. Les grands fondateurs n'écrivent pas. 
La rédaction du Pentateuque par Moïse ou celle de 
YAvesta par Zoroastre ne sont vraiment plus soute- 
nables aujourd'hui; le Bouddha, Jésus et Mahomet 
se sont contentés de parler; leurs disciples ont recueilli 
leurs propos et ont fait effort pour les garder dans 
leur mémoire. 

Et si les fondateurs n'écrivent pas, même lorsqu'ils 
vivent en un temps où récriture est d'usage courant, 
la raison principale en est qu'ils ne prétendent d'or- 
dinaire apporter qu'un enseignement très simple et 
essentiellement pratique, un enseignement où le 
dogme se trouve réduit à presque rien, ou même par- 
fois à rien. En ouvrant les voies de la parfaite vérité 
morale et du bonheur absolu, le Bouddha ne préco- 



LA RÉVÉLATION ET L'iNSPIRATION 63 

Disait aucun système de métaphysique; il s'appuyait 
sur des croyances dès longtemps admises dans F Inde 
et sa révélation consistait uniquement à affirmer que 
quiconque suivrait ses préceptes et son exemple 
échapperait au malheur de revivre. Ses préceptes 
eux-mêmes n'avaient, à vrai dire, aucun caractère 
dogmatique ; ils ne valaient que par l'usage ; la vie 
patente du Bienheureux en offrait l'application parfaite 
et c'était la meilleure prédication qu'on en pût faire 
que de rappeler l'exemple de cette vie; la mémoire 
des disciples en devait garder le souvenir pieux, et, 
s'ils l'embellissaient, l'inconvénient ne semblait sans 
doute pas très grand au Bouddha lui-même, puisque 
le prestige de la vérité ne pouvait qu'y gagner. 

Jésus, lui non plus* ne prétendait pas résoudre des 
problèmes transcendants par des considérations doc- 
trinales ; les très simples préceptes de vie qu'il appor- 
tait, le redoublement de piété et de confiance envers 
le Dieu de ses pères qu'il préconisait, n'intéressaient 
dans sa.pensée que les hommes des derniers jours; 
sa révélation particulière tenait toute dans l'annonce 
de l'imminence du Royaume qui viendrait avant la fin 
de « cette génération » (*) et dans la dignité messia- 
nique que, selon toute vraisemblance, il s'attribuait. 
Pour le reste, sa propre vie semblait une illustration 
et un commentaire suffisant de son enseignement ; à 
quoi bon confier à l'écriture des recommandations 
que la transformation du monde allait rendre super- 
flues? 

Quant à Mahomet, ce qu'il enseignait était tellement 
dépourvu d'abstraction, de complication et presque 

(i) Ml. 16^; Me. 9 1 ; Le. 9 27 . 



64 L'ÉVOLUTION DBS DOGMES 

de suite, ses rares affirmations qui s'élevaient 
au-dessus de la pratique, comme celles qui avaient 
trait à la réalité de sa mission, à l'existence d'Allah, 
qui « seul est Dieu » et à la certitude de la 
récompense ou du châtiment futurs pour tous les 
hommes, étaient si bien préparées dans l'esprit des 
Arabes et semblaient si naturelles, ses prescriptions 
pratiques étaient si aisées à enfoncer dans l'usage 
courant, que le Prophète, d'ailleurs illettré, selon 
toute apparence, n'avait pas senti le besoin de recou- 
rir au calame et à l'omoplate de mouton pour en fixer 
la lettre. 

Ce fut donc seulement après la mort du Bouddha, 
et nous ne savons exactement ni quand, ni pourquoi, 
ni par qui, que furent couchés par écrit les récits 
que les indianisants considèrent comme les plus 
anciens du canon rédigé en pâli, celui de l'Église 
bouddhique du Sud. J'imagine que la disparition suc- 
cessive des hommes qui avaient vécu dans la fami- 
liarité du .Maître et se considéraient comme les 
témoins de sa doctrine, incita quelques fidèles à 
prendre leurs sûretés contre les hasards de la tradi- 
tion orale, qui devaient pourtant leur sembler moins 
redoutables qu'à nous. De même, ce fut seulement 
lorsque la génération apostolique commença à des- 
cendre dans la tombe, sans que se levât l'aurore du 
Royaume promis, que s'imposa le désir de conserver 
par écrit l'enseignement que donnaient les Apôtres, car 
celui de Jésus lui-même ne pouvait plus être connu 
que par ce qu'en disaient ses disciples directs; et l'on 
se mit à rassembler les souvenirs de leur prédication 
et à en composer des recueils, d'où nos Évangiles sont 
sortis. De même encore, ce fut après une bataille 



LA RÉVÉLATION ET L'INSPIRATION 65 

sanglante, qui fit une large trouée dans les rangs des 
yieux compagnons du Prophète, que son successeur, 
Abou-Beckr, ordonna de réunir ce que certains avaient 
déjà écrit, pour leur usage personnel* des préceptes 
révélés, et encouragea ceux qui en gardaient tout ou 
partie dans leur mémoire, à le confier aux scribes. 
Dans tous les cas, et j'aurais pu faire entrer en ligne 
de compte les Védas aussi bien que YAvesta, un 
intervalle plus ou moins long a séparé le temps où 
s'est produite la révélation initiale de celui où elle a 
été fixée par écrit ; et cette opération capitale ne s'est 
jamais accomplie sur les indications ou sous le con- 
trôle de celui en qui était descendue la révélation; 
mais tout au plus, et quelquefois seulement, sur les 
souvenirs de la première génération de ses disciples, 
c'est-à-dire après que sa doctrine a subi l'épreuve de 
la vie durant plusieurs années, durant toute une géné- 
ration, ou davantage encore; et les conséquences de 
ce fait sont très graves; la suite de cette étude nous 
le montrera. 



VI 



Résumons-nous : sous sa forme la plus simple et la 
plus nette, la révélation doctrinale ne se manifeste 
jamais aux hommes qu'à travers un individu; ils 
savent d'elle ce qu'il leur en dit. Sous cet aspect, elle 
revêt toutes les apparences d'un phénomène subjec- 
tif, j'entends qu'elle semble, toute question d'impos- 
ture mise à part, la manifestation d'une émotion 
religieuse chez « le sujet » et d'une conclusion qu'il 
en tire; la véritable nature de Tune et le bien-fondé de 

6. 



66 l'évolution des dogmbs 

l'autre échappent également à l'investigation de cenx 
qui en entendent ou en contemplent l'expression. 
Qu'il s'entoure ou non de quelques précautions, qui 
ne peuvent, en dernière analyse, et selon leur état 
d'esprit, que leur donner l'illusion d'une vraisem- 
blance, leur jugement est toujours un acte de foi, 
positif ou négatif. En fait, c'est ce jugement qui cons- 
titue l'assiette de tout le mouvement religieux que 
peut engendrer l'initiative du Maître inspiré et il se 
montre d'autant plus favorable à la révélation qui lui 
est offerte qu'elle exprime mieux les désirs, les aspi- 
rations et les espoirs du temps et du milieu où elle 
paraît. 

Ce secret de sa fortune est aussi celui de son 
origine; elle est au propre un réflexe de la cons- 
cience d'un homme, particulièrement sensible aux 
impressions religieuses, un mouvement de son .coeur 
qui se communique à son esprit, dans une ambiance 
où ont agi sur lui ces désirs mêmes, ces aspirations 
et ces espoirs, qui se retrouvent, sous des formes 
plus ou moins heureuses, dans sa révélation. Et ils 
s'y retrouvent parce que, véritablement, ils en for- 
ment la matière et la substance. Aussi, et inévitable- 
ment, chaque doctrine révélée, inspirée, ordonnée 
avec l'assistance divine, si simple soit-elle, porte tou- 
jours la marque de l'époque et du milieu où elle s'est 
produite et, considérée en elle-même, du point de 
vue historique, elle ne peut rester ce qu'elle a été 
d'abord, elle ne peut garder la complète immobilité 
qu'en se condamnant à une prompte décrépitude et 
à la ruine; une génération n'a point passé sur elle 
qu'elle semble désuète, et elle l'est. 

En second lieu, la révélation fondamentale d'une 



LA RÉVÉLATION ET L'iNSPIRATÏON 67 

religion ne se fixe pour ainsi dire jamais sous sa 
forme initiale, laquelle, altérée déjà par une épreuve 
plus ou moins longue de la vie, avant que d'essayer de 
s'enfermer dans le Livre, achève vite de s'estomper ou 
de s'effacer dans toutes celles de ses parties que le 
Livre n'a pas recueillies ou n'a pas comprises ; de la 
sorte, les générations qui viennent ensuite peuvent 
se donner l'illusion de posséder la pensée même du 
fondateur et la lettre de sa révélation divine ; elles 
n'en possèdent plus, à la vérité, qu'une interprétation 
plus ou moins ancienne, une adaptation qu'elles 
n'entendent elles-mêmes qu'à la condition de la 
mettre d'accord avec leurs mentalités successives. 

Quelques remarques, que nous suggérera l'examen 
du Livre, achèveront de rendre ces conclusions évi- 
dentes et les compléteront; surtout elles nous per- 
mettront de mieux comprendre de quel genre est le 
dogmatisme des révélations fondamentales -, il nous 
paraît dès maintenant beaucoup moins compliqué 
que ne le sont les systèmes dogmatiques qui pré- 
tendent en sortir tout droit. 



CHAPITRE III 



Le Livre et le Canon. 



I. — Pratiquement la révélation, c'est le Livre. — Comment 
Dieu est l'auteur du Livre. — Caractères communs aux 
grands Livres révélés ; ils enferment la Vérité éternelle ; ils 
sont des Lois; des Codes de la vie pratique. 

II. — Nécessité de l'authenticité du Livre. — Les grands corps 
d'Écritures sacrées. — Le Nouveau Testament. — Le Coran. 

III. — Le Canon est la forme ordinaire de l'Écriture sainte. — 
Comment un livre entre au Canon, — Les principaux 
Canons. — Ils accusent plusieurs étapes rédactionnelles et 
portent la marque de l'évolution. 

IV. — Dans quelles conditions se produisent les additions au 
Canon, et à quel moment de la vie d'une religion. — 
Constitution des grands Canons. — La Bible. — Le Nouveau 
Testament. — Caractère empirique de leur composition. 

V. — Conclusion : l'inspiration du Livre est invérifiable. — La 
composition du Canon arbitraire. — Pourquoi les fidèles 
n'en sont pas choqués. 



I 

En fait, dans les religions révélées, la révélation, 
c'est le Livre sacré. Entendons-nous : le Livre peut ne 
pas enfermer toute la révélation, mais il en contient 
ressentie!, au point que Ton peut dire que ce qui 
reste d'elle hors de lui, par exemple, dans la tradi- 
tion, n'a, en théorie, de réelle importance que pour 
aider à le bien comprendre et à en tirer toutes les 



LE LIVBE ET LE CANON 69 

conclusions nécessaires. Aussi chaque religion ré- 
vélée fait-elle de grands efforts pour authentifier son 
Livre. 

« Dieu, écrit quelque part M. Loisy ( 4 ), est auteur 
de la Bible, comme il est architecte de Saint-Pierre 
de R,ome et de Notre-Dame de Paris. S'imaginer que 
Dieu a écrit un livre est assurément le plus enfantin 
des anthropomorphismes. » Il faut convenir que rare- 
ment les hommes sont tombés dans une naïveté aussi 
ingénue; cependant, nous lisons dans Y Exode 31 18 : 
« Et II donna à Moïse, après qu'il eut cessé de lui 
parier sur la montagne du Sinaï, les deux tables du 
témoignage, tables de pierre écrites du doigt de Dieu. » 
N'était la singularité de rimage qu'il évoque, et qui 
ne saurait être longtemps tolérable, un tel Livre devrait 
inspirer une confiance absolue à ceux qui croient en 
lui, parce qu'il ne suppose aucun intermédiaire entre 
le dieu et les hommes qui suivent sa loi. On ne pour- 
rait réclamer de révélation plus directe; l'opinion 
brahmanique elle-même, suivant laquelle l'inspiration 
des Védas est tellement stricte, ils reflètent si exacte- 
ment la vérité éternelle, qu'on peut dire qu'ils ne 
sont pas écrits de main d'homme, donne déjà 
bien moins de sécurité : pour qu'on connaisse la 
vérité divine, il a fallu que des sages en reçoivent 
dans leur esprit l'image parfaite; qu'ils l'expriment 
par leurs moyens humains ; que les autres hommes 
la conçoivent à leur tour et se la transmettent des 
uns aux autres, jusqu'au moment où l'écriture entre- 
prend de la fixer, et cela fait beaucoup d'étapes entre 
le lecteur du Livre et la vérité initiale. 

(1) Simples réflexions, Paris, 1908, in-12°, p. 42, 



70 l'évolution des dogmes 

La tradition islamique a pris une position moyenne, 
puisque, attribuant à l'ange Gabriel la communication 
du Coran au Prophète, elle croit que le Livre sacré 
existait de toute éternité, écrit par Allah, « sur une 
table bien gardée », dans le ciel. Dès le temps de la 
dynastie abasside, certains croyants causèrent un 
scandale énorme en risquant l'opinion que le Coran 
avait été créé par Allah en vue de la réforme de Ma- 
homet. Au reste, cette idée de l'éternité du Livre 
n'est pas sans grandeur, car elle enferme la convic- 
tion que la Loi divine « est quelque chose de fon- 
damental, de primitif, de permanent et de sacré. 
C'est l'expression d'un ordre dont la raison est en 
dehors et au-dessus de l'humanité » (*). 

Ainsi, l'enseignement du Bouddha se nomme la 
Dharma, entendons la Loi éternelle, que viennent pa- 
tiemment prêcher à la terre les divers Tathàgatas, ou 
Bouddhas, qui s'y succèdent. Le Coran doit être con- 
sidéré comme la simple reproduction dans le fonds et 
dans la forme du texte que porte « la table bien gar- 
dée » ; que si pourtant les exégètes y relèvent de ci et 
de là quelques variantes, il en faut chercher la cause 
dans les hésitations de mémoire des « porteurs du 
Coran », c'est-à-dire des compagnons du Prophète, 
qui en avaient appris par cœur des fragments plus ou 
moins longs et vinrent les réciter, sur l'ordre d'Abou 
Beckr, devant les scribes chargés de les coucher par 
écrit. Cependant cette foi en l'éternité et en l'immuta- 
bilité du Coran se heurte tout de suite à une grosse 
difficulté : le livre renferme des contradictions évi- 
dentes et les théologiens sont obligés d'y distinguer 

(1) Carra de Vaux, La morale de V Islam, ap. Morales et 
religions, Paris, 1909, in-8°, p. 191. 



LE LIVRE ET LE CANON 71 

les versets abrogés des versets abrogeants ; d'où il 
suit qu'Allah s'est évidemment repris et corrigé lui- - (; 

môme, et que son œuvre n'est pas éternelle dans 
toutes ses parties. On peut aussi s'étonner qu'il ne se 
soit pas contenté de communiquer à Mahomet l'ex- 
pression définitive de sa volonté ; mais si la théologie 
s'arrêtait devant des obstacles de ce genre, elle n'irait 
jamais très loin : il demeure entendu que le Coran, 
comme la Bible, c'est le livre de Dieu. De même, les 
Védas sont le savoir et l'Avesta est la connaissance, ou 
mieux la révélation. Quant à l'Évangile, il se donne 
comme un message apocalyptique, c'est-à-dire révélé, 
construit sur le fonds de l'Ancien Testament; comme 
la Nouvelle Loi, qui complète et, en fait, remplace 
l'Ancienne. Il apporte la connaissance parfaite (gnosis 
en grec) ; il enferme toute la révélation nécessaire au 
salut, c'est-à-dire, en somme, qu'il transmet, lui 
aussi, à l'homme, la vérité qui reposait en Dieu de 
toute éternité. 

Et c'est là le caractère commun de tous ces Livres 
sur lesquels se fondent les diverses religions révélées; 
tous représentent une mise en forme, avec la colla- 
boration plus ou moins directe, mais toujours déci- 
sive, de l'Être divin, de la Vérité certaine, éternelle 
et immuable. Tous, en second lieu, tendent, plus ou 
moins, à traduire cette Vérité sous forme de Loi ; je 
veux dire à donner la plus grande place aux pré- 
ceptes et la plus petite aux explications du vrai divin ; 
à ce point que la confusion peut s'établir entre la 
religion et la Loi. Tous enfin, à côté de cette Loi reli- 
gieuse, édictent des prescriptions pratiques, plus ou 
moins compliquées, sorte de statut organique de la 
foi, et qui, en raison même de leur caractère, devien- 



'•'V. 



«*■ 



7£ l'évolution des dogmes 

nent promptemeat, pour les fidèles, capitales, voire 
tyranniques. Les observances légales, les interdic- 
tions alimentaires, les précautions relatives à la pureté 
rituelle tenaient bien plus de place dans les préoccu- 
pations religieuses des Juifs pieux, du temps de Jésus, 
que la méditation des vérités éternelles, ou seulement 
la vraie piété du cœur. Leur vie religieuse s'çncom- 
brait, on pourrait dire se nourrissait de scrupules, que 
Renan qualifie quelque part de « rouille de la reli- 
gion », qui, en effet, la recouvrent et la rongent, 
en tout cas, la vident de tout sentiment spontané et 
vivant. 



II 



Pour que le Livre paraisse vraiment revêtu de l'au- 
torité qui lui est indispensable, il faut qu'on ne puisse 
contester son authenticité, qu'on ne puisse douter 
qu'il sorte directement de la révélation divine, ou de 
l'espèce de dictée par Dieu que constitue l'inspiration. 
Les hommes qui s'appuient sur lui multiplient les 
affirmations les plus rassurantes, en sorte qu'on ne 
saurait contester sans blasphème la rédaction du Pen- 
tateuque par Moïse, ou, à tout le moins, par ses secré- 
taires, sous sa surveillance (*), pas plus que la rédac- 
tion du livre d'Esaïe par le prophète de ce nom, ou la 
composition du premier Évangile par l'apôtre saint 



(1) Hypothèse admise par la Commission biblique pontificale 
à la date du 27 juin 1906. Voy. Revue biblique^ juillet 1906, 
p. 349 et ss, ou Denzinger, Enchiridion symbolorum defini- 
tionum et declarationum de rébus fidei et morum, 10 e édit., 
Fribourg-en-Brisgau, 1908, in-8°, p. 537. 



LB LIVRE ET LE CANON 73 

Mathieu. De même, fautwl croire que les livres saints 
du bouddhisme enfermentla pure doctrine du Bouddha, 
l'Avesta celle de Zoroastre et le Coran la parole cer- 
taine d'Allah, redite par Mahomet. S'il en va réelle- 
ment ainsi, la Loi divine se présente dans le Livre 
avec les caractères propres à la vérité absolue : elle 
est complète et immuable ; elle enferme tous les 
dogmes nécessaires, attendu que Dieu n'a pu laisser 
en dehors de sa révélation primordiale quelque article 
de foi indispensable à l'homme, et ces dogmes sont 
assurés, comme elle-même, de l'immobilité dans la 
perfection, à dater du jour où le Livre est écrit. 

Au vrai, chaque rédacteur d'un livre sacré prétend 
bien fixer la doctrine au point où il la met, ou la 
trouve, mais l'étude la plus superficielle de la religion 
dans laquelle il se range montre combien sa préten- 
tion reste vaine; et, d'une manière générale, elle 
prouve que les Livres, censés inspirés ou révélés, ne 
possèdent nulle part les caractères qu'ils s'attribuent 
dans toutes les religions. 

Les Védas qui, dans la théorie, ne sont qu'une image 
de la Vérité éternelle, contemplée par quelques 
sages, portent en réalité la marque d'une longue 
évolution; leurs antécédents, aussi bien religieux 
que littéraires, se perdent dans la nuit des temps (*); 
leur rédaction, si on leur adjoint les Brâhmanas, ins- 
pirés comme eux, s'étend sur plusieurs siècles et ils re- 
flètent très naïvement, non seulement l'esprit religieux 
et philosophique des temps divers qui les ont vus naî- 
tre, mais encore lès préoccupations courtisanesques 
et intéressées de leurs auteurs. Ceux-ci semblent 

(1) On parle de 4.000 ans avant J.-C. pour les débris de la 
civilisation védique que l'on peut deviner dans le recueil sacré. 



74 l'évolution des dogmes 

parfois se préoccuper beaucoup plus de gagner quel- 
ques vaches que de faire retentir aux oreilles des 
princes la voix d'Içvara ou celle de Brahma. Aussi 
bien de profonds désaccords se sont-ils produits entre 
les commentateurs indous sur l'origine de l'inspira- 
tion des Védas, sur son caractère, sur sa portée et 
même sur l'utilisation qu'il convenait de faire du 
Livre. Il ne présente, aux yeux du critique le moins 
difficile, ni l'unité de composition, ni l'unité de ton, ni 
surtout l'unité d'esprit et de doctrine qui justifierait 
la prétention qu'ont eue ses plus zélés fidèles de recon- 
naître en lui un reflet exact de la Vérité unique et 
éternelle. 

Si l'on considère la littérature bouddhique dans 
son rapport avec la doctrine et la vie du Bouddha, 
qui, Tune et l'autre, représentent le principe de la ré- 
vélation qu'elle enferme, elle n'offre évidemment 
plus aucune garantie de véracité. Je ne parle pas, 
naturellement, de tous les développements qu'elle a 
reçus hors de l'Inde; si l'on tient compte seulement 
du canon de l'Église indoue du Sud, on peut admettre 
que quelques-unes de ses parties remontent au siècle 
qui a suivi la mort du Bienheureux — et c'est déjà 
une faible garantie, — mais on reconnaît que leur 
ensemble est constitué par une série de développe- 
ments de beaucoup postérieurs au Maître, de plus en 
plus étrangers à sa pensée et à son esprit, exécutés 
par des inconnus, à des dates différentes. 

L'incertitude où nous laisse l'Avestaest plus grande 
encore et personne ,n'oserait, je pense, essayer d'y 
distinguer, après tant de surcharges et de rédac- 
tions diverses, ce qui peut y appartenir en propre à 
Zoroastre. 



LE LIVRE ET LE CANON 



75 



L'étude, plus facile, ou plus poussée jusqu'ici, de 
la Bible juive, du Nouveau Testament chrétien et 
du Coran, suffit d'ailleurs à nous fixer sur la valeur 
du Livre, en tant qu'il prétend enfermer une révé- 
lation et nous en offrir une expression ne varietur. 

Longtemps, et maintenant encore, selon la foi de 
l'Église romaine, la partie la plus importante de la 
Bible, celle qui contient les prescriptions essentielles 
de la Loi, avec le récit des choses premières, de la 
création, de la chute d'Adam,, du déluge, de la voca- 
tion d'Israël, le Pentateuque enfin, ou les Cinq Livres, 
a passé pour l'œuvre personnelle de Moïse, témoin 
fidèle, quand il rapporte les événements de son temps, 
et non moins fidèle secrétaire de Dieu, quand il ex- 
plique, prescrit et commande. Or un examen attentif 
du Pentateuque, commencé au xvn* siècle par l'ora- 
torien Richard Simon, à l'indignation éloquente et 
malheureusement aussi active de Bossuet, repris à 
pied d'oeuvre au xix° siècle et conduit en même temps 
des divers points de vue philologique, historique et 
religieux, aboutit à des constatations décisives. Elles 
prouvent de la façon la plus certaine que l'œuvre 
prétendue de Moïse, le Livre directement révélé ou 
inspiré par Jahveh, n'est qu'une combinaison souvent 
maladroite de plusieurs textes, dont la langue et le 
fonds révèlent des états de civilisation et des états 
religieux très dissemblables, c'est-à-dire des dates 
très différentes. De ces documents, quatre, au moins, 
ont pu être distingués et sont couramment désignés, 
dans les travaux des exégètes, par leurs noms, qui 
sont : YElohisie, le Jahviste, le Deutêronome et le 
Code sacerdotal. Il n'est pas même possible d'attri- 



76 l'évolution des dogmes 

buer à Moïse leur mélange, attendu que, de toute 
évidence, il s'est accompli à une époque de beaucoup 
postérieure à celle où Moïse est censé avoir vécu; 
certains critiques radicaux, mais, à vrai dire, peu 
suivis, le font même descendre après le retour des 
Juifs de leur captivité de Babylone, c'est-à-dire après 
Tannée 538 avant J.-C. On peut aller plus loin et 
affirmer qu'il est impossible de rapporter à Moïse, 
c'est-à-dire de faire remonter à son temps, aucun des 
quatre grands documents que je viens d'énumérer; 
tous les critiques libéraux en demeurent d'accord. 

D'autre part, la comparaison entre les récits de la 
Genèse et les mythes babyloniens, aussi bien que 
celle que l'on peut établir entre la loi dite mosaïque 
et le code d'Hammourabi, fait, suivant une expres- 
sion prudente du P; Lagrange( 4 ), que « la' part de 
Dieu » nous paraît « moins sensible » dans le Penta- 
teuque. Enfin les singularités, les traits fâcheux et les 
erreurs matérielles que l'ouvrage contient achèvent 
de nous persuader qu'il revêt tous les caractères 
d'une simple compilation humaine; s'il a jamais ren- 
fermé quelque part une révélation originale de Jah- 
veh, elle est devenue invisible, ou, du moins, mécon- 
naissable, sous les apports dont l'ont recouverte les 
générations successives. 

Les livres rapportés aux Prophètes dans la Bible 
ne supportent guère mieux l'examen critique; on a 
soutenu qu'ils étaient de rédaction postérieure au 
retour de Babylone; mais, sans aller jusqu'à cette 
extrémité, qui n'a pas rallié les suffrages des hébraï- 
sants, et en admettant qu'il se reflète dans ces écrits, 

(1) L'auteur ne l'applique d'ailleurs qu'à la loi civile des 
Hébreux. 



LB LIVRE ET LE CANON 77 

au moins dans les plus vigoureux d'entre eux, de 
fortes personnalités parfaitement authentiques, on 
doit reconnaître que les livres prophétiques portent 
la trace de remaniements rédactionnels : par exemple, 
il faut admettre au moins deux Isaïe et la prophétie 
dite d'Habacuc est en réalité construite de pièces et 
de morceaux. Il est inutile d'insister, la preuve est 
faite. Sans doute une lecture suivie de la Bible donne 
une certaine impression d'unité, mais prenons garde 
qu'elle peut être produite, et qu'en fait elle est pro- 
duite, par la ressemblance des préoccupations des 
divers auteurs, lesquelles tournent toutes autour de la 
puissance de Jahveh, de sa gloire, de sa vengeance, 
ou de 6a bonté, et aussi par l'uniformité de leur esprit 
de Juifs, qui recouvre toutes les différences de leurs 
esprits d'hommes. Cependant, et malgré la probable 
mise au point opérée par les prêtres du iv e siècle 
avant J.-C, le Livre juif ne décèle point cette fixité 
initiale de doctrine que suppose la révélation divine; 
nous n'y découvrons pas une forme invariable de la 
foi et des mœurs, qui aurait une espèce de droit à 
s'identifier avec la Loi de Dieu. Tout au contraire, la 
Bible a trahi les prêtres qui, sous la domination 
perse, se trouvant les vrais conducteurs d'Israël, ont 
cru fonder définitivement leur théocratie sur elle, en 
la présentant comme l'éclatante justification du fait 
établi seulement après le retour de Babylone : la Bible 
nous apporte l'évidence d'une évolution religieuse des 
Juifs ; elle est la négation même de cette immobilité 
dans la vérité que les gens du Temple restauré pré- 
tendaient lui faire garantir. 

Il paraît presque aussi difficile d'attribuer à Jésus 
tous les enseignements du Nouveau Testament qu'à 

7. 



78 l'évolution des dogmes 

Moïse ceux du Pentateuque. Il est certain que lui- 
même se croyait armé d'une mission divine, encore 
qu'il reste hasardeux d'en trop préciser le caractère : 
en tout cas, il n'agissait et ne parlait que dans la per- 
suasion qu'il lui appartenait d'avertir son peuple de 
la prochaine venue du Royaume dé Dieu, promis par 
les Prophètes, et de prêcher la repentance en vue du 
grand jour. Il ne prétendait point fonder une reli- 
gion, mais seulement donner les règles essentielles, 
et plus encore l'exemple d'une vie salutaire, qui de- 
vait être pratiquée dans le cadre du judaïsme. Né juif, 
élevé parmi les Juifs, le Christ voyait et pensait en 
juif. Il n'entendait poser aucun dogme, établir aucun 
rite, organiser aucune Église, mais il désirait provo- 
quer chez ses compatriotes, durant les derniers jours 
qui restaient à courir avant l'Événement attendu, le 
mouvement pieux qui les porterait à une transforma- 
tion profonde de leur être moral et. les rendrait 
dignes d'obtenir une place à côté de lui dans le 
Royaume. En dernière analyse, sa prédication Rap- 
portait qu'une révélation très restreinte. «Tous les 
Juifs attendaient le Royaume; lui annonçait son im- 
minence; ils le concevaient d'ordinaire comme une 
bienfaisante transformation du monde, où régneraient 
les justes d'Israël, débarrassés des méchants par un 
Roi victorieux, armé de la puissance de Jahveh; lui, 
tout en acceptant le caractère matériel et disons 
objectif de la transformation ultime, rien ne nous 
autorise à en douter (*), ne la modelait pas sur le 

(1) La doctrine qui veut que le Christ n'ait annoncé que le 
règne de la justice produit par une transformation morale (et par 
conséquent subjective) de chaque homme, est une conception de 
théologien, une adaptation de l'Évangile aux besoins modernes ; 
les textes, considérés sans parti pris, ne la justifient pas. 



LE LIVRE ET LE CANON 79 

schéma que la tradition juive en avait établi, puis- 
qu'il ne concevait point le Messie comme un guerrier; 
enfin, et c'est le point important, il pensait probable- 
ment, et peut-être il disait à ses intimes, qu'il était 
lui-même ce Messie que le Père placerait à sa droite, 
quand le moment choisi serait venu. 

Rien de tout cela n'exigeait une Écriture nouvelle 
et, d'ailleurs, puisque « cette génération » ne passe- 
rait pas avant que ne s'accomplît la parole du Christ, 
à quoi bon et pour qui un Livre nouveau? Puisque 
pourtant cette Écriture s'est faite, puisque le Livré 
chrétien existe, il faut en chercher l'origine, sinon 
la substance, en dehors de la pensée de Jésus. 

Nous pouvons croire que, dès le temps apostolique, 
certains fidèles se firent de petits recueils de sen- 
tences ou même de discours, attribués au Seigneur 
par ceux qui l'avaient èonnu et entendu ; ils voulaient 
se mettre en garde contre les infidélités de leur mé- 
moire et leur piété trouvait une satisfaction particu- 
lière, leur esprit de propagande un réconfort précieux 
et comme un argument palpable dans la possession 
d'un livret où la pensée authentique du Maître sem- 
blait matérialisée. 

Il paraît en effet vraisemblable que les paraboles, 
bien ou mal comprises, les formules les plus frap- 
pantes de Jésus ont été ainsi recueillies et forment 
encore la partie la plus véridique de nos Évangiles 
synoptiques. Mais, d'abord, elles y sont disposées 
dans un ordre arbitraire, au gré du dessein particulier 
de chacun de nos trois rédacteurs, en sorte que leur 
cadre, au moins, a toutes chances de n'être pas 
authentique ; en second lieu, elles s'y trouvent mêlées 
à quantité d'additions, de commentaires plus oji 



80 l'évolution des dogues 

1 

moins avoués, de rapprochements plus ou moins ten- 
dancieux avec des textes de l'Ancien Testament, qui 
n'ont certainement plus rien de commun avec le véri- 
table enseignement du Christ; il nous faut les rap- 
porter soit à la prédication apostolique, soit à l'ini- 
tiative des divers rédacteurs qui s'interposent entre 
les recueils primitifs et nos exemplaires. L'examen 
tant soit peu attentif de nos synoptiques nous montre, 
même dans le plus simple et le plus ancien des trois, 
l'Évangile selon Marc, plusieurs étapes rédaction- 
nelles, qu'il a franchies avant que de venir jusqu'à 
nous. Ce n'est qu'au prix d'un travail long, minutieux 
et difficile qu'on peut espérer dégager les grandes 
lignes de la doctrine de Jésus du milieu des « vues 
de foi » des générations chrétiennes, pour lesquelles 
ont été rédigés et qui réellement ont inspiré nos 
Évangiles. Et l'on peut dès lors mesurer toute la 
distance qu'il y a entre des écrits mis en forme, au 
bas mot, quarante ou cinquante ans après la dispa- 
rition du Maître et probablement retouchés encore 
plus tard, et le Livre sacré, parfaitement un dans sa 
révélation, dont la logique impose la notion à notre 
esprit, aussi bien que l'orthodoxie. 

Encore ne parlons-nous que des Évangiles synop- 
tiques, qui forment assurément la partie du. Nouveau 
Testament où se reflète le mieux quelque chose de 
la pensée véritable de Jésus; que dire des autres 
écrits, réputés inspirés eux aussi, où s'achève là révé- 
lation écrite de la Nouvelle loi : le quatrième Évan- 
gile, les Actes des Apôtres, les Épîtres diverses, l'Apo- 
calypse? Des Épîtres, par exemple, il faut bien avouer 
que ce ne sont que des écrits de circonstance, dont 
on se demande pourquoi ils se sont conservés plutôt 



US LIVRE ET LE CANON 81 

que d'autres et qui empruntent toute leur autorité au 
nom de leur auteur présumé. Quel intérêt dogma- 
tique présente, par exemple, le petit billet à Philé- 
mon? Il figure dans le Nouveau Testament parce 
qu'il est attribué à saint Paul, mais n'importe quel 
chrétien de son temps, et même d'autre temps, aurait 
pu Técrire. N'oublions pas, au reste, que l'attribution 
traditionnelle des Épîtres à tel ou tel écrivain sacré, 
n'est point entièrement ratifiée par la critique non 
confessionnelle ; elle refuse à saint Paul l'épître aux 
Hébreux et les trois lettres dites Pastorales ; elle lui 
en conteste plusieurs autres; elle ne se résigne pas 
davantage à rapporter à saint Pierre, à saint Jean, à 
saint Jacques, à saint Jude les petits écrits que leur 
prête la tradition orthodoxe. Elle va plus loin : elle 
nie que le quatrième Évangile puisse avoir pour 
auteur l'Apôtre saint Jean; elle se refuse même à voir 
dans cet écrit, si différent des Synoptiques, par l'es- 
prit, le ton, la chronologie, le fonds, un Évangile véri- 
tablement historique; mais elle y reconnaît l'effort 
original et puissant d'un penseur qui a conçu et 
exprimé à sa manière, sans aucun souci de la réalité 
plate et vraie, la vie et la doctrine de Jésus; qui a 
peint, par le moyen de symboles plus ou moins pro- 
fonds, les premiers temps de la foi chrétienne. La 
même critique ne reconnaît pas non plus dans l'Apoca- 
lypse une « vision » unique, confiée à l'écriture par 
l'Apôtre qui en avait été favorisé; elle y découvre 
plusieurs couches rédactionnelles et conclut que ce 
petit livre n'est autre chose qu'une œuvre composite, 
mise en l'état où nous la possédons vers la fin du 
règne de Domitien (95 ap. J.-C). 
Et ainsi le Livre de la Loi nouvelle, le Nouveau 



82 l'évolution des dogmes 

Testament, nous ap parait, dans sa réalité, comme un 
recueil d'écrits disparates, où les opinions diverses, 
loin de se compléter, comme l'avancent les ortho- 
doxies, se rapportent souvent à des tendances très 
différentes, se contredisent et se refusent à se placer 
côte à côte dans une combinaison unique. L'esprit 
des Apôtres galiléens qu'on entrevoit dans les Synop- 
tiques, celui de saint Paul, celui du pseudo-saint Jean 
sont spécifiquement dissemblables et, en fait, ils sug- 
gèrent sur Jésus, sa nature et son œuvre des conclu- 
sions qu'il est difficile d'accorder autrement que par 
les méthodes théologiques de conciliation, auxquelles, 
en effet, rien ne résiste, parce qu'elles ne prennent 
aucun souci de l'histoire. Dans ce Livre chrétien se 
rencontrent des idées venues de bien des directions 
et à des moments très éloignés les uns des autres : 
opinions fort anciennes en Israël, reprises et rajeunies 
par Jésus, ou retrouvées par ses disciples juifs au 
fond de leur conscience, ramenées par l'habitude au 
premier plan de leur esprit ; sentences originales du 
Christ; déductions rabbiniques introduites par Paul; 
spéculations alexandrines de forme philonienne, d'où 
part l'auteur du quatrième Évangile pour identifier 
Jésus au Logos; impressions de milieux purement 
judaïsants, ou conceptions de convertis venus de la 
gentilité hellénistique ; tout cela trouve une place plus 
ou moins considérable dans le Nouveau Testament. 
Et la forme en est aussi composite que le fonds. Ce 
n'est point l'esprit et la doctrine du Christ lui-même 
qui s'y reflètent; ce sont, avec l'enseignement des 
Apôtres, les tendances diverses de la génération apos- 
tolique et, plus encore, de la post-apostolique. 
Le Coran s'est trouvé mis à l'abri d'une partie des 



LE LIVRE ET LE CANON 



83 



reproches qui atteignent le Livre chrétien, examiné 
du point de vue où nous nous plaçons, par le mode 
de composition qui lui a été appliqué. Sur Tordre 
d'Abou Beckr, un des secrétaires de Mahomet, Zaïd, 
réunit tous les fragments de renseignement du Pro- 
phète qui se trouvaient déjà couchés par écrit et il 
interrogea tous les « porteurs du Coran », c'est-à-dire 
ceux qui en avaient appris des morceaux par cœur; 
puis, quelques années après, sur les instructions du 
calife Osman, il constitua un exemplaire officiel et fit 
détruire tous les textes qui ne s'y conformaient pas 
rigoureusement; ce fut une grande simplification pour 
les commentateurs futurs. Il n'y a donc qu'un Coran, 
qui ne comprend qu'un livre et qui, selon toutes appa- 
rences, enferme la substance authentique de la doc- 
trine du Prophète. Rédigé dans le temps et dans le 
milieu où Mahomet a vécu, j'entends tout de suite 
après sa, mort et parmi les hommes qui l'avaient bien 
connu (*), il a subi aussi peu que possible l'influence de 
l'évolution, qui entraîne toute foi vers la majoration 
et qui change la physionomie des hommes et des 
choses. Cependant, quoique unique, le Livre musul- 
man n'est pas un; je veux dire qu'une étude de son 
contenu prouve que ce que Mahomet a pris pour la 
révélation de la loi d'Allah, n'est qu'une combinaison 
médiocre, accomplie par lui-même, des éléments 
empruntés aux vieilles traditions arabes, et aux reli- 
gions dont il avait quelque connaissance, celle des 
Juifs, celle des chrétiens et celle des Perses. La pau- 
vreté spéculative de ce syncrétisme, probablement 
inconscient, lui fait une originalité et il en trouve 

(1) Mahomet est mort en 632 et le califat d'Osman se place 
de 644 à 656. 



84 l'évolution des dogmes 

une autre dans la couleur littéraire que le milieu qui 
Ta enfanté lui a donnée; mais qu'il se place de par 
son fonds en dehors des conditions vraisemblables de 
la révélation qu'il invoque, on ne saurait en douter. 



III 



Au reste, l'unicité du Livre est un phénomène par- 
ticulier à Tlslam parmi les grandes religions révélées ; 
la règle ordinaire est que le Livre soit un Canon, une 
collection de livres, d'où se trouvent multipHées, 
autant de fois qu'il entre d'écrits dans le Canon, les 
imperfections du Livre; attendu que, considéré iso- 
lément, chacun de ces écrits soulève les difficultés 
et réclame les réserves que, pris en soi, le Livre nous 
a imposées. D'autre part, c'est un problème parfois 
compliqué, voire insoluble, que d'élucider l'origine 
du Canon et d'expliquer sa composition. Dans la 
période où se forme une religion et où se constitue le 
corps de sa littérature sacrée, les hommes ne con- 
naissent point nos scrupules touchant la probité litté- 
raire et la critique d'authenticité; pour mieux dire, 
ils n'envisagent pas du tout cette double question 
comme nous. 

Aujourd'hui, le plagiat passe, fort justement, pour 
une très vilaine chose, parce que l'écrivain qui en use 
cherche à s'éviter de la peine en profitant du travail 
d'un autre et à s'approprier des mérites qui ne lui 
appartiennent pas ; or les auteurs d'un grand nombre 
de livres sacrés sont tout le contraire de plagiaires; 
ils prennent pour eux, en écrivant, toute la peine de 
la composition et ils en attribuent l'honneur à un 



LE LIVRE ET LE CANON 85 

autre. S'ils publient leur œuvre sous le nom de 
quelque personnage antique et vénéré, c'est qu'en 
réalité ils ne prennent aucun souci de leur réputation 
personnelle; ils ne cherchent même pas, comme un 
Mac Pherson a pu le faire, à duper leurs contempo- 
rains et à s'assurer la gloire d'avoir retrouvé un 
ouvrage admirable que nul ne soupçonnait; le sort 
de leurs idées leur importe seul. Ils les croient bonnes 
et profitables, et, comme ils pensent bien que, s'ils les 
présentaient sous leur propre nom, elles rencontre- 
raient les résistances auxquelles se heurte partout 
n'importe quelle initiative particulière, ils cherchent 
à les mettre au-dessus de toute discussion en leur 
prêtant une origine illustre. 

Ils ne réussissent pas toujours dans leur entre- 
prise, sans qu'il nous soit facile de comprendre pour- 
quoi; mais ceux que les circonstances favorisent et 
qui parviennent à faire accepter leur fiction par un 
groupe suffisamment nombreux de leurs frères^ peu- 
vent parvenir à la gloire anonyme d'avoir ajouté un 
livre à la liste des écrits censés inspirés. Si les rai- 
sons qui expliquent, en ce cas, le succès ou l'échec 
nous échappent le plus souvent, nous voyons cepen- 
dant qu'elles n'ont rien de commun avec ce que nous 
nommons la critique, laquelle n'a point de place dans 
les temps où se préparent les Canons; l'unique crité- 
rium qui s'y manifeste est celui que donne la con- 
fiance* Et la confiance s'accorde en vertu d'affinités 
parfois quasi indiscernables entre un livre et ceux 
qui le lisent; elles s'établissent par l'accord subtil 
de la pensée de l'auteur et des aspirations à peine 
conscientes des lecteurs, par une sympathie que pro- 
voque le tour et la forme de cette pensée, au moment 

8 



86 i/évolution des dogmes 

où elle se produit et qui ne naîtrait ni à un autre 
moment ni dans un autre milieu. 

Lorsque cette confiance nécessaire accueille un 
écrit, qu'elle lui donne autorité parmi quelques com- 
munautés importantes, durant une génération ou 
deux, sa fortune est presque assurée pour l'avenir. -Au 
vrai, les chrétiens de nos jours ne comprennent ni 
ne sentent l'Apocalypse, sortie d'une mentalité qui 
leur est devenue normalement étrangère; de même 
les Occidentaux du 11 e siècle n'éprouvaient guère de 
sympathie pour le IV e Évangile, composé dans 
quelque cénacle asiate; et pourtant l'Apocalypse a sa 
place au Canon, dont aucun orthodoxe ne songe à la 
faire sortir, parce qu'à un moment donné elle a 
exprimé admirablement les impressions et les aspira- 
tions d'un groupe considérable de fidèles; le IV e Évan- 
gile était accepté généralement, dès le temps d'Iré- 
née, dans le dernier quart du 11 e siècle, parce qu'il 
favorisait une tendance puissante parmi les chré- 
tiens instruits, en les rapprochant de leurs habitudes 
philosophiques, et une autre, encore plus forte parmi 
les simples, qui les poussait à identifier le Christ à 
Dieu. 

Chacun des grands Canons sacrés a son histoire 
plus ou moins obscure, et plus ou moins élucidée 
dans l'état présent de la science, qui n'a point porté 
une part égale de son effort sur tous à la fois; ils 
n'auraient point d'histoire du tout, ou, du moins, elle 
serait très brève, si les traditions qui attribuent tel 
livre à tel temps et à tel auteur supportaient l'exa- 
men; il en va malheureusement d'autre sorte. 

A ne considérer . dans les Védas que l'unique Rig 



LE LIVRE ET LE CANON 87 

Véda, le plus important, du point de vue purement 
religieux, il paraît qu'il a été rédigé par des poètes 
nombreux, rangés par famille, et dont on ne peut 
dire le plus souvent s'ils ne sont pas des person- 
nages tout à fait légendaires. Quelle que soit d'ailleurs 
répoque où se placerait leur vie, si elle a quelque 
réalité, il est clair qu'ils n'ont fait qup broder sur 
un vieux fonds de traditions longtemps orales et qu'ils 
ne peuvent se réclamer que de l'inspiration litté- 
raire. L'ensemble de la littérature védique, de notre 
point de vue particulier, semble un chaos, où se re- 
trouvent les traces, chronologiquement très distinctes, 
des préoccupations tout humaines de ses divers 
rédacteurs, et il faut une bonne volonté intrépide 
pour y reconnaître l'unité d'une doctrine révélée. Le 
Bouddhisme possède deux Canons : celui de l'Église 
du Nord et celui de l'Église du Sud ; ils ne se ressem- 
blent pas; celui du Nord, d'ailleurs mal fixé, est 
beaucoup plus vaste que l'autre, mais tous deux 
sont également composites, c'est-à-dire faits dfe pièces 
et de morceaux différents, quant à leur date et leur 
origine. L'Avesta qui nous reste n'est plus qu'une 
série de fragments du Livre attribué à Zoroastre et 
qui formait, semble-t-il, un ouvrage très vaste; il 
suffît cependant à nous prouver que cet ouvrage 
constituait un Canon que composaient des écrits dis- 
semblables par le sujet qu'ils traitaient, par la langue et 
par la date. 

Il nous est, au reste, à peu près impossible de 
pénétrer les raisons qui ont déterminé les combinai- 
sons de tant d'éléments disparates dans les Canons 
du védisme, du bouddhisme et du parsisme; tous 
trois, en revanche, nous prouvent dans les trois 



88 l'évolution des dogmes 

religions dont ils sont censés fixer la doctrine cons- 
tante et véritable, Faction victorieuse et fatale de 
révolution. D'âge en âge, la religion, toujours pro- 
clamée immuable, change, parce que change le senti- 
ment religieux de ses fidèles, et son Canon nous 
permet d'entrevoir la marche, ou du moins les gran- 
des étapes de sa transformation. 



IV 



Ce changement n'a point de limite, parce qu'il est 
lié à la vie et il ne s'arrête qu'avec elle; cependant le 
Canon se clôt longtemps avant que les croyances dont 
il constitue le fondement visible ne cessent de vivre. 
On en voit assez bien la raison essentielle ; l'évolu- 
tion d'une religion se développe assurément d'un 
mouvement continu tant que cette religion est 
vivante, mais non pas suivant une vitesse constante ; 
parfois elle semble si lente que le changement qu'elle 
produit, d'une génération à l'autre, demeure prati- 
quement insensible; d'autre^ fois elle se précipite; 
c'est quand une idée nouvelle et féconde, ou une 
préoccupation particulièrement active, acquiert droit 
de cité dans le sentiment religieux des fidèles. Alors 
seulement il paraît avec évidence que la religion a fait 
une acquisition considérable, et alors peut naître le 
désir de la justifier par un écrit, qui aurait sa place 
dans le Canon. Mais, pour que le Canon l'accepte, il 
ne faut pas qu'un trop long temps se soit écoulé de- 
puis la dernière addition qu'il a subie; autrement son 
antiquité paraît trop vénérable pour supporter une 
modification et le postulat de la révélation, qui assure 



LE LIVRE ET LE CANON 



89 



soji autorité, le protège définitivement. L'addition 
pourtant nécessaire prend, en ce cas, la forme mo- 
deste d'un commentaire, d'une interprétation du texte 
sacré, ou de la tradition qui l'accompagne, et, nous 
le verrons bientôt, qui reste toujours bien plus souple 
que lui. 

En fait, c'est durant les premières générations qui 
la pratiquent qu'une religion rassemble ses éléments 
dogmatiques fondamentaux et c'est dans le même 
temps que s'établissent les bases de son Canon*. Mis 
à part ce phénomène commun à toutes les doctrines 
religieuses, l'originalité de chacune d'elles se mani- 
feste dans les facilités plus ou moins grandes qu'elle 
offre aux majorations de foi et aux additions cano- 
niques. Plus une religion est spécifiquement dogma- 
tique, j'entends plus vite elle atteint à une dogma- 
tique compliquée, plus elle est réfractaire à l'ampli- 
fication canonique; mais, en revanche, plus elle 
favorise le commentaire, la mise au point théolo- 
gique de ses affirmations premières» Il peut arriver 
d'ailleurs et il arrive, dans le judaïsme, par exemple, 
dans le christianisme, dans l'islam, qu'une autorité 
acceptée par les fidèles ferme le Canon, soit pratique- 
ment, soit en droit : à partir du moment où elle s'est 
prononcée, aucun écrit ne peut prétendre à la dignité 
canonique, même s'il passe pour inspiré, comme le 
serait, au jugement d'un catholique, une lettre du 
pape écrite ex cathedra. 

Il ne faut pas attacher, nous le constaterons, une 
importance exagérée au fait qu'un livre figure ou non 
au Canon : tel ou tel traité de saint Augustin tient 
plus de place dans la foi chrétienne que l'épître de 
Jude. L'islam se range en apparence à l'écart des 

8. 



90 l'évolution des dogues 

autres religions, parce que son Canon, d'ailleurs 
aussi peu dogmatique que possible, se réduit au 
Coran, et nous savons quelles circonstances excep- 
tionnelles, quelle application décisive de l'argument 
d'autorité, expliquent qu'il en soit ainsi ; mais, à 
côté du Coran, s'est développée une double littéra- 
ture ; Tune, qui a cherché à recueillir les innombra- 
bles traditions, ou hadits, par lesquelles se complète 
et s'assouplit le Livre; l'autre qui combine le Livre 
et les hadits en commentaires plus ou moins ingé- 
nieux. C'est dans cette littérature qu'il faut étudier le 
mouvement réel de la foi islamique. 

Quelques remarques sur le Canon de la Bible juive 
et celui du Nouveau Testament achèveront de pré- 
ciser les observations précédentes. 

Il est probable que la plus grosse part de la litté- 
rature juive, antérieure à l'exil, se rapportait à la 
religion ; en tout cas, il ne survécut guère à la ruine 
des deux royaumes juifs par les Chaldéens que des 
écrits de caractère religieux; le Cantique des Can- 
tiques, qui n'est au fond qu'un poème erotique, se 
trouva sauvé de l'oubli, parce qu'on le rapportait au 
grand roi Salomon. Nous ne saurons jamais ce qui 
s'est perdu au cours du désastre; en tout cas, il 
semble vraisemblable que les prêtres, autour des- 
quels se reconstitua le peuple juif, quand le roi des 
Perses eut permis aux exilés, gémissant super flumina 
Babyloriis, de rentrer dans leur pays, prirent soin de 
rassembler tout ce qui survivait de la littérature 
sacrée, de la mettre en ordre, de la reviser et aussi 
de l'approprier à leurs desseins particuliers. Pour- 
quoi les livres conservés avaient-ils survécu et non 



LE LIVRE ET LE CANON 



91 



pas d'autres? Jouissaient-ils déjà avant l'exil d'une 
autorité particulière et, en ce cas, sur quoi exactement 
se fondait-elle? Constituaient-ils déjà une espèce 
de Canon et d'après quelles règles s'était-il établi? 
Autant de questions auxquelles il paraît difficile de 
répondre avec assurance, faute de renseignements 
dignes de foi. 

Qu'il ait existé, avant la conquête chaldéenne, une 
ou plusieurs collections de livres vénérés, telles que 
celles qui sont attribuées à Esdras et à Néhémie, il 
se peut; mais, certainement, elles n'étaient ni offi- 
cielles ni fermées. La codification qui semble avoir 
été conduite par les prêtres du iv e siècle et qui, peut- 
être, divisa les écrits qu'elle retint en trois groupes, 
la Loi, les Prophètes, les Hagiographes, avait vrai- 
semblablement aussi le désir et la prétention d'être 
définitive, de se faire accepter, par conséquent, pour 
un Canon véritable. Si tel fut son dessein, elle ne le 
réalisa pas : la production des livres disposés à 
réclamer une place dans le Canon continua et de 
rudes débats s'engagèrent, surtout à partir du second 
siècle avant J.-C, sur l'autorité qu'il convenait de 
leur accorder; peut-être même sur celle que méri- 
taient plusieurs des écrits acceptés par les gens du 
Temple. Le développement du rabbinisme, c'est-à-dire 
de l'étude laïque des textes religieux est le phénomène 
le plus remarquable de la vie juive postérieurement 
au retour de Babylone et il se manifesta partout où 
les Juifs se trouvèrent en nombre, aussi bien en 
Mésopotamie, que beaucoup d'entre les exilés n'avaient 
point quittée, qu'à Alexandrie, où une grosse juiverie 
s'implanta, sous les Ptolémées, et en Palestine 
même. Avant que de se mettre d'accord, les rabbins 



92 l'évolution des dogues 

disputèrent longtemps et quand l'historien juif, 
Josèphe, à la fin du i sr siècle, nous donne une liste 
des livres saints (*), il ne fait que se conformer à 
l'opinion moyenne des rabbins palestiniens. Beau- 
coup d'entre eux élevaient encore des objections 
graves contre le livre d'Ézéchiel, contre YEcclésiaste, 
contre le Cantique des Cantiques, contre le livre 
d'Esther, même contre les Proverbes. Dans le môme 
temps, les rabbins d'Alexandrie discutaient aussi et 
ils inclinaient à la bienveillance pour quelques 
ouvrages postérieurs au retour de Babylone. C'est 
pourquoi lorsque, au iT siècle après J.-C, la majorité 
des docteurs de Palestine se rallia à une liste, qui 
s'imposa peu à peu aux synagogues, elle eut à 
triompher d'un Canon alexandrin, qui comprenait, en 
plus du Canon palestinien, la Sagesse^ l'Ecclésiastique, 
les deux livres des Macchabées, ceux de Judith, de 
Tobie et de Baruch. En réalité, ces écrits avaient été 
choisis parmi quantité de pseudépigraphes qui cou- 
raient dans les synagogues de Palestine et d'Egypte, 
durant les trois siècles qui précèdent notre ère, sans 
qu'il nous soit toujours possible de discerner les 
raisons de leur fortune. Le livre d'Hénoch, par 
exemple, ou les livres III et IV d'Esdras, qui n'ont 
point trouvé place même au Canon alexandrin, ne 
nous paraissent, à vrai dire, ni plus ni moins dignes 
de confiance, ni plus ni moins authentiques que la 
Sagesse, dite de Salomon, ou le livre de Daniel. 

En définitive, les querelles, les hésitations et les 
divergences des rabbins nous prouvent qu'Us ne 
disposaient point d'un critérium unique et certain 

(1) Josèphe, C. Apion., \, 8. 



LE LIVRE ET LE CANON 93 

pour décider de l'authenticité, à plus forte raison 
de l'inspiration d'un écrit. Ils se sont prononcés sur 
des considérations qui nous échappent le plus sou- 
vent, mais qui, à en juger par celles que nous con- 
naissons, n'auraient plus de quoi nous toucher. Le 
Canon de la Bible juive palestinienne s'est constitué 
par une sorte d'empirisme tendancieux, en fonction 
des idées et des sentiments du sacerdotalisme juif et 
du rabbinisme, postérieurement au retour de l'exil et 
il a accueilli des ouvrages fort divers par le carac- 
tère, le sens et la date, 

Il n'en a pas été autrement du Canon de la Bible 
chrétienne, qui a, en somme, accepté la liste alexan- 
drine, en ce qui regarde l'Ancien Testament; quant 
au Nouveau, il s'est constitué, comme" son aîné, 
empiriquement. Dès la fin de la génération aposto- 
lique, il circulait divers écrits d'où la foi pouvait tirer 
profit, c'étaient ces recueils évangéliques dont nous 
avons déjà parlé et des épîtres attribuées à de saints 
personnages, particulièrement à saint Paul; personne 
n'avait qualité pour faire un tri parmi eux et chacun 
d'eux suivit sa destinée pour son compte. Leur 
nombre s'accrut à la fin du I er et au commencement 
du 11 e siècle et, chaque auteur écrivant selon son 
esprit propre et son dessein particulier, cette littéra- 
ture sacrée présentait assurément les plus étonnants 
contrastes; au reste, nous en pouvons juger encore : 
il suffît de lire bout à bout l'Évangile selon Marc, 
l'Évangile selon Jean, l'Épître aux Romains et l'Apo- 
calypse. Chaque Eglise se constituait, pour son usage 
et son édification, un recueil plus ou moins étendu, 
parmi toutes ces œuvres qui s'offraient à son choix. 

Les rapports fréquents que les communautés en- 



94 l'évolution des dogmes 

tretenaient entre elles, d'abord par l'intermédiaire des 
missionnaires itinérants que l'Esprit poussait à aller 
prêcher la vérité, puis par les lettres et les réunions 
de leurs évoques, quand l'épiscopat monarchique fut 
partout organisé, au courant du 11 e siècle, tendaient 
évidemment à établir une certaine uniformité entre 
ces listes particulières; mais la nécessité de consti- 
tuer un véritable Canon n'apparut clairement que le 
jour où se manifestèrent les grandes hérésies, celles 
des gnostiques de toute origine et celle de Marcion, vers 
le milieu du 11 e siècle. Les premiers, pour justifier 
leurs spéculations, souvent extravagantes et toujours 
étrangères à l'esprit de l'Évangile, répandirent des 
écrits qu'ils rapportaient aux Apôtres, ou firent des 
éditions tendancieuses des Évangiles; le second, qui 
ne reconnaissait d'autre Apôtre véritable que saint 
Paul, se fit un Canon où ne figuraient que les épitres 
pauliniennes, peut-être quelque peu arrangées, et 
l'Evangile selon Luc, revu et corrigé. Les chrétiens 
de la grande Église, qu'on peut dès lors appeler 
catholique, en même temps qu'ils se groupaient plus 
étroitement autour de leurs pasteurs, pour mieux 
tenir tête aux loups, et qu'ils précisaient les articles de 
leur règle de foi, pour distinguer la vérité ancienne, 
ou réputée telle, de l'erreur nouvelle, portaient leur 
attention sur les livres qui circulaient. Leur critique 
éveillée et d'abord exercée par les productions gnos- 
tiques et marcionites, s'appliqua aussi aux œuvres 
antérieures ; ce ne fut cependant qu'à la fin du 
iv c siècle, en un temps où, grâce à l'activité de la 
correspondance entre les évoques et à la fréquence 
des conciles et synodes, l'Église vivait réellement 
d'une vie commune, au moins superficielle, nonobs- 



LE LIVRE ET LE CANON 95 

tant les grandes différences qui séparaient toujours 
l'Orient de l'Occident, que le Canon définitif se fixa. 

Ce fût donc entre le 11 e et le iv° siècle que la foi 
orthodoxe laissa tomber de la liste de ses livres sacrés 
des écrits qui avaient eu des chances plus ou moins 
sérieuses d'y rester, comme l'Évangile selon les 
Égyptiens; celui selon les Hébreux, divers ouvrages 
attribués à saint Pierre ou à saint Paul, le Pasteur 
d'Hermas et d'autres encore. Il est visible que plu- 
sieurs des livres définitivement acceptés au Canon, 
avaient, dans certains milieux, rencontré de vives 
résistances qui duraient encore au 11 e siècle, tels 
l'Épître aux Hébreux, les Épîtres dites de Jacques et 
de Jude, la seconde Épître de Pierre et l'Apocalypse. 

En une certaine mesure, on peut dire que des argu- 
ments de critique intervinrent dans la constitution 
de ce Canon catholique, puisque la question d'authen- 
ticité fut agitée à propos des écrits gnostiques, des 
pseudo-pétriniens, des pseudo-pauliniens et de tous 
les pseudo-^apostoliques. Les éditions tendancieuses 
de Marcion obligèrent aussi les orthodoxes à songer 
aux interpolations et aux suppressions possibles, dans 
les textes censés authentiqués. Cependant la critique 
textuelle ne joua, en l'espèce, qu'un rôle très acces- 
soire et les chrétiens se décidèrent surtout pour des 
raisons qu'ils demandèrent à l'usage et à la tradition 
des grandes Églises; si bien que l'exégèse libérale de 
nos jours se trouve obligée de contester la plupart des 
attributions traditionnelles des écrits du Nouveau Tes- 
tament et de penser que plusieurs livres exclus du 
Canon n'y auraient pas fait plus mauvaise figure que 
ceux qui s'y trouvent. 

Mais aujourd'hui, le Canon ne peut plus être 



96 l'évolution des dogmes 

modifié. A la fin du iv e siècle, il ne se justifiait que 
par l'usage et le consentement commun des Églises; 
au xvi e siècle, les Réformés prétendirent le raccourcir 
de quelques écrits de l'Ancien Testament, qui nap- 
partenaient qu'à la liste alexandrine; alors, le Concile 
de Trente intervint, consacra solennellement l'usage 
ancien de l'Église catholique et proclama authen- 
tiques et inspirés tous les livres de la Bible latine, ou 
Vulgate, tels que le Moyen Age les avait lus. On peut 
croire qu'en conûrmant la tradition sur ce point, les 
Pères ne prirent aucun souci de la mettre d'accord 
avec les exigences de la critique textuelle, ni même de 
la critique tout court; en sorte que le Canon chrétien, 
comme le Canon juif, n'est bien qu'une liste de livres 
distingués par la foi ou la piété, entre beaucoup 
d'autres semblables ou analogues, et constituée elle- 
même empiriquement, après de longues hésitations 
et de notables désaccords entre les intéressés. 



Des considérations qui précèdent, voici donc les 
conclusions qui ressortent : d'abord l'inspiration du 
Livre, tout comme la révélation qu'il prétend parfois 
enfermer, demeure parfaitement incontrôlable; toute- 
fois, ce n'est là, pour nous, qu'une remarque acces- 
soire, puisque nous ne cherchons pas à vérifier le 
bien-fondé du dogme, mais seulement à comprendre 
sa genèse. 

En second lieu, le Livre ne fait jamais autre 
chose que refléter les idées de son auteur ; s'il 
cherche à être impersonnel, celles du temps et du 






LE LIVRE ET LE CANON ,97 

milieu où il est composé. Dans la religion où il 
prend place, il ne peut que fixer un moment de la 
foi; plus il se rapproche des origines du mouvement 
religieux auquel il se rattache, plus il est simple, 
moins il contient de formules dogmatiques; et cela 
revient à dire qu'il ne représente encore qu'un déve- 
loppement de la foi court et médiocre. 
' Enfin, le Canon s'offre à nous comme une collection 
quasi arbitraire d'écrits composites et qui ont, parfois, 
subi des remaniements, des mises au point, au cours 
de plusieurs rédactions successives, jusqu'au moment 
où ils s'immobilisent dans le recueil réputé sacré. 
Pour peu qu'il soitétendu, ce recueil nous révèle non 
seulement des tendances assez différentes entre les 
auteurs de ses diverses parties, comme celles qui se 
manifestent entre, je suppose, l'Évangile selon Marc, 
les Épîtres de Paul et le IV e Évangile, mais encore des 
dissemblances de milieu et de temps. Les fidèles 
qui, dans la suite des siècles, attachent à chacune de 
ces parties une vénération sensiblement égale, ne 
sont point choqués ni même frappés des dissem- 
blances qui devraient les opposer Tune à l'autre. La 
raison en est d'abord qu'ils ne les rapprochent pas 
pour les critiquer, mais seulement pour les obliger à 
se compléter réciproquement, en sorte que saint Jean 
est censé avoir dit ce que les trois autres Évangélistes 
ont omis, sans les contredire jamais; ensuite, et sur- 
tout, très vite, la foi les dépasse toutes et, pour 
continuer de les entendre, il ne faut plus les lire 
selon l'esprit vrai de leur premier, ni même selon celui 
de leur dernier rédacteur; il faut les interpréter, les 
éclairer, les compléter, avec le secours de ce qu'on 
nomme la Tradition, qui peut, elle aussi, passer pour 

9 






98, 



L EVOLUTION DES DOGMES 



inspirée et qui, dans la réalité, n'est pour ainsi dire, 
que le résidu solide, mais toujours plus ou moins 
plastique, de la vie religieuse. Grâce à. la Tradition, 
l'immobilité que les textes sacrés devraient assurer à 
la foi et qu'ils prétendent, en effet, lui donner, se 
trouve réduite à n'être qu'une illusion; elle s'éva- 
nouit dès qu'on la regarde avec attention. 



CHAPITRE IV 



La Tradition. 



I. — Définition de la Tradition. — Son caractère véritable et sa 

prétention à l'immobilité. — Son importance par rapport à 
l'Écriture. — Deux types de traditions ; la tradition dos 
Pères; la tradition apostolique. 

II. — La tradition des Pères. — Est-elle constante? — Elle ne 
vaut que par l'autorité de l'Église. — Elle forme l'appui de la 
théologie. — Rôle et caractère de la théologie. — Gomment 
elle-même évolue. 

III. — La tradition apostolique. — Pourquoi elle n'offre aucune 
sécurité. — En quoi elle sert à justifier l'organisation ecclé- 
siastique et les rites. — Ce qu'elle est historiquement dans 
l'Église chrétienne, — Combinaison de la tradition des Douze, 
de celle de Paul, de celle de Jean. — Le symbole des 
Apôtres. — Histoire analogue de toutes les traditions du 
même genre. 

IV. — Il n'existe vraiment qu'une seule Tradition : le testament 
du passé changeant. — Comment elle devient une Écriture 
de second ordre. — Or, le péril qui la menace le plus, c'est 
la fixation par écrit. — La vie exiije alors l'interprétation. 



I 

En soi, le mot tradition désigne la transmission, de 
génération en génération, d'un souvenir, d'une doc- 
trine ou d'une pratique; appliqué à une religion 
révélée, et en tant qu'il intéresse sa dogmatique, il 
désigne la révélation non écrite, révélation que le 
Maître premier a confiée à ses disciples et qui s'est 



V 

; 



100 l'évolution des dogmes 

gardée par la parole et la mémoire, ou addition à 
l'enseignement du Fondateur, que Dieu a jugé utile 
de faire connaître aux hommes, d'ordinaire par la voie 
de l'inspiration. Ainsi définie, la Tradition revêt néces- 
sairement la même autorité que l'Écriture puisqu'elle 
sort de la même source; le concile de Trente a donc 
à la fois marqué l'origine, le caractère et la portée 
de la Tradition catholique quand il a dit qu'il recevait 
et vénérait à l'égal des Écritures saintes, les traditions 
relatives à la foi et aux mœurs, qu'elles soient sorties 
d'un enseignement du Christ resté oral, ou que le 
Saint-Esprit les ait dictées, et qui se sont conservées 
sans interruption dans l'Église catholique (*), Il n'est 
guère que le catholicisme à placer ainsi sur le même 
plan — pari pietatis affectu et reverentia, écrivent les 
Pères de Trente — l'Écriture et la Tradition ; cette 
dernière n'est point habituellement si favorisée, en 
théorie du moins. Dans le christianisme même, beau- 
coup de protestants n'attachent aucune importance à 
tout ce qui n'esfpas l'Écriture; ils pensent, et il faut 
convenir que c'est une opinion soutenable, que Dieu 
a mis dans le Livre tout ce qu'il a jugé utile que 
l'homme connût. D'autres subordonnent la Tradition 
à l'Écriture, lui reconnaissant seulement le droit 
d'interpréter dogmatiquement et d'expliquer le texte 
saint; ce qui revient à lui restituer son rôle essentiel, 
celui par lequel elle est l'agent primordial de l'évo- 
lution dogmatique, attendu que s'il lui appartient 
d'interpréter et d'expliquer le Livre, le Livre ne peut 
être bien compris que par son intermédiaire et elle 

(1) Conc. Trid. y Sessio 4 : Traditiones... tanquam vel ore 
tenus a Christo, vel a Spiritu Sancto dictatas et continua suc- 
cessione in Ecclesia catholica conservatas. 



LA TRADITION 101 

devient, en somme, le critérium de la foi. Seulement, 
comme la foi change évidemment, on reconnaît, à 
regarder les choses de près, que la Tradition la suit; 
que sa prétendue fixité, au lieu de la transmettre im- 
muable de génération en génération, n'est, en réalité, 
qu'une perpétuelle adaptation, lente assurément et 
souvent imparfaite, mais nécessaire à sa vie, comme à 
toute sa vie. De sorte qu'en définitive, et si paradoxale 
que paraisse la formule, c'est la foi qui est, au vrai, 
le critérium de la Tradition, et, par son intermédiaire, 
de l'Écriture. C'est là une vérité que la suite de notre 
discours rendra plus évidente. 

Toutes les religions fondées sur un Livre révélé 
ont à côté de lui établi une Tradition ; elle ne devient, 
à vrai dire, tout à fait nécessaire qu'à partir du mo- 
ment où le Canon se ferme définitivement; mais on 
ne voit pas comment, après cela, il serait possible de 
se passer d'elle, sans renoncer à la vie, car c'est par 
elle seule que les textes sacrés gardent la souplesse 
qui leur permet de s'adaptera des états différents du 
sentiment religieux. 

Au reste, le mot tradition s'applique, en réalité, à 
deux compléments distincts de l'Écriture. L'un est 
représenté par des enseignements que le Fondateur a 
donnés, que l'écriture n'a pas recueillis, mais que ses 
disciples ont eu soin de garder dans leur souvenir et 
de transmettre à ceux qu'ils ont instruits : telle est la 
tradition apostolique, qui complète le Canon chrétien; 
les Apôtres sont censés avoir confié aux fidèles qu'ils 
ont formés le dépôt de plusieurs instructions capitales 
du Christ, grâce auxquelles plusieurs points tout à fait 
essentiels de la doctrine chrétienne ont pu se fixer, 
par lesquelles, au moins, ils se sont justifiés. L'autre 

9. 



^ 



102 l'évolution des dogmes 

complément, issu de la Tradition, ne se présente pas, 
à vrai dire, avec la prétention de compléter l'Écriture; 
il ne veut que l'expliquer; en donner, lorsqu'elle n'est 
pas claire, une interprétation droite ; telle est, dans 
le catholicisme, ce qu'on nomme « la doctrine des 
Pères de l'Eglise »,que l'orthodoxie présente comme 
un véritable cours d'exégèse et dont les diverses con- 
clusions font autorité. Dans le fond, c'est une erreur 
de croire que la doctrine des Pères se réduise à une 
explication de l'Écriture ; non seulement, parce qu'elle 
en enferme un grand nombre d'explications forts 
différentes, reflets d'états d'esprit, de sentiments et 
de milieux très divers, et qu'on juxtapose plus qu'on 
ne les accorde; mais encore et surtout parce que toute 
exégèse qui n'est pas purement critique, qui a, par 
conséquent, pour but l'application à des besoins reli- 
gieux nouveaux de textes anciens, ne les explique 
qu'en les déformant ; elle en modifie les plans, met- 
tant en pleine lumière une idée que le texte laisse 
dans la pénombre, ou inversement; elle en change 
l'esprit; elle y ajoute et en retranche. 

Un exemple pour me faire mieux entendre : lorsque 
des théologiens protestants libéraux, comme M. Har- 
nack( 4 ), lisent les Évangiles, ils y cherchent la loi de 
leur conscience religieuse actuelle ; ils en laissent 
tomber tout ce qui leur paraît dépendre directement 
du milieu historique où Jésus s'est formé et a vécu, 
et en réduisent l'essence à la confiance filiale que le 
chrétien doit placer en Dieu le Père, et à quelques 
préceptes, moraux. Ce Faisant, ils adaptent l'Évangile 
à leurs besoins et ils lui donnent peut-être la seule 

(1) A. Harnack, L'essence du Christianisme, trad. française, 
Paris, 1908. 






LA TRADITION 103 

utilisation qu'il soit susceptible de recevoir de nos 
jours, mais ils mutilent l'enseignement de Jésus ; ils 
négligent ce que lui-même considérait comme l'es- 
sentiel dans la Bonne Nouvelle : l'annonce de la venue 
imminente du Royaume de Dieu. Et lorsqu'ils enten- 
dent par le règne de la justice la transformation 
morale de l'individu, et qu'ils se fondent sur un texte 
unique de Luc, 17 20 - 2i , pour affirmer que « le 
Royaume de Dieu est en nous », ils essaient de don- 
ner raison à ce seul texte, qui reste obscur, contre 
beaucoup d'autres qui sont clairs et nous représen- 
tent le Royaume comme une transformation maté- 
rielle, extérieure à nous ; ils transposent et, théori- 
quement parlant, ils faussent la doctrine du Christ. 
Ainsi fait encore Tolstoï, qui applique les préceptes 
de Jésus à des sujets qu'il n'avait point consi- 
dérés, et en tire des conclusions qu'il n'avait point 
prévues. De même ont fait tous les Pères. 



II 



La doctrine des Pères de l'Eglise s'est officielle- 
ment — je veux dire selon l'opinion romaine — 
constituée entre le temps des Apôtres et celui de 
Grégoire le Grand (mort en 604); mais, durant cette 
longue période, la foi chrétienne a subi bien des in- 
fluences de sens divers et traversé bien des crises ; 
d'autre part, les hommes nombreux qui l'ont exposée 
et défendue, et dont l'ensemble constitue l'imposant 
bataillon des Pères, ne se ressemblaient ni par l'es- 
prit, ni par les préoccupations. Plusieurs d'entre eux, 
tels Tertullien, Origène. saint Augustin, saint Jérôme 



104 l'évolution des dogues 

se trouvaient doués d'une puissante originalité, incapa- 
ble de se plier complètement aux opinions de per- 
sonne. On juge des disparates que doit présenter 
dans ces conditions l'exégèse et toute la doctrine des 
Pères. 

A la vérité, Jes opinions trop particulières, émises 
par tel ou tel de ces écrivains sacrés, n'ont point 
duré et la tradition qui sort de leurs œuvres ne 
représente qu'un florilège très artificiel d'argu- 
ments et d'explications, qui, négligeant les singula- 
rités et les contradictions, n'a recueilli que ce que le 
sens moyen des fidèles était capable d'accepter. De 
sorte qu'en dernière analyse, c'est l'approbation que 
lui donne l'Église d'âge en âge qui fait l'autorité de la 
tradition patristique, bien plus que la sainteté des 
Pères eux-mêmes. C'est l'Église qui choisit dans leurs 
écrits, qui approuve leurs opinions ou fait des réser- 
ves, qui leur demande les appuis de son enseigne- 
ment présent. Or, l'Église, c'est la modératrice de la 
foi vivante ; elle n'est pas toujours maîtresse de lui 
fixer sa direction, mais elle tempère son ardeur et, 
pour ainsi dire, la canalise; c'est elle qui, selon les 
nécessités de l'heure, puise dans l'arsenal des Pères 
les arguments qu'elle juge utiles et elle les présente 
comme elle le croit à propos, avec les commentaires 
et les compléments convenables, sans prendre souci 
plus qu'il ne convient de la place qu'ils occupent 
dans l'œuvre où elle les trouve, non plus que de 
l'esprit qui animait leurs auteurs dans les circons- 
tances particulières où ils ont écrit. 

La tradition des Pères, si on la cherche dans la 
lecture directe et suivie de leurs écrits, ne s'y 
manifeste point semblable à celle que les théologiens 



LA TRADITION 105 

y découvrent; replacées dans leur ambiance, les idées 
qui la composent perdent leur caractère d'opinions 
absolues et immobiles, proférées par des personnages 
d'exception et favorisés de dons spéciaux du ciel, pour 
retrouver la souplesse de la vie, sous la plume 
d'hommes véritables, tout remplis des aspirations, 
des désirs, voire des passions, des préjugés et des 
erreurs de leur époque. Changeantes et diverses selon 
les temps, les milieux et les auteurs, elles nous 
représentent au mieux les hésitations, les essais, les 
échecs et les réussites d'une doctrine toujours en 
mouvement, toujours complétée et jamais complète, 
La tradition des Pères, celle qui explicite, complète 
et, en fait, domine et tyrannise l'Écriture, n'est donc, 
au fond, qu'une abstraction ; en tant que corps d'ar- 
guments ecclésiastiques, elle figure une construction 
théologique authentifiée, garantie par l'Église, sous 
l'assistance du Saint-Esprit. Comme on l'ajustement 
remarqué^), les Pères paraissent beaucoup plus sou- 
cieux de montrer leur foi que de la démontrer ; la 
démonstration, c'est l'œuvre propre du théologien, 
qui prétend se placer en dehors de toutes les contin- 
gences et raisonner dans l'absolu de Deo rebusque ad 
Deum spectanlibus, de Dieu et des choses divines. 

Toutes les religions révélées aboutissent fatalement 
à la théologie, laquelle, à la bien regarder, n'est que 
la mise en ordre et en formules des données de la 
foi, envisagées du point de vue de la logique et de la 
raison. Dès que la foi a quelque peu vécu, elle se 
complique; les tendances diverses qu'elle peut subir 

(1) M. Hébert, V évolution de la foi catholique, p. 61. 



106 l'évolution des dogmes 

la peuplent de contradictions; la naïveté des cons- 
ciences religieuses, souvent riches et fécondes, mais 
imprévoyantes, comme il s'en trouve dans les milieux 
populaires, lui impose des conceptions obscures ou 
singulières; alors elle ne peut plus se passer du théo- 
logien qui explique, éclaircit, concilie, codifie et, au 
besoin, se jette au travers de l'idée dangereuse. Si 
la théologie se bornait à ce rôle indispensable, elle 
ne dépasserait jamais son principe et ferait de bonne 
besogne; malheureusement elle prétend aussi fixer 
la foi, l'emprisonner définitivement dans ses for- 
mules, l'obliger à ne penser, à ne sentir que par elle 
et c'est là une entreprise déraisonnable et nuisible. 

Elle n'y réussit pas, il est vrai, et, dans la réalité, 
elle est constamment débordée par le sentiment reli- 
gieux, en sorte qu'il lui faut se rajeunir de temps en 
temps pour garder son importance au jugement des 
fidèles; elle le fait rarement de bonne grâce et tou- 
jours en protestant que les changements qu'elle con- 
sent n'intéressent que la forme de ses affirmations; 
nove non nova reste sa devise. Mais toutes les théo- 
logies ont leur histoire, dont l'existence seule suffit 
à prouver qu'elles ont subi des transformations, 
qu'elles ont évolué; elles sont obligées de le faire, 
bon gré mal gré, tant que vit la religion où chacune se 
place. Ne l'oublions pas, d'ailleurs, il entre nécessai- 
rement dans tout système de théologie un élément 
qui devient très vite caduc; c'est ce qu'on peut appe- 
ler l'élément intellectuel. 

Les âmes religieuses ne prennent souci que de leur 
vie intérieure ; elles sentent et vibrent sans logique 
et sans système, si bien que leurs sentiments et leurs 
impressions, par lesquelles se manifeste leur foi, en- 



LA TRADITION 



107 



core que dirigées plus ou moins par une règle qui 
n'est, au vrai, que la formule de leurs aspirations et 
de leurs croyances moyennes, sont loin d'offrir la 
cohérence, la clarté, l'équilibre que réclame le théo- 
logien. Lui, ne sent ni ne vibre, s'il reste dans son 
rôle; il comprend, coordonne et explique; mais il 
comprend avec son esprit et, je dirai, en fonction de 
sa formation intellectuelle; il coordonne selon un 
certain idéal de clarté et d'harmonie qu'il porte en 
lui et qui pourtant ne dépend pas que de lui, mais 
aussi de son éducation, de son milieu et de son temps; 
il explique conformément aux postulats de sa raison, 
qui ne sont pas absolument les mêmes d'âge en âge. 
En d'autres termes, la chaîne sur laquelle court et se 
tisse la trame de sa pensée est faite de tous les élé- 
ments de sa culture générale; toutes les données de 
la philosophie et de la science de son temps, s'il est 
instruit, en sont les fils, qui donnent au tissu sa te- 
nue et sa résistance. Mais bientôt ces fils-là s'usent et 
tombent en poussière, car il est dans la nature de la 
science de se transformer en simplifiant, d'élargir 
sans cesse ses horizons, de modifier ses points de vue, 
et la philosophie la suit dans son progrès, sous peine 
de se réduire à une vaine logomachie. Il en résulte 
qu'au bout d'un temps plus ou moins long, et qui 
varie avec l'allure même de l'évolution intellectuelle., 
le système théologique le mieux conçu et le plus ha- 
bilement combiné, perd ses appuis et s'effondre en 
un enchevêtrement confus d'idées et de raisonne- 
ments, qui n'offrent plus aucun sens pensable à des 
hommes devenus tout à fait étrangers à la formation 
intellectuelle de ses auteurs. 
L'expérience de cette vérité est facile à faire : qu'un 



108 l'évolution des dogmes 

homme cultivé, mais ignorant de la théologie ortho- 
doxe, lise aujourdhui le symbole de Nicée et qu'il 
cherche à le traduire en langage moderne, à l'expri- 
mer en concepts qui représentent à son esprit des 
idées véritables et non plus seulement des combinai- 
sons verbales, nul doute qu'il n'y parvienne pas ; et 
pourtant les hommes du iv e siècle prétendaient mettre 
une pensée vivante sous les formules maintenant 
mortes et inertes. Une étude, poussée du même point 
de vue, de la théologie de saint Augustin, ou de 
celle de saint Thomas d'Aquin, ou de celle de Luther, 
serait plus longue et plus difûcile ; elle serait surtout 
retardée par la rencontre d'une foule d'idées justes, 
fortes et toujours vivantes, mais qui ne sont point 
proprement théologiques; elle conduirait pourtant à 
la même constatation : le cœur ne bat plus, le cer- 

« 

veau ne pense plus pour nous dans ces grands corps 
autrefois animés d'un souffle puissant et si vivifiant 
que des siècles en ont vécu. 

Il est donc fatal que tous les systèmes théologiques 
s'écroulent comme les systèmes philosophiques, que 
les formules, un instant triomphantes, soient élimi- 
nées par d'autres, qui auront le même sort un jour 
et tomberont dans l'oubli. Cependant chacun de ces 
systèmes se flatte de dominer toutes les contingences 
et, en même temps, tout en éclairant la tradition, de 
rester fidèle à son enseignement. Cette illusion est 
favorisée le plus souvent par ce qu'on peut appeler 
le processus de l'évolution du sentiment religieux. 
Sans doute, il se produit de temps en temps dans les 
religions des mouvements de grande amplitude, par- 
fois très violents et, en apparence, brusques, qui mo- 
difient plus ou moins profondément l'orientation du 



LA TRADITION 109 

sentiment religieux et de la pensée religieuse; on 
peut les comparer aux révolutions du monde poli- 
tique. La prédication du Bouddha, celle de Jésus, 
celle de Mahomet, celle de Luther, pour m'en tenir 
aux noms les plus connus, peuvent, en effet, passer 
pour de véritables révolutions religieuses ; le triomphe 
du modernisme dans l'Église catholique en serait une 
également. 

Toutefois, ces crises aiguës, après lesquelles il 
peut sembler que la vie religieuse recommence à pied 
d'œuvre son édifice séculaire, ne sont jamais aussi 
originales, ni, dans le fond, aussi radicales qu'elles 
le paraissent. Elles ne diffèrent point en cela des 
révolutions politiques et, tout comme ces dernières, 
elles marquent les points d'aboutissement de mouve- 
ments obscurs, d'origine souvent très lointaine. D'un 
autre point de vue, elles marquent une suite bien 
plus qu'un recommencement. Si elles n'étaient pré- 
parées par rien et ne se produisaient pas dans un 
milieu favorable, elles ne réussiraient pas; c'est 
pourquoi on peut dire qu'elles marquent simplement 
le moment où l'équilibre est rompu, dans un milieu 
religieux donné, entre des formes et des formules 
théologiques déjà anciennes et désuètes, et la foi tou- 
jours active, ou, si l'on veut — et plus généralement 
— le sentiment religieux toujours vivant, dont elles 
n'ont pu fixer plus d'un instant la marche infatigable. 
Dans une religion constituée, c'est par lente infiltra- 
tion que les idées nouvelles se glissent peu à peu 
sous les formules anciennes; on ne les remarque pas 
d'abord parce qu'elles se font toutes petites et 
semblent très modestes; on dirait qu'elles vont au- 
devant des idées consacrées par la théologie et 

10 



110 l'évolution des dogmes 

qu'elles s'empressent pour les servir, pour leur faci- 
liter l'accès de l'esprit des hommes formés autre- 
ment que ceux d'autrefois. Tant que le progrès de la 
culture intellectuelle reste lent et de faible portée, 
elles sont elles-mêmes peu nombreuses et peu actives, 
mais qu'il survienne une période où la pensée philo- 
sophique ou scientifique précipite son allure, où 
comme au xix e siècle, par exemple, le nombre et l'im- 
portance des découvertes positives, dans toutes les 
branches de la science, modifient profondément la 
position de tous les grands problèmes que les hommes 
agitent, alors leur nombre à elles-mêmes, et leur 
force, et leur audace grandissent rapidement et c'est 
la lutte nécessaire entre elles et la théologie. Bien 
compris, le modernisme n'est qu'un réflexe, lente- 
ment développé, de l'esprit scientifique du xix e siècle 
sur le sentiment religieux de forme catholique, et, 
une fois arrivé à son terme, on l'a vu heurter de 
front les théologiens de la Tradition orthodoxe. 

Un tel mouvement peut bien assurément continuer 
à tenir compte de la tradition des Pères et, en fait, 
pour nous borner à notre dernier exemple, plusieurs 
modernistes se sont réclamés d'elle, mais, de toute 
évidence, les novateurs et les conservateurs ne la 
considèrent pas du même point de vue et ne l'exploitent 
ni dans le même esprit ni selon la même méthode. 

Les premiers cherchent en elle la justification de leur 
attitude; ils lui demandent de prouver que la foi 
a toujours vécu dans le devenir, d'attester, par sa 
propre évolution, qui est manifeste, la réalité et la 
nécessité d'un mouvement perpétuel et d'une adap- 
tation des formules de la foi aux besoins religieux des 
hommes, que la suite des temps crée différents ; ils font., 



LA TRADITION 111 

au reste, bon marché de la théologie des Pères, de 
leurs raisonnements, de leurs arguments et de leurs 
systèmes, que le temps a souvent vidés de sens. 

Les seconds, tout au contraire, obstinément attachés 
à des conceptions qu'ils croient absolues, et auxquelles 
ils prêtent le divin privilège d'enfermer toute la vérité 
religieuse, se refusent à reconnaître que, sur des 
points essentiels, saint Justin, Tertullien, Origène, 
saint Augustin n'ont point pensé de même, et ils ne 
demandent à ces morts illustres que des mots, des 
formules, qui confirment les leurs et semblent les 
autoriser à présenter les conceptions auxquelles ils 
s'attardent comme le legs imprescriptible d'une Tra- 
dition inspirée. Leur résistance sera d'autant plus 
longue que les idées-pivots de leurs systèmes remontent 
plus haut dans le passé et ont été acceptées par un 
plus grand nombre de générations successives ; elle 
doit pourtant être vaincue un jour, car la durée de la 
religion qu'elle prétend défendre est strictement atta- 
chée à sa défaite. Peut-être que la victoire des nova- 
teurs marquera un changement de formes et de for- 
mules tel qu'on pourra croire à l'avènement d'une 
religion nouvelle : ce sera le cas de répéter natura 
non facit saltus et de ne pas s'arrêter à l'apparence; 
une fois de plus le sentiment religieux évoluant aura 
trouvé les formes qui lui convenaient; des théolo- 
giens surviendront qui lui forgeront des formules, 
déjà dépassées par quelques-uns quand elles seront 
acceptées par tout le monde. 

Ainsi, en droit comme en fait, la tradition des. Pères 
et j'entends par là toutes les traditions de toutes les 
religions révélées qui prétendent trouver un principe 
de fixité dogmatique dans les écrits de personnages 



112 l'évolution des dogmes 

vénérables, semés au cours de plusieurs siècles, la 
tradition des Pères, dis-je, est incapable d'immobiliser 
la foi, et son existence toute seule suffît à déceler, sous 
l'identité des préoccupations théologiques, le mouve- 
ment incessant du sentiment religieux. A peine est-il 
besoin de démontrer que l'autre forme de tradition, 
celle dont la tradition apostolique nous offre un type 
excellent, et qui prétend transmettre oralement, de 
génération en génération, des enseignements pro- 
fessés par le Maître inspiré d'autrefois, d'abord n'offre 
aucune sécurité, ensuite, et c'est pour nous le point 
essentiel, n'échappe pas, elle non plus, à l'universelle 
loi du changement. 



III 



Dès l'abord, quand on cherche à faire la part de ce 
qui appartient en propre à la tradition apostolique, on 
découvre qu'il faut lui rapporter la justification de tout 
ce qui, dans l'Église chrétienne des premiers siècles, 
revêt un caractère pratique et représente un élément 
d'organisation. Puisque Jésus annonçait l'imminent 
établissement du Royaume de Dieu, il n'avait pas même 
songé à poser les principes de la société ecclésias- 
tique chrétienne ; moins encore à organiser son clergé 
et à lui donner des rites; c'est là une des constatations 
les plus sûres de la critique moderne et aucun des 
textes évangéliques qui semblent la contredire ne 
résiste à l'examen. Aussi bien les premiers chrétiens 
assemblés, fidèles à l'esprit de leur Maître et à son 
enseignement, gardant, par conséquent, dans leur 
cœur, la vive espérance de son prochain retour (la 



LA TRADITION 113 

parousie) et la certitude du grand jour promis, ne 
cherchèrent-ils point à former des Églises organisées. 

Ils vivaient côte à côte fraternellement dans la prière 
et les œuvres, dans l'anarchie aussi; je veux dire 
sans qu'aucune autre autorité que celle de Dieu, 
manifestée par le Saint-Esprit, s'étendît sur eux. Les 
Apôtres eux-mêmes les édifiaient, les conseillaient, 
jouissaient parmi eux d'un crédit tout spécial, mais, 
à proprement parler, ils ne leur commandaient pas, 
comme fait un évêque à ses ouailles, et, dans l'assem- 
blée où s'agitaient les petits intérêts communs, 
Pierre ou Jean devaient parler et persuader pour faire 
prévaloir leur opinion ; ils ne l'imposaient pas d'auto- 
rité; le livre des Actes des Apôtres suffit à le prouver. 

Ces premiers fidèles pratiquaient deux rites : d'abord 
celui du baptême, que Jésus n'avait certainement pas 
institué, qu'il n'avait même pas imposé à ceux qu'il 
avait convertis lui-même, mais que les Apôtres 
avaient emprunté à la pratique juive de leur temps, 
en y ajoutant le sens .d'un renouvellement complet, 
d'une renaissance véritable du baptisé. En second 
lieu, les chrétiens d'alors rompaient le pain ensemble 
et ils attachaient à cet acte la valeur d'un rite de 
communion. Il n'est point aisé d'expliquer avec cer- 
titude son origine, mais il semble de plus en plus 
certain, du moins, que le Christ lui-même ne l'avait 
point ordonné et que les Apôtres l'avaient tout au 
plus déduit de ce qu'il avait fait et dit au cours du 
dernier repas qu'il avait pris en leur compagnie. Il 
est très vraisemblable que les mots « faites ceci en 
mémoire de moi », et même « ceci est mon corps... 
ceci est mon sang », représentent des explications, 
des gloses apostoliques, postérieures à la mort du 

10. 



114 l'évolution des dogmes 

Christ. Ainsi, les deux rites fondamentaux de la vie 
chrétienne, le baptême et l'eucharistie, qui devaient 
recevoir, dans la suite des temps, le second surtout, 
des commentaires doctrinaux très profonds, sortaient 
non point de l'initiative du Maître, mais de la con- 
science apostolique; ils exprimaient, sous une forme 
frappante et d'un symbolisme évident, deux conclu- 
sions de foi de la première génération chrétienne : 
nécessité d'une transformation radicale de l'être 
moral de chaque fidèle; nécessité égale de l'amour de 
tous les fidèles en Dieu par le Christ, au nom du 
Christ. 

Mais le jour attendu et promis ne vint pas; Jésus, 
remonté vers son Père, ne reparut plus au milieu 
des siens, qui, condamnés à passer sur la terre un 
temps dont il leur fallut renoncer à deviner le terme, 
durent aussi s'organiser pour la vie. Peu à peu chaque 
communauté devint comme un petit État, avec ses 
finances, son lieu de réunion, son assemblée, ses 
administrateurs temporels, élus ou désignés par le 
Saint-Esprit. Quand les divagations des illuminés, ou 
les entreprises des malintentionnés, vinrent affirmer 
la nécessité de distinguer nettement entre les deux 
voies qui s'offrent aux hommes, celle du salut et celle 
de la perdition, la petite Église se donna des sur- 
veillants, chargés d'écarter d'elle les intrus dangereux, 
et, piar la force des choses, ces hommes-là prirent 
aussi en main l'enseignement de la vérité; au courant 
du 11 e siècle, ils devinrent les évêques, sur qui repo- 
sait la vie religieuse et la vie matérielle de chaque 
troupeau. Au-dessous d'eux, s'organisa toute une hié- 
rarchie de fonctionnaires ecclésiastiques, auxquels 
les fonctions mêmes qu'engendrait la nécessité don- 



LA TRADITION 



115 



nèrent naissance : prêtres, diacres, lecteurs, exor- 
cistes, i 

En ce temps-là, on crut tout naïvement que ce 
qu'on voyait avait, à peu de chose près, toujours 
existé et Ton répéta de confiance que les Apôtres, 
allant de ville en ville, avaient, partout où ils s'étaient 
arrêtés, établi des évêques, des prêtres et des diacres. 
Toute la hiérarchie se justifia ainsi et sejustifie encore 
par la tradition apostolique, et l'œuvre de nombreuses 
années, construite peu à peu sur les ruines des vieilles 
coutumes et par rétablissement progressif d'usages 
nouveaux, imposés eux-mêmes par de nouvelles 
conditions d'existence, ou par les nécessités de 
défense contre les ennemis du dehors et du dedans, 
passa pour être sortie, de toutes pièces, de la volonté 
réfléchie des, Douze; ces derniers n'avaient d'ailleurs 
fait, pensait-on, que suivre les instructions du Christ 
et l'inspiration du Saint-Esprit. 

Le développement des rites et leur transformation 
en sacrements, signes sensibles d'une grâce particu- 
lière de Jésus, suivit une marche analogucet paral- 
lèle. Les cuites antiques ne savaient point se résoudre 
à n'être qu'en esprit et en vérité \ ils exigeaient des 
cérémonies compliquées et plus ou moins symbo- 
liques; le christianisme ne put point échapper aux 
exigences de l'ambiance où il se développa et, lui 
aussi, devint ritualiste. De ses rites, que sans le vou- 
loir, et presque sans le savoir, il emprunta, en les 
adaptant à ses besoins propres, aux cultes qui l'en- 
touraient, les principaux, ceux qui se rapportaient 
aux objets les plus importants (le pardon des péchés, 
l'amour de l'homme et de la femme, la préparation 
à la mort, la collation des fonctions ecclésiastiques) 



\ 

t 



116 l'évolution des dogmes 

en dehors du baptême et de l'eucharistie, revêtirent 
peu à peu un caractère particulier; on leur reconnut 
une vertu exceptionnelle et telle qu'une intervention 
spéciale du Christ pouvait seule l'expliquer. 

Nous n'avons pas à rechercher ici les raisons qui 
fixèrent à sept Je nombre des sacrements que reconnaît 
encore l'orthodoxie romaine ; mais nous devons remar- 
quer que ces sacrements ne sont point primitifs, que 
l'historien entrevoit leur naissance et suit les étapes de 
leur développement dans les textes des premiers 
siècles. Avec la meilleure volonté du monde, il est 
impossible de les faire remonter à l'enseignement de 
Jésus et, en tout cas, les Évangiles ne leur apportent 
aucune justification directe; les théologiens n'eurent 
que la ressource de les appuyer sur la tradition apos- 
tolique : Jésus-Christ est censé les avoir institués 
lui-même, quant à la matière et quant à la forme; 
quiconque en doute tombe sous le coup de l'anathème 
lancé par le concile de Trente (Sessio 7) ; si les textes 
évangéliques ne les visent point explicitement, c'est, 
dit-on, qu'afin d'éviter les profanations de la part des 
païens, les Apôtres ont jugé à propos de n'en trans- 
mettre qu'oralement la notion et la pratique à leurs 
disciples. 

Et c'est ainsi que la tradition apostolique légitime 
et justifie tous les progrès accomplis dans l'organisa- 
tion de l'Église et du culte au cours des siècles. En 
un sens, cette affirmation orthodoxe n'est point 
inexacte, car, à vrai dire, c'est sur l'exemple des 
Apôtres, en mettant d'accord, avec ses besoins pra- 
tiques et son sentiment religieux, les institutions et 
les rites que le passé lui léguait, comme les Apôtres 
avaient fait à l'égard de l'enseignement et des exemples 



LA TRADITION 



117 



de Jésus, que chaque génération chrétienne a façonné 
l'Église qui répondait à son esprit, jusqu'au jour où, 
cédant à la nécessité d'opposer aux Réformés un bloc 
doctrinal aussi compact que possible, le concile de 
Trente a stérilisé cette féconde tradition en la fixant, 
en lui imposant la désastreuse tyrannie de la formule 
écrite. C'est de ce jour-là qu'est né virtuellement le 
conflit entre l'orthodoxie romaine, prisonnière de ses 
formules, désormais difficiles à modifier, et l'esprit 
moderne, transformé depuis lors par le normal déve- 
loppement de la Renaissance. Mais, considérée du 
point de vue historique, la prétendue tradition apos- 
tolique; moins aisément contrôlable que la tradition 
patristique, porte, à son égal, d'un bout à l'autre 
des siècles chrétiens, et jusqu'au concile de Trente, 
la marque évidente d'une incessante évolution. Et 
même, qui songera à la peine que certains moder- 
nistes catholiques ont prise, ces années passées, pour 
mettre la Tradition d'accord avec la Science et prou- 
ver que cette Tradition même conduit logiquement à 
une entente entre la foi et l'esprit critique, pensera 
que les décrets et canons de l'illustre assemblée, qui 
a inspiré la Contre-Réforme, subissant la loi inévi- 
table, n'ont réussi qu'à fixer un moment de l'évolution 
catholique; l'autorité, que l'Église romaine attache 
encore à des décisions en grande partie périmées 
dans la pratique, constitue la cause principale des 
difficultés croissantes qu'elle voit se dresser devant 
elle dans la société contemporaine. 

» 

La tradition apostolique, telle que l'entend l'ortho- 
doxie, c'est une suite d'affirmations, souvent revisées 
et mises au point par des théologiens, et qui, dans 



118 L'ÉVOLUTION DES DOGME8 

la réalité, représente un choix, sorti du hasard ou de 
circonstances, au contraire, très complexes, entre 
des tendances, des usages, des préceptes, venus de 
directions très diverses, éprouvés par la conscience 
chrétienne et finalement acceptés par elle, pour un 
temps plus ou moins long, ou définitivement rejetés. 
A part ceux qui se rapportent au baptême et à l'eucha- 
ristie, que les Apôtres n'entendaient assurément ni 
comme saint Augustin, ni comme saint Thomas, ni 
comme les Pères de Trente, ni, à plus forte raison, 
comme un moderniste de nos jours, on ne voit pas 
un seul des préceptes dont se compose la tradition 
apostolique qui puisse justifier humainement sa pré- 
tention à sortir de la volonté du Christ; pas un môme 
dont on puisse dire, avec un semblant de certitude, 
qu'un Apôtre l'a posé et que depuis, ni dans le fonds 
ni dans la forme, il n'a bougé. 

En revanche, que d'occasions s'offrent à l'étude de 
l'historien, sans sortir même des premiers siècles de 
l'Église, où la tradition apostolique a couru le risque 
de graves transformations, disons plus vrai, où elle 
les a subies! Nous possédons un petit traité fort 
ancien, car il date du commencement du n% peut-être 
même de la fin du I er siècle et qui, sous le titre de 
Doctrine des douze apôtres (AiSay^ tcdv BaiSexa àrcoàroÀtov), 
nous offre un manuel pratique de vie chrétienne à 
l'usage de communautés syriennes, très voisines par 
le temps, le pays et l'esprit des Églises apostoliques. 
L'enseignement qu'elle renferme, l'organisation ecclé- 
siastique qu'elle reflète, ne sont déjà plus tout à fait 
primitifs et la foi chrétienne a vécu peut-être depuis 
trois quarts de siècle ; pourtant on aurait de la peine 
à y retrouver, même à l'état de traces, les sept sacre- 



LA TRADITION 119 

ments, la discipline et la règle de foi du concile de 
Trente. Mais ce qu'on y voit clairement, c'est un sen- 
timent légitime de défiance à l'égard des novateurs, 
des inspirés que pousse l'Esprit, ou qui se réclament 
de lui, sans qu'on puisse jamais savoir au juste s'ils 
disent vrai; elle se donne comme la norme invariable 
par rapport à laquelle on doit juger les enseignements 
des diverses espèces de prédicateurs itinérants qui 
visitent les communautés. Cette préoccupation fonda- 
mentale de sa discipline fait déjà d'elle un ouvrage 
ecclésiastique au premier chef; et ce caractère est 
encore accentué par la prétention qu'elle suppose 
d'arrêter le progrès dogmatique. 

Que la Didaché reflète assez exactement la prédica- 
tion des Douze, je suis disposé à le croire, mis à 
part, peut-être, quelques retouches postérieures à sa 
rédaction première; mais, au temps même où les 
Douze parcouraient les pays syriens, un autre Apôtre 
commençait d'enseigner sur les confins de l'Arabie et 
sa doctrine s'éloignait sensiblement par l'esprit et 
même par le fonds, de celle que répandaient Pierre 
ou Jean; c'était un pharisien fils de pharisien, né à 
Tarse, en pays grec, tout à fait étranger, par sa cul- 
ture, aux humbles Galiléens en qui Jésus avait placé 
sa confiance. Il n'avait jamais vu le Maître vivant, 
mais il racontait qu'un jour, sur le chemin de Damas, 
il lui avait parlé au cours d'une apparition miracu- 
leuse et qu'il avait reçu de lui, directement, une mis- 
sion apostolique particulière. En d'autres termes, 
saint Paul enseignait en vertu d'une révélation per- 
sonnelle. Traduit en langage critique, cela revient à 
dire qu'ayant reçu des chrétiens de Damas les notions 
primordiales et encore très simples de la foi chré- 



120 l'évolution des dogmes 

tienne, il les avait raisonnées conformément à ses 
propres habitudes de pensée et en avait tiré des 
déductions auxquelles ni les Douze ni le Christ ne 
songeaient. Cependant, saint Paul réussit : il fonda 
des Églises nombreuses; il amena à la vérité, la 
sienne, qu'il croyait de bonne foi celle du Maître, 
beaucoup de ces demi-juifs qui foisonnaient dans les 
grandes villes de la Méditerranée orientale; il fut 
reconnu comme Apôtre par les frères de Jérusalem 
et ses idées s'enracinèrent dans la conscience chré- 
tienne, à côté des enseignements des Douze. Sa tra- 
dition^ en grande partie conservée dans ses lettres, 
s'établit à côté de la leur pt commença d'agir sur elle, 
comme le prouve une étude attentive des Évangiles 
synoptiques. Or, il n'ajoutait rien moins aux concep- 
tions des Apôtres galiléens qu'une représentation 
entièrement nouvelle de l'origine, de la personne, de 
la mort du Christ, et le dogme de la Rédemption, 
sans parler d'une version particulière de la Cène, qui, 
plus que tout, a contribué à transformer la pratique 
première de l'eucharistie en sacrifice chrétien, et ce 
mémorial du repas suprême du Maître en sacrement 
tout enveloppé de dogmes; le tout justifié, en dernière 
analyse, dans la foi orthodoxe, par la Tradition apos- 
tolique. 

Tradition apostolique aussi la conclusion de foi, 
assurément surprenante pour les disciples directs de 
Jésus et scandaleuse pour des Juifs, par laquelle l'au- 
teur du IV e Évangile commence son livre : le Christ, 
c'est une incarnation du Logos de Dieu, qui était. « au 
commencement » avec Dieu et qui est lui-même 
Dieu. Saint Paul enseignait déjà qu'il fallait voir en 
Jésus un «homme céleste», et même qu'il était 



LA TRADITION 



121 



Esprit (irveu[xa)(*). Ainsi, de deux points différents de 
l'horizon chrétien, partaient des opinions d'où bientôt 
sortira le dogme de l'absolue divinité du Christ. Nous 
ne nous avancerons pas trop en supposant qu'une 
pareille affirmation aurait plongé les Douze dans une 
surprise voisine de l'indignation. Et pourtant, les 
opinions de saint Paul, aussi bien que celles du 
IV e Évangéliste, n'ont le droit de s'imposer à la foi 
qu'en vertu de la dignité d'Apôtre inspiré dont sont 
revêtus les deux écrivains sacrés. Qu'il soit prouvé 
que Paul n'a jamais entendu le Christ sur le chemin 
de Damas, qu'il n'a pas même été favorisé de visions 
par la suite, comme il le prétend, ou encore que Jean 
l'Apôtre n'est pas l'auteur du IV e Évangile, et plu- 
sieurs des affirmations fondamentales de l'orthodoxie 
se trouvent, du coup, ramenées à n'être, dans leurs 
origines, que des considérations théologiques sans 
autorité. Or, du point de vue critique, toute leur 
autorité dépend uniquement du consentement de 
l'Église; j'entends qu'elle s'est établie parce que les 
fidèles et leurs chefs l'ont acceptée : l'authenticité du 
IV e Évangile, presque à l'égal de la réalité de l'inspi- 
ration de Paul ou de Jean, est objet de foi et nulle- 
ment de démonstration; du moins la démonstration 
qu'en prétendent toujours donner les orthodoxes, 
n'arrive que pour fortifier la foi et réduire les incré- 
dules au silence. 

On connaît la formule ordinairement désignée sous 
le nom de Symbole des Apôtres; selon la légende, il 
fut rédigé par les Douze à Jérusalem, avant que de se 
séparer pour aller évangéliser le monde, et une 

(1) II Cor. 3". 

11 



122 l'évolution des dogmes 

opinion, encore mieux renseignée, veut même que le 
Symbole comporte douze articles, afin d'en attribuer 
un à chacun des Apôtres. Dans la réalité, il est cer- 
tain que les Apôtres ne sont point les auteurs de leur 
Symbole, dont la formule s'est établie à Rome, par 
tâtonnements et retouches, vers le milieu du second 
siècle. Chacun de ses articles se présente comme la 
négation d'une proposition avancée par tel ou tel 
hérétique et implicitement visée; à ce point qu'en 
posant la négative qui contredirait chacune de ses 
affirmations, on dresserait la liste des principaux 
dogmes hérétiques du temps; elles-mêmes ne sont 
autre chose que les conclusions de foi de la majorité 
des fidèles, que l'opinion de l'Église du même temps ; 
et c'est dans cette opinion qu'elles ont puisé leur 
autorité. Eh bien, ce symbole romain représente 
fort exactement, en raccourci, l'histoire de la tradi- 
tion apostolique elle-même. 

Au cours des deux premiers siècles surtout, les 
opinions les plus variées, voire les plus extravagan- 
tes, se sont produites sous le couvert des Apôtres 
dépositaires des secrets du Christ. Quand ces éton- 
nants syncrétistes. qu'on nomme les gnostiques syriens 
et alexandrins, cherchaient à unir, dans leurs cons- 
tructions monstrueuses, les données de la philo- 
sophie grecque aux imaginations religieuses de 
l'Orient ou de l'Egypte et aux postulats essentiels 
du christianisme, ils ne manquaient pas de soutenir 
qu'ils n'inventaient rien, mais que des circonstances 
heureuses leur avaient rendu la connaissance de la 
vérité confiée par Jésus à des disciples choisis et 
que les Douze eux-mêmes n'avaient jamais comprise. 
Le plus extraordinaire de ces rêveurs, Valentin, 



LA. TRADITION 123 

rapportait sa science (gnosis) à un confident de saint 
Paul; sur saint Paul également s'appuyait l'héré- 
siarque Marcion et nul doute que si leur métaphy- 
sique à tous n'eût rencontré, dans le sens commun 
des Églises, une résistance invincible, si elle eût 
triomphé de la tradition fondée sur le judéo-christia- 
nisme, elle eût, à son tour, aussi bien que les affirma- 
tions de Paul et de Jean, survécu sous le nom de 
tradition apostolique. Elle était assurément moins 
selon l'esprit des Douze que le Symbole romain qui 
Ta vaincue, mais lui-même n'était pas plus qu'elle 
selon la tradition authentique de ces familiers de 
Jésus; comme elle, il ne représentait qu'un choix et 
une combinaison d'idées postérieures à la prédication 
des Apôtres ; plusieurs étaient même nées de la lutte 
antignostique ; toutes se trouvaient précisées et, pour 
ainsi dire, formulées par elle. 



IV 



Voilà plus qu'il ne faut pour faire comprendre à 
quel point la tradition apostolique était devenue, dans 
sa forme du xvi e siècle, celle que le concile de Trente 
a consacrée, étrangère à la pensée des Apôtres gaii- 
léens et quelle évolution, quelles influences nom- 
breuses et diverses, avaient déterminé ses ^positions, 
aussi bien que celles de la tradition des Pères. Au 
vrai, il n'existe dans l'Église chrétienne qu'une Tradi- 
tion : le lendemain de la mort du Christ marque son 
début; depuis lors, elle s'est développée, en enregis- 
trant les incessantes acquisitions de la foi. Elle est, 
au propre, le testament de tout le passé chrétien et 



124 l'évolution des dogmes 

l'inventaire des biens qu'il a acquis; c'est à l'histoire 
de dresser celui des biens qu'il a perdus; et la com- 
paraison des deux listes prouve à quel point le patri- 
moine, que renseignement orthodoxe tend à faire 
croire immuable dans son fonds, a subi de multiples 
transformations. 

Dans les remarques qui précèdent, je n'ai paru 
viser que la religion chrétienne et plus particulière- 
ment sa fraction catholique, mais on a compris, je 
pense, que j'insistais simplement sur le plus connu 
et le plus probant des exemples, car toutes les reli- 
gions révélées en offrent d'analogues. Dès que leur 
Canon sacré se trouve fixé, la vie les condamne à le 
compléter et cela d'autant plus qu'il a été fixé plus tôt 
et dans un état de simplicité plus grand touchant le 
dogme. Toutefois, on ne retrouve pas partout avec la 
même netteté que dans la religion chrétienne les deux 
formes essentielles de la Tradition : enseignement non 
écrit du Fondateur et interprétation orthodoxe de cet 
enseignement traditionnel, et de l'Écriture, par des 
hommes revêtus d'une autorité particulière. La se- 
conde forme est la plus répandue et la Tradition 
depuis longtemps fixée, elle aussi, dans les ouvrages 
mêmes de ceux qui l'ont établie ou formulée, comme 
la tradition- chrétienne des Pères, prend alors le ca- 
ractère d'une Écriture de second ordre, qu'on discute, 
qu'on conteste et parfois qu'on rejette. 

Ainsi, à côté des Védas proprement dits, j'entends 
des quatre grands livres, ou sections du Livre, qu'on 
nomme la Rigvéda, la Sàmavéda, le Yajurvéda et 
l'Atharvavéda, il existe toute unejittérature sacrée qui 
constitue la Smriti ou tradition. Durant des siècles, les 



LA TRADITION 125 

commentateurs ont discuté sur l'autorité des livres qui 
la composent et sur leur véritable rapport aux Védas; 
plusieurs ont pensé qu'ils n'avaient qu'une valeur 
inférieure et qu'ils convenaient aux femmes ou aux 
hommes des castes impures. Le bouddhisme a, lui 
aussi, sa tradition des Pères, lesquels sont représen- 
tés par une suite de docteurs, pourvus d'une grande 
sainteté et d'un grand pouvoir magique ; une littéra- 
ture abondante et confuse nous met au fait de leurs 
actes et de leurs idées. Ce sont eux qui, dans les 
divers pays où s'implante la doctrine, lui donnent les 
développements et les directions dont les différences 
partagent le bouddhisme en Églises très distinctes; 
c'est par eux aussi que l'enseignement premier du 
Bouddha se change peu à peu en une véritable reli- 
gion, qui a ses dogmes et ses rites. L'Avesta, dans 
lequel les fragments qui nous restent nous révèlent 
une compilation compliquée et de rédaction fort éloi- 
gnée de l'époque où Zoroastre est censé avoir vécu, 
qui, par conséquent, enferme déjà une période très 
étendue de la Tradition, est accompagné d'une littéra- 
ture théologique appuyée sur lui et qui le développe. 
Enfin, à côté de la Loi, des Prophètes et des Hagio- 
graphes, qui constituent les trois parties de la Bible, 
les Juifs font place au Talmud, vaste compilation qui 
comprend deux recueils, le Talmud de Jérusalem et 
le Talmud de Babylone, et dans laquelle les docteurs 
de la Loi ont, durant plusieurs siècles, déposé leur 
sagesse. 

Cependant ni dans le védisme, ni dans le boud- 
dhisme, ni dans le parsisme, ni dans le judaïsme, la 
Tradition, en tant que Tradition, ne remonte à pro- 
prement parler au Fondateur, comme dans le chris- 

u. 



126 L'ÉVOLUTION DBS DOGMES 

tianisme. Le védisme et le judaïsme ne se rapportent 
pas à vrai dire à un fondateur, mais à une Vérité 
éternelle dont plusieurs sages ont reçu la révélation; 
Moïse, par exemple, a communiqué aux hommes, de 
par Dieu, les principes essentiels de la Loi, mais on 
ne lui attribue que les cinq premiers livres de la 
Bible : Jahveh a continué de faire parler des Pro- 
phètes après rentrée des Hébreux dans la Terre pro- 
mise et il a ainsi peu à peu complété son œuvre, 
commencée d'ailleurs bien avant Moïse, au temps où 
il révélait sa volonté aux patriarches. Védisme et 
judaïsme admettraient donc au fond une sorte de 
révélation progressive, arbitrairement supposée com- 
plète à un moment donné, quand le Canon est clos, 
et remplacée, à partir de ce moment-là, par son 
propre commentaire explicatif, auquel, du reste, peut 
s'attacher, au moins dans le védisme, le postulat de 
l'inspiration. La Tradition dans le parsisme et dans 
le bouddhisme s'appuie en théorie sur l'enseignement 
du Maître et est censée s'en inspirer strictement, mais 
elle en donne un développement, une adaptation aussi, 
qui ne peuvent se faire accepter comme primitifs. 
L'islam seul dispose d'une Tradition qui n'est pas, 
dans son principe, sans rapports avec la tradition 
apostolique; c'est la Sunna qui complète le Coran. 
Les hadîts qui composent la Sunna et se présentent 
en plusieurs recueils, composés par d'illustres doc- 
teurs du Moyen Age, se rapportent à Mahomet, soit 
qu'ils prétendent garder quelque instruction particu- 
lière qu'il aurait donnée, soit qu'ils racontent un épi- 
sode de sa vie; mais ils restent bien loin de l'autorité 
du Coran, et même beaucoup de Musulmans (les 
Chiites, par exemple les Persans) n'en font aucun cas. 



A 



LA TRADITION 127 

Il est vrai que ceux qui les rejettent les considèrent 
comme de simples mensonges; mais, en droit, ils ne 
peuvent prétendre qu'au respect, puisque le Coran 
seul est l'œuvre d'Allah et qu'eux relatent tout au 
plus les opinions personnelles du Prophète. Il va de 
soi que leur authenticité reste, dans tous les cas, 
bien douteuse et que les auteurs des recueils les plus 
autorisés, pour ne point paraître déraisonnables, ont 
dû se débarrasser de tout un fatras de légendes aussi 
nombreuses qu'invraisemblables. 

Le grand péril qui menace la Tradition, quel que 
soit le type auquel elle se rattache, c'est l'irrésistible 
désir qu'éprouvent un jour ou l'autre les hommes de 
la fixer par écrit. Ceux qui la couchent sur le papier 
la mettent naturellement au point conformément à la 
mentalité religieuse de leur temps; mais ce temps 
passe et bientôt la Tradition, réduite à n'être plus 
qu'une Écriture plus ou moins vénérable, se trouve 
aussi étrangère à la vie que le Livre lui-même. 
Comme il faut pourtant que la religion ne s'engour- 
disse pas dans une immobilité mortelle, ses fidèles 
n'ont plus, pour lui garder quelque souplesse et quel- 
que activité, que la ressource de l'interprétation. Et 
l'interprétation, l'explication tendancieuse des textes, 
qui part, non du sens qu'ils ont, mais de celui que 
les besoins religieux du présent veulent qu'ils aient, 
après avoir longtemps alimenté la Tradition mainte- 
nant écrite, reconstitue vite une véritable tradition 
nouvelle, que les théologiens ont mission d'accorder 
comme ils peuvent avec l'ancienne. D'ailleurs, cette 
dernière, aussi bien que l'Écriture proprement dite, 
peut fournir matière à exégèse. 



CHAPITRE V 



L'interprétation 



I. — Singularité de sa prétention : expliquer la vérité mieux 

que Dieu. — Comment l'exégèse théologique traite les 
textes. — Divers procédés d'interprétation. 

II. — Gomment une adaption nouvelle des textes se fait accepter 
des autorité». — Comment s'établit et de quelle nature est 
le magistère de l'Église. — Comment il s'applique en 
l'espèce. 

III. — Limites de l'élasticité des textes. — Épuisement fatal de 
l'interprétation. — La résistance des Églises conservatrices. 
— Pourquoi elle est condamnée à l'impuissance. 

IV. — Conclusions. — Impossibilité d'accepter la définition 
orthodoxe du dogme. — La loi du changement domine toutes 
ses prétendues justifications. — Elle le domine lui-môme. 



I 

A lire la plupart des Livres sacrés des grandes reli- 
gions révélées, on ne sent guère, il faut l'avouer, la 
nécessité d'explications très développées : leur sens 
paraît d'ordinaire évident à quiconque n'apporte pas 
à leur étude un esprit prévenu; les difficultés, quand 
il s'en trouve, sont d'ordre philologique ou historique: 
j'entends qu'elles viennent d'un mauvais état du texte 
ou de l'ignorance où il nous laisse des circonstances, 
du milieu précis dans lequel se place tel épisode ou 
tel discours. D'ailleurs, à y réfléchir, c'est une pré- 



l'interprétation 129 

iention singulière que d'entreprendre d'expliquer la 
vérité divine mieux que Dieu lui-même n'a cru à pro- 
pos de le faire; l'excuse de cette outrecuidance c'est 
que sans elle aucune religion fondée sur un Livre ne 
pourrait vivre. Il ne s'agit point, je le répète, de dé- 
terminer avec certitude le sens véritable, ainsi que 
s'efforce de le faire un savant non confessionnel, mais, 
tout au contraire, d'obscurcir ce sens-là et de lui en 
substituer un autre qui soit conforme à la réalité 
impérative de besoins religieux donnés. 

L'opération peut être singulièrement laborieuse et 
parfois les explications déjà existantes la viennent 
encore compliquer; pourtant elle aboutit toujours au 
résultat souhaité, avec plus ou moins de bonheur, sans 
doute, mais sûrement, parce que dans un conflit entre 
le texte et le fait, c'est le texte qui cède fatalement. Au 
cas où, par impossible il se refuserait à tous les ac- 
commodements, il reste la ressource suprême de ne 
plus tenir aucun compte de lui, de l'enkyster, pour 
ainsi dire, au milieu des doctrines qu'il contredit, et 
de le lire paisiblement, avec la volonté de ne pas le 
comprendre : ainsi est-il entendu dans l'apologétique 
romaine que le Jésus du iv e Évangile est identique- 
mentje même que celui des Synoptiques et que leurs 
propos réciproques sont interchangeables, les uns 
passant pour le simple complément des autres; et 
cela au mépris de la conclusion diamétralement op- 
posée qui ressort de la plus superficielle des compa- 
raisons. 

Toutefois, avant que d'en venir à cette périlleuse 
extrémité, l'exégèse théologique dispose de plusieurs 
moyens pour réduire un texte récalcitrant. 

Elle peut d'abord l'interpréter dans sa lettre, toute 



130 l'évolution des dogmes 

question d'authenticité mise à part. Elle peut, par 
exemple, décider que lorsque saint Paul termine une 
lettre (II Cor. 13 43 ) par cette formule : « La grâce du 
Seigneur Jésus-Christ, l'amour de Dieu et la commu- 
nication du Saint-Esprit soient avec vous tous », il 
professe ouvertement le dogme de la Trinité, inter- 
prétation qui ne soutient pas un instant l'examen, 
pour peu qu'on tienne compte de la théologie de 
saint Paul, autrement dit qu'on replace le texte dans 
son milieu véritable. 

Elle peut favoriser une interpolation décisive, 
comme celle du verset dit des Trois témoins célestes 
dans la première Épître de Jean (5 7 ) : « Car il y en a 
trois qui rendent témoignage dans le ciel : le Père, le 

« 

Verbe et le Saint-Esprit , et ces trois-là ne sont 
qu'un ». Confirmation si éclatante du dogme trini- 
taire que toutes les incertitudes s'effaceraient devant 
elle et que toutes les contradictions même perdraient 
leur crédit s'il n'était aujourd'hui démontré qu'elle 
n'a vu le jour que dans la seconde moitié du iv e siècle. 
Jusqu'ici pourtant la théologie romaine a refusé de 
s'incliner devant l'évidence. 

Elle peut nier une contradiction, ou la réduire de 
force; par exemple, affirmer que Jésus, descendant 
de David par Joseph, selon les généalogies du I er et 
du m Évangile, a pourtant été engendré par le Saint- 
Esprit et nullement par Joseph; alors qu'en réalité 
la proclamation de la naissance davidique du Christ 
et celle de sa naissance miraculeuse, d'une vierge, 
représentent clairement, au jugement de tout exégète 
indépendant, deux étapes de la foi chrétienne tou- 
chant la venue en ce monde du Messie ; toutes deux, 
L d'ailleurs, sans aucun rapport avec des faits véritables. 

I 



i/lNTBRPRéTATION 131 

Elle peut surtout, et de tous les procédés dont elle 
dispose, c'est le plus efficace, autant que le plus 
commode, se détourner de la lettre du texte et ne 
s'attacher qu'à « son esprit ». C'est bien le cas de 
dire que si la lettre tue, l'esprit vivifie. La lettre, le 
sens réel et vraiment historique du texte, accepte un 
éclaircissement verbal, si elle n'est point, par elle- 
même, tout à fait claire, mais elle n'enferme et on ne 
peut tirer d'elle que la pensée dont Ta chargée l'écri- 
vain qui Ta fixée; or, l'interprétation selon l'esprit 
lui apporte autant d'idées nouvelles qu'il est néces- 
saire pour lui rendre la vie que son immobilité lui 
fait bientôt perdre. Tantôt elle traite le texte suivant 
la méthode allégorique ou symbolique, tantôt elle 
devine sous les mots un sens beaucoup plus élevé 
que celui qui frappe l'entendement du vulgaire, et que 
saint Thomas d'Aquin nomme le sens spirituel] 
d'autres théologiens le nomment, eux, mystique, ce 
qui, dans le fond, revient au même. 

En employant convenablement la première méthode, 
Philon d'Alexandrie démontrait, au I er siècle de notre 
ère, que la Loi de Moïse et la philosophie grecque 
s'accordaient parfaitement; Origène, au 111 e siècle, don- 
nait droit de cité dans le christianisme aux grandes 
conceptions platoniciennes ; et, à tous les âges de la 
foi, les docteurs chrétiens découvraient dans l'Ancien 
Testament une préfiguration parfaitement claire du 
Nouveau. D'autre part, la conviction qu'un texte pos- 
sède un, ou même plusieurs sens spirituels, qu'il peut 
être indéfiniment creusé sans que jamais sa substance 
s'épuise, quand la pensée divine est en lui„ enfonce 
fatalement dans l'esprit du théologien l'opinion im- 
plicite qu'il se dilatera aussi indéfiniment, pour rece- 



132 l'évolution des dogmes 

voir toutes les interprétations qu'il faudra; il suffira 
d'apporter à l'opération un esprit délié et ingénieux. 
Je prends un exemple : nous lisons dans le Deutéro- 
nome 25* : « Tu ne muselleras pas ton bœuf quand il 
foule le grain », simple allusion à un vieux tabou is- 
raélite; mais saint Paul lit ce texte et il en tire tout 
un enseignement, selon lequel les fidèles ont le devoir 
de nourrir ceux qui leur prêchent l'Évangile 
(I Cor. 9 9 - 15 ). Nous ne nous avancerons point trop 
en soutenant que l'auteur du Deutéronome n'avait 
point prévu pareil usage de son verset et, plus géné- 
ralement, que les écrivains qui ont rédigé les livres 
de la Bible juive auraient été surpris d'apprendre 
qu'ils avaient semé dans leurs écrits tant de types ou 
figures de Jésus-Christ et de son œuvre future; ce- 
pendant les théologiens les y découvrent avec assu- 
rance. 



II 



Celle accoraodation des textes à des besoins que 
leurs auteurs ignoraient et ne pouvaient même soup- 
çonner, exige souvent beaucoup de subtilité; il y faut 
joindre,s'il s'agit d'un verset isolé, l'omission du con- 
texte, quand il contrarie l'interprétation proposée; et 
s'il s'agit, au contraire, de l'application à tout un écrit, 
voire au Livre lui-même, d'une doctrine nouvelle, ou 
seulement d'un esprit nouveau, il faut, de parti pris, 
mépriser la réalité de l'histoire. Ce sont là opérations 
que les théologies accomplissent avec une merveil- 
leuse aisance, pour peu qu'elles en aient licence et 
devant lesquelles la foi populaire, inconsciente des 
pires difficultés, recule bien moins encore. Qu'elles 



l'interprétation 133 

soient parfois indispensables, je n'en doute pas et je 
Fai assez répété ; mais là n'est point la question. Si 
nécessaires qu'elles puissent être, elles ne se font 
point accepter du commun des fidèles, de celui qui ne 
pense, ni ne sent, et ne voit de vérité que dans l'im- 
mutabilité, en invoquant leur seule urgence. 

Il suffit, pour s'en rendre compte, de songer un ins- 
tant à la position actuelle des catholiques modernistes 
vis-à-vis de la masse catholique : si jamais réforme 
a pu paraître nécessaire, c'est assurément celle que 
proposent ces penseurs généreux quand ils récla- 
ment l'adaptation des formules dogmatiques et de la 
mentalité théologique à l'esprit moderne et à la 
science. Il y a quelques années, on les écoutait avec 
faveur dans les milieux orthodoxes; on leur faisait 
honneur, et c'était justice, de leur intelligence et de 
leur libéralisme; leurs ennemis du dedans, sans 
désarmer, semblaient incliner à quelques conces- 
sions: mais le pape a parlé ; il a condamné leur ten- 
tative et visiblement, s'ils gardent la confiance d'une 
élite, qui attend en silence des temps meilleurs, la 
multitude des catholiques s'est détournée d'eux, et 
leurs adversaires triomphent sans retenue. 

Ce désarroi du catholicisme libéral tend à prouver 
qu'une adaptation des textes à une mentalité reli- 
gieuse nouvelle a besoin, pour se faire accepter du 
commun des fidèles, d^tre au moins implicitement 
sanctionnée par les autorités de l'Église. Dans les 
religions où il n'y a réellement pas d'Église, comme 
l'islam, par exemple, je veux dire où les fidèles, unis 
par une ^communauté de croyance, n'ont pourtant 
point établi au-dessus d'eux un clergé maître des rites 
et guide nécessaire de la foi, l'autorité réside à la 

12 



134 l'évolution des dogmes 

fois dans l'opinion des théologiens, des docteurs de 
la Loi religieuse et dans l'exemple des hommes que Ton 
s'accorde à reconnaître comme saints. Les théologiens 
sont censés comprendre toute la Loi qu'ils font pro- 
fession d'étudier sans cesse, et en donner, par consé- 
quent, les interprétations les plus sûres ; les saints 
passent pour particulièrement agréables à Dieu et leur 
initiative ressemble à une inspiration. 

Ainsi les Musulmans, quoique très convaincus que 
la révélation proprement dite est tout entière con- 
tenue dans le Coran et qu'Allah n'aura plus à 
communiquer avec aucun homme, comme il Ta fait 
avec Mahomet, acceptent parfaitement qu'un songe 
puisse apporter à un personnage privilégié un avis 
profitable de Dieu ou du Prophète : là gît la grande 
ressource dont usent les marabouts et fondateurs 
de confréries pour établir leur prestige. Nombreux 
sont les illuminés, plus ou moins sincères, qui ont 
circulé et qui circulent encore dans le monde mu- 
sulman et auxquels leurs fidèles reconnaissent la 
qualité de prophètes (nabi) ; communément, ils pas- 
sent pour infaillibles et on leur attribue le don du 
miracle. Comme l'islam répugne au développement 
dogmatique, parce qu'il réduit au plus strict mini- 
mum son credo métaphysique, le rôle de ces nabi 
se borne soit à réchaufîer le fanatisme de ceux qui le6 
écoutent, par un commentaire, approprié aux cir- 
constances, de quelques prescriptions coraniques, 
soit à implanter certaines pratiques pieuses, soit à 
ergoter sur des détails de casuistique, et surtout à 
prêcher d'exemple. C'est ce que font également les 
saints bouddhistes. Assurément, l'action de ces hom- 
mes a plus d'importance au point de vue des rites 



i/iNTEBPRÉTATION 13Ê> 

et des pratiques qu'à de celui des dogmes; remar- 
quons-le cependant, en eux, s'affirme, plus ou moin& 
voilée, la foi à la persistance de l'inspiration après la 
rédaction du Livre et l'instinct très sûr des croyants 
qui rapporte à Dieu, source de la Vérité révélée, toute 
interprétation qu'il devient utile d'en donner, toute 
application particulière qu'il en faut faire, partant 
toute extension qu'on lui impose. 

Je n'ai pas à expliquer ici par le détail comment 
s'édifie historiquement une Église, une organisation 
cléricale, qui finit par dominer entièrement le peuple 
des fidèles (les laïques), ainsi qu'il arrive dans le ca- 
tholicisme ou le lamaïsme (c'est-à-dire le bouddhisme 
thibétain); mais il est clair que son autorité est cons- 
tituée par la réunion dans les mêmes mains de la 
science du théologien et de l'inspiration du saint. Pour 
mieux dire, l'Église — j'entends toujours les auto- 
rités ecclésiastiques — dispose d'une science théolo- 
gique supérieure à celle de tous les théologiens et 
d'une inspiration plus constante, plus ample et plus 
certaine que celle de tous les saints ; en sorte qu'elle 
seule peut décider si une théorie de théologien est 
juste, si un homme réputé saint mérite d'être cru 
comme tel et d'être imité ; toute théologie n'a de va- 
leur, toute sainteté n'a de prix que sanctionnées par 
elle et, au vrai, qu'absorbées par elle. C'est peu à 
peu, et spécialement, parce que la psychasthénie de la 
plupart des fidèles veut se sentir rassurée par une 
règle fixe, garantie elle-même par un pouvoir efficace 
et compétent, que les clergés acquièrent sur la foi 
cette puissance de direction, dont le terme logique est 
l'infaillibilité. 



136 l'évolution des dogmes 

L'Église catholique, qui fait remonter son insti- 
tution à la volonté formelle du Christ et dont le chef 
se croit le légitime représentant sur la terre du Dieu 
incarné, fait reposer le droit qu'elle se donne de 
commander absolument à tous ses fidèles, touchant 
leur foi, leurs mœurs et leur discipline, sur la pro- 
messe que Jésus lui aurait faite de rester toujours au 
milieu d'elle, sur le privilège qu'il lui aurait octroyé 
de juger à sa place en ce bas monde, d'enseigner, de 
sanctifier, de diriger en son nom; en un mot, de 
continuer, jusqu'à la consommation des siècles, la 
mission accomplie par lui durant sa vie terrestre ( 4 ). 
Je n'examine point si ces prétentions sont fondées en 
droit et si les textes invoqués signifient ce qu'on leur 
fait dire ; tous les exégètes libéraux sont assurés du 
contraire ; mais là n'est pas maintenant la question. 
Elle est dans ce fait que l'Église catholique, que les 
Églises, en général, disposent d'une inspiration im- 
manente et permanente qui leur permet d'avancer, 
selon les besoins qui s'imposent, des interprétations 
divinement autorisées des textes saints; de leur con- 
server à eux et à la Tradition qui les accompagne, 
une réelle souplesse; de constituer une espèce de 
jurisprudence de la Loi sainte, pratiquement plus im- 
portante que la lettre du Livre. En un sens, l'Église 
explicite chaque jour la révélation, sans que jamais 
elle en puisse dérouler les derniers replis. 

La constatation de ce fait évident a conduit plusieurs 
penseurs à modifier la notion en quelque sorte clas- 
sique de la révélation, à l'imaginer comme un germe 
de vérité déposé par Dieu dans la conscience de 

(1) Principaux textes invoqués : Mt. 16*? 19 ; Jn. 20**; 17 17t »; 
Mt. 28*>. 



l'interprétation 137 

l'homme et peu à peu développé, mieux connu et 
mieux utilisé. Cette conception très élevée et qui rend 
à la pensée humaine l'importance et la dignité dont la 
privait le dogme d'une révélation imposée à la foi 
toute organisée et complète, par un acte précis de la 
volonté divine, est naturellement antipathique aux 
orthodoxies; et toutes les précautions dont l'ont 
entourée, par exemple, ceux des modernistes catho- 
liques qui voyaient en elle le moyen unique de récon- 
cilier la dogmatique officielle et l'esprit moderne, 
n'ont pu la faire accepter de Rome. 



III 



Malheureusement, les textes sont les textes ; qu'on 
le veuille ou non, ils ont une lettre que l'interpréta- 
tion selon l'esprit déforme, mais qu'elle ne peut abo- 
lir. Leur élasticité, souvent bien plus grande qu'on 
ne pourrait croire, n'est tout de même pas indéfinie, 
et un moment vient fatalement où, après avoir signi- 
fié bien des choses, ils ne signifient plus rien du 
tout ; rien en eux ne répond plus à rien dans l'esprit 
ou la conscience des hommes qui les Usent ; et 
toutes les forces de réaction qui ont retardé autant 
qu'elles ont pu la mortelle et pourtant indispensable 
évolution de leur exégèse, cesseraient toute résistance 
qu'elles ne leur rendraient pas la substance dont la 
vie les a vidés. Le temps n'est plus alors de parler 
d'interprétation ni d'adaptatipn, il faut aux besoins 
religieux nouveaux des cadres nouveaux, et une reli- 
gion encore va grossir l'amoncellement énorme des 
croyances défuntes. Cet instant suprême est inévita- 

12. 



138 l'évolution des dogmes 

ble ; les Églises ne veulent point le prévoir, ni môme 
l'envisager, mais elle font d'instinct un. effort déses- 
péré pour le retarder. 

Pour y parvenir, d'ailleurs, elles ne connaissent 
guère qu'une méthode ; elles résistent par tous les 
moyens au changement, un esprit résolument conser- 
vateur les anime, et quand bien même la vie les en- 
traîne, et, malgré elles, leur impose des modifications 
considérables, elles se refusent à le reconnaître et, de 
très bonne foi souvent, proclament qu'elles seules 
restent immobiles, comme la Vérité elle-même, au- 
dessus du flot mouvant des sciences et des philoso- 
phes. Elles se font, sur la valeur des arguments que 
le progrès des connaissances et de la critique dresse 
contre leur métaphysique ou leurs légendes, les illu- 
sions les plus étonnantes, et elles expliquent l'oppo- 
sition grandissante qu'elles rencontrent par les raisons 
les plus défavorables à leurs adversaires. 

On trouve encore aujourd'hui des apologistes catho- 
liques qui, jouant innocemment sur les mots et sur les 
faits, font état des erreurs où la science est parfois 
tombée, des incertitudes de ses conclusions sur beau- 
coup de points, de son ignorance sur d'autres, et surtout 
des doctrines prudentes qui dénient aux constatations 
qu'elle organise le caractère de lois métaphysiques 
existant en soi au-dessus des phénomènes et presque 
en dehors d'eux, pour refuser aux savants le droit de 
contrôler la révélatiQn. Ils n'admettent point, par 
exemple, que la connaissance, chaque jour plus sûre, 
que les géologues possèdent du passé de la terre, 
réduise le récit de la création dans la Genèse à n'être 
qu'un mythe de peuples enfants ; ils n'admettent point 
non plus que les historiens étudiant les textes censés 



l'interprétation 130 

révélés ou inspirés, & 1& lumière de l'archéologie 
orientale et d'une critique de plus en plus précise, y 
découvrent des erreurs, des combinaisons d'éléments 
hétérogènes, des attributions fantaisistes à des au- 
teurs supposés, la preuve évidente d'un lent travail 
Immain, tendancieux et souvent méritoire, mais in- 
compatible avec la conception que se fait l'orthodoxie, 
et qu'impose d'ailleurs la logique, d'une œuvre dictée 
par Dieu. Qu'une semblable résistance soit vaine et 
ne se prolonge que grâce à l'indifférence et à l'igno- 
rance de la masse des fidèles, la réflexion le prouve 
aussi bien que l'expérience du passé.. 

Il existe des mystiques qui ne sauraient être tou- 
chés par des arguments de fait et qui mettent une 
touchante ingéniosité à tourner au mieux de leurs 
convictions toutes les objections qu'elles soulèvent. 
Ces hommes-là portent en eux une force presque 
invincible et leur attitude suffit longtemps à rassurer 
ceux qui ne savent pas ; mais les mystiques instruits 
ne sont pas nombreux : le lent progrès des connais- 
sances et de l'esprit critique parmi les ignorants 
diminue peu à peu l'appui qu'ils trouvent dans le con- 
sentement passif des masses et un jour vient où cet 
appui leur manque. Voilà pourquoi la résistance des 
Églises ne saurait sauver les religions de la ruine ; 
c'est d'abord la Réforme qui les guette ; c'est plus 
tard la déchéance devant une autre organisation du 
sentiment religieux. Le triomphe du modernisme, 
par exemple, équivaudrait à une réforme de l'ortho- 
doxie romaine plus, radicale, si on la regarde du point 
de vue dogmatique, que le luthérianisme ; mais le 
catholicisme qu'il établirait n'échapperait pas à la 
loi commune : il tendrait rapidement à s'organiser 



140 



L EVOLUTION DES DOGMES 

en orthodoxie, qui résisterait à son tour, et inutile- 
ment, à la transformation de ses croyances et de ses 
formules ; à son tour, il subirait une réforme qui 
l'éloignerait davantage encore du romanisme, à moins 
qu'il ne se résorbe peu à peu dans un milieu reli- 
gieux devenu étranger au catholicisme et même au 
christianisme. Ainsi a péri le polythéisme gréco- 
romain, après plusieurs rajeunissements : il est mort 
d'épuisement, et c'est la fin naturelle de toutes les 
religions positives. 



IV 



Arrêtons-nous ; nous avons assez dit pour faire 
comprendre à quel point la définition du dogme que 
donnent toutes les orthodoxies et la conception 
qu'elles en ont répondent peu à la réalité des faits. 
Révélé et immuable, tel prétend être le dogme; or, 
pas une religion n'est en état de prouver l'existence 
de la révélation qu'elle invoque, par des arguments 
recevables en critique; ses affirmations répétées et 
vigoureuses n'ont de valeur que pour la foi, laquelle, 
à dire vrai, pourrait se passer d'arguments. Les cir- 
constances merveilleuses, qui accompagnent d'ordi- 
naire les grandes conversations révélatrices que Dieu 
tient avec les hommes, demeurent hors de la portée de 
nos moyens de contrôle, comme la révélation elle- 
même reste hors du plan de notre raison. La forme plus 
commune et plus simple de l'action divine, que l'on 
appelle l'inspiration, échappe, elle aussi, à tout con- 
trôle sûr, à toute vérilication efficace. 

En fait, révélation et inspiration ne se livrent à notre 



l'interprétation 141 

examen que dans le Livre ou dans la Tradition, et 
l'étude du Livre, mis à. part le seul Coran, pour les 
raisons particulières que nous avons dites, le montre, 
aux yeux de qui prend la peine de le regarder, comme 
un ensemble artificiel d'éléments disparates, sortis de 
temps, de milieux, de mentalités plus ou moins dis- 
semblables; il laisse voir un travail d'adaptation déjà 
complexe, entre le moment de la formation de ces 
éléments divers et celui où l'écriture les fixe) souvent 
aussi il porte la trace de nombreuses corrections, 
éliminations, additions, qui ont précédé l'établisse- 
ment de spn texte définitif, ont porté sur une période 
plus ou moins longue et représentent une série plus 
ou moins considérable de mises au point successives. 
À travers le Livre, la révélation nous apparaît, non 
comme un corps harmonieux d'affirmations établies 
une fois pour toutes, mais comme un germe déposé 
dans la conscience des hommes ou, pour dire plus 
vrai, sorti d'elle, et qui se développe de génération en 
génération, s'amplifie, se complique, vit enfin, d'une 
vie qui ne s'arrête même pas quand le Livre est clos 
et quand le Canon est fermé, mais qui se prolonge 
par la Tradition. En vain, du jour où la foi a formulé 
sa première règle, une coalition tacite se forme, pour 
la protéger, entre les autorités, toujours soucieuses 
de faire croire qu'elles possèdent toute la vérité, et 
le commun des fidèles, qui ne trouve de sécurité que 
dans l'immobilité ; la vie est la plus forte. Les innom- 
brables actions qui s'exercent sans cesse sur l'esprit 
des hommes et le transforment, qui, peu à peu, le 
vident de ses aspirations anciennes pour l'emplir de 
désirs nouveaux, n'épargnent pas ses sentiments reli- 
gieux et, à son insu, contre sa volonté, elles les modi- 



142 l'évolution des dogmes 

fient comme tous les autres éléments de sa menta- 
lité. 

L'histoire de toutes les religions n'est que l'his- 
toire d'une évolution, non point synehronique avec 
l'évolution intellectuelle et scientifique de leurs 
fidèles, mais parallèle et déterminée par elle. Le 
sentiment religieux est comme un fleuve qui coule, 
il ne s'arrête que lorsque sa source tarit ou qu'il se 
perd dans la mer, d'où sortent, au vrai, toutes les 
rivières de la terre. On ne bâtit point sur l'eau qui fuit, 
hormis des bateaux qui la suivent ; on ne fonde point 
des affirmations absolues et immobiles sur la révé- 
lation, non plus que sur l'inspiration, parce qu'elles- 
mêmes s'avèrent incertaines et changeantes, qu'elles 
ne manifestent jamais leur réalité que dans la cons- 
cience des hommes et que, de génération en généra- 
tion, elles s'y reflètent en images différentes, qu'un 
temps plus ou moins long estompe, puis efface, les 
unes après les autres. Ni le laborieux échafaudage 
de la théologie orthodoxe, ni les réparations d'ensem- 
ble, ni les aménagements de détail ne font que l'édi- 
fice de la pensée religieuse du Moyen Age, par 
exemple, reste un logement solide et habitable pour 
la nôtre; même vu du dehors, il n'est plus qu'une 
belle ruine. L'immobilité est le rêve de toutes les 
orthodoxies ; le mouvement est leur loi, jusqu'à la 
mort. 

C'est pourquoi il se dégage, semble-t-il, des remar- 
ques que nous venons de présenter une définition du 
dogme sensiblement différente de celle que nous de- 
mandions en commençant aux théologies confession- 
nelles. Un dogme n'est pas une vérité que l'omni- 
science divine fait à l'ignorance humaine la faveur de 



l'interprétation 143 

laisser tomber sur elle, parfaite et évidente, comme 
un rayon descendu du ciel sur la terre pour rillumi- 
ner d'une clarté éblouissante ; ce n'est que la formule 
théologique qui exprime les croyances d'un temps et 
d'un milieu sur un point de foi et que les autorités 
compétentes de l'Église acceptent et imposent comme 
règle d'orthodoxie. L'étude particulière de la nais- 
sance du dogme, illustrée de quelques exemples, va 
nous permettre de vérifier l'exactitude de cette défi- 
nition. 



\ 



SECONDE PARTIE 



LA VIE DD DOGME 



CHAPITRE VI 

Le milieu dogmatique et les éléments du dogme, 



I. — Dogmatisme fondamental des religions révélées. Simplicité 

et caractère pratique de leurs affirmations premières. — 
Exemples. — A quoi tient la complication dogmatique du 
Livre chrétien par rapport à la Bible juive. 

II. — Le besoin dogmatique. — 11 varie d'un groupe ethnique 
à l'autre; — Exemples. — Importance du milieu. — Exemple : 
l'évolution de la christologie dans son rapport avec les divers 
milieux qu'elle traverse. 

III. — La matière et la forme du dogme. — La matière vient de 
la foi. — La forme vient de la théologie. — Les théologiens 
philosophes et les théologiens juristes. 

IV. — Les deux espèces de dogmes : théologiques et rituels. — 
Exemple de l'un : la christologie. — Exemple de l'autre : 
l'eucharistie. 



I 

Toutes les religions révélées sont, à vrai dire, dog- 
matiques dans leur principe; j'entends qu'elles repo- 
sent sur un certain nombre d'affirmations premières 
qui supposent la foi et n'attendent aucun appui direct 
de la raison. Pour avoir le droit de se dire chrétien, 



LE MILIEU DOGMATIQUE ET LES ÉLÉMENTS DU DOGME 145 

il faut d'abord croire à Pexistence d'un Dieu per- 
sonnel et en la mission de Jésus-Christ; le musulman 
croit avant tout à Allah $t à la parole de Mahomet; et 
ainsi en va-t-il pour tous les fidèles de tous les autres 
Fondateurs ou Inspirateurs des doctrines religieuses. 
Toutefois, ces affirmations fondamentales ne sont 
jamais compliquées; elles se présentent, en réalité, 
comme des faits, peut-être surprenants, mais très 
simples, qui ne s'emboîtent dans aucun système 
théologique ou philosophique et qui ne demandent 
leur preuve qu'à d'autres faits, dont la perception 
et l'intelligence ne dépassent pas, en théorie, la 
portée des sens : Dieu existe car le monde est son 
œuvre, attendu que le monde est un fait, qui exige un 
facteur; et cette constatation semble évidente à qui 
raisonne sur les seules données de l'expérience; il 
faut une certaine culture philosophique et quelque 
réflexion pour s'apercevoir que le problème n'est 
point si simple, ni sa solution si aisée: Jésus-Christ 
doit être cru, car il a prouvé qu'il était « de Dieu », 
en accomplissant des miracles éclatants; or, le réveil 
d'un mort, le don de la vue rendue à un aveugle-né 
sont des faits aussi faciles à constater que la mort 
elle-même ou la cécité, et ils constituent, en faveur 
de celui qui les provoque, un signe décisif de puis- 
sance divine. Il est assuré que ces miracles-preuves 
ont été vus par de nombreux témoins, dont l'attesta- 
tion emporte la conviction. Pour affaiblir la conclu- 
sion qui découle nécessairement de cette foi en la 
réalité des miracles du Christ, il faut avoir réfléchi 
sur la notion de miracle, sur la valeur des témoi- 
gnages évangéliques, sur la légitimité du raisonne- 
ment qui conclut d'un fait extraordinaire à une ins- 

13 



1 



146 l'évolution des i>ogmbs 

piration divine, etc., et c'est là une opération com- 
pliquée ( ! ), entièrement impossible au commun des 
fidèles. # 

Il faut dire exactement la même chose, c'est évi- 
dent, de la confiance des juifs en Moïse où en leurs 
Prophètes, de celle des bouddhistes en Bouddha, de 
celle des musulmans en Mahomet; chacune ne re- 
pose, en dernière analyse, que sur les signes miracu- 
leux qui ont marqué la vie de ces saints personnages; 
et ces signes se présentent comme des faits, qui sont 
matière de foi et non, dans le principe, matière, de 
spéculation. 

Nous avons déjà remarqué que ces affirmations 
très simples, fondements nécessaires des religions 
révélées, les livres sacrés ne les dépassent guère 
quand ils sont vraiment anciens, c'est-à-dire voisins, 
par leur date, du temps où s'est assise la religion 
dont ils forment l'appui. 

Le dogmatisme du Pentateuque et même celui de 
la Bible juive tout entière ne ressemble à rien moins 
qu'à un système de métaphysique. Le Dieu qui est 
censé y parler avec abondance n'y enseigne point une 
doctrine compliquée : « Je suis l'Éternel, votre Dieu, 
proclame-t-il, et il n'est point d'autre Dieu que moi ». 
Il disait d'abord : « Vous n'aurez pas d'autre Dieu que 
moi », ce qui est un peu différent, mais peu importe 
ici. Après avoir affirmé sa dignité, il dicte sa Loi, qui 
est toute pratique et entièrement enfermée dans des 
règles de morale, des prescriptions rituelles, des dis- 
positions de vie courante ; tout le reste de son discours 

(1) Saintyves, Le discernement du miracle, Paris, 1909. 



LE MILIEU DOGMATIQUE ET LES ÉLÉMENTS DU DOGME 147 

se passe en objurgations, en menaces, en sentences, 
ou bien en encouragements et en consolations à 
l'adresse de son peuple ingrat ou malheureux. Aussi 
bien, le credo d'un Juif qui s'en tient à la Bible pré- 
sente-t-il la plus grande simplicité : Dieu seul est 
Dieu ; le monde est son ouvrage ; Israël est son peuple 
d'élection; Il a transmis sa Loi aux hommes; sa vo- 
lonté e§t que ceux qui la connaissent en observent 
minutieusement les détails, qu'ils prient, fassent 
l'aumône, se gardent des aliments et des contacts 
impurs, pratiquent la justice et qu'en toutes choses 
ils se contient à Lui; enfin II a promis à son peuple 
abaissé de le relever un jour jusqu'au faîte de la 
splendeur. Ajoutons encore une vague espérance de 
récompense dans un au-delà mystérieux, et c'est tout. 
Les spéculations sur le messianisme, sur le royaume 
de Dieu et la vie future, très ardentes au temps de 
Jésus et qui ont exercé une si grande influence sur 
son esprit, représentent des développements de la 
pensée religieuse des Juifs, sortis si l'on veut de la 
Bible, mais restés en dehors d'elle; en sorte que si 
le judaïsme biblique peut être jugé très exigeant sur 
les rites et les pratiques, il doit, à bon droit, passer 
pour aussi peu dogmatique que possible. 

L'islam du Coran provoque la^ même remarque. Le 
bon musulman, selon le Livre, est celui qui croit 
inébranlablement qu'Allah seul est Dieu et que Maho- 
met est son envoyé (rasoul)-, que s'il observe la Loi 
révélée au Prophète par Dieu lui-même, les délices de 
la vie éternelle lui sont réservées, et que, s'il la 
méprise, l'enfer l'attend certainement; cette Loi, 
comme celle de Jahveh, est toute morale et pratique ; 
elle semble rebelle aux complications métaphysiques, 



^* 



] 



148 l'évolution des dogmes 

loin d'en exiger aucune ; et si, en quelques milieux 
musulmans, surtout chez les Persans, elle en a pour- 
tant subi quelques-unes, ce n'a pas été de son 
plein gré. 

A le lire simplement, c'est-à-dire sans la préoccu- 
pation de découvrir entre ses lignes et ses mots la 
justification de tous les développements de la pensée 
chrétienne postérieure, le Livre chrétien, si compo- 
site qu'il soit et déjà lourd des réflexions de deux 
générations, guidées par des influences actives au- 
tant que dissemblables (judaïsme apostolique, rabbi- 
nisme paulinien, philonisme johannique, brochant 
sur renseignement de Jésus), n'enferme cependant 
que des postulats de foi peu compliqués. Encore cbn- 
vient-ii de remarquer que tous les chrétiens de la fin 
du i er siècle n'acceptaient pas tous ces postulats; les 
judéo-chrétiens faisaient leurs réserves touchant 
l'enseignement particulier à saint Paul, et les concep- 
tions du IV e Évangéliste paraissaient bien particu- 
lières à un petit groupe d'Asiates. Que croyaient donc 
les Douze Apôtres, à en juger par les Évangiles sy- 
noptiques et le livre des Actes? D'abord que la Bible 
juive disait vrai et que Jahveh régnait sur le monde ; 
puis que, par sa volonté, Jésus, fils d'un charpentier 
de Nazareth, avait paru- sur la terre, où, par le 
nombre des signes qu'il avait multipliés, il s'était 
révélé Seigneur et Christ, c'est-à-dire Messie, Sauveur 
espéré par Israël sur la foi des Prophètes; enfin que 
ce Jésus, ressuscité d'entre les morts et assis mainte- 
nant à la droite du Père, reviendrait bientôt pour 
inaugurer le Royaume des justes qu'il avait annoncé; 
c'est pourquoi il convenait que tous les hommes fis- 
sent pénitence de leurs péchés et attendissent avec 



LE MILIEU DOGMATIQUE ET LES ELEMENTS DU DOGME 



149 



confiance le grand jour promis. En dernière analyse, 
sur un seul point, ce credo se distinguait de celui du 
commun des Juifs; il affirmait que l'espérance mes- 
sianique d'Israël s'était réalisée en Jésus, ce que le 
Temple et la Synagogue niaient obstinément. Que 
Jésus n'ait pas été un homme né comme tous les 
autres et mort comme eux, les disciples qui l'avaient 
connu ne s'en doutaient pas, mais ils se persuadaient 
que Dieu l'avait glorifié et choisi pour son Christ; ils 
en donnaient pour preuve décisive sa résurrection, 
dont ils se disaient les témoins ( 4 ). 

Vint saint Paul, qui n'avait point connu Jésus et se 
trouvait, beaucoup moins que les Apôtres galiléens, 
dominé par la réalité matérielle de sa vie terrestre ; 
il en détourna son attention pour s'appliquer tout 
entier à comprendre le mystère de la croix. La mort 
ignominieuse de leur Maître avait plongé les Apôtres 
dans le désespoir, avant que ne s'affermit dans leur 
cœur la foi en sa résurrection, parce qu'il leur sem- 
blait indigne de l'Élu de Dieu de subir un supplice 
infamant ; Paul, très au fait de l'exégèse rabbinique, 
en appliqua les procédés au scandale de la croix, et 
il découvrit qu'en lui résidait l'accomplissement de 
l'œuvre divine du Christ, lequel n'a paru dans le 
monde que pour y mourir afin de racheter les 
hommes de leurs péchés. Une doctrine particulière 
de péché, et une conception de Jésus déjà très méta- 
physique et selon laquelle il apparaissait comme un 
« homme céleste », un « nouvel Adam », véritable 
intermédiaire entre les hommes et Dieu, appuyaient 

(1) Actes, 2** et ss. ; 3 13 et ss. 

13. 



150 l'évolution des dogmes 

f 

cette explication de la Passion ( 1 ). Elle ajoutait évi- 
demment beaucoup à la foi des Galiléens; aussi plu- 
sieurs dogmes de l'avenir, notamment celui de la 
Rédemption et celui de la divinité du Christ, ont-ils 
leurs racines dans la pensée de Paul. 

Le second de ces dogmes fut singulièrement favo- 
risé par une conclusion hardie de l'auteur du 
tV* Évangile, qui, du même coup, posa encore une 
autre affirmation essentielle de la foi chrétienne 
actuelle. Il partit peut-être d'un mot obscur de Paul 
« le Seigneur est l'Esprit » (6 8e xupioç to -^veu^o. 
l<7Tiv) ( 2 ), et il le rapprocha d'une doctrine formulée 
vers le temps de Jésus par Philon d'Alexandrie. Ce 
Juif, désireux de débarrasser sa religion de l'anthro- 
pomorphisme devenu très choquant pour ceux de ses 
compatriotes qui savaient quelque chose de la théo- 
dicée de Platon, s'était refusé à définir Dieu et il 
avait nié qu'il pût agir, par crainte que l'action ne 
l'obligeât à se limiter; il avait donc rapporté la créa- 
tion du monde et toutes les œuvres matérielles de 
Dieu à une Force proférée par Lui et qui, d'un nom 
emprunté à la philosophie grecque, s'appelait le 
Verbe ou Logos. Philon, qui partageait les espé- 
rances de sa nation, touchant la venue d'un Messie, . 
n'avait jamais eu l'idée que ce Messie pût se con- 
fondre avec le Logos et, à vrai dire, cette idée devait 
sembler grossièrement inconvenante et absurde à un 
Juif, puisqu'elle supposait que le principe actif de 
Dieu pouvait se matérialiser, au point de placer sur 

(1) En ce qui touche aux justifications textuelles de ces affir- 
mations, je m'excuse de renvoyer le lecteur à mon Manuel 
(Thistoire ancienne du christianisme ■, Paris, 1906, p. 339 et ss. 

(2) II Cor. 3 «. 



LE MILIEU DOGMATIQUE ET LES ÉLÉMENTS DU DOGME 151 

terre une Yéritable personne divine, cependant que 
Fautre, celle du Dieu innommable, continuerait d'em- 
plir l'univers. 

Or, cette idée, un Asiate inconnu l'eut et l'exprima 
<fans le Prologue du IV* Évangile : il croyait, comme 
tous les chrétiens, que Jésus était le Messie et il 
proclama que le Messie n'était qu'une incarnation 
du Logos. 11 y a lieu de croire que les chrétiens 
qui gardaient, en Syrie, par exemple, la tradition 
de l'enseignement v des Douze, n'acceptèrent pas 
aisément cette audacieuse nouveauté. Leur résis-' 
tance se prolongeait encore au ir 2 siècle parmi des 
sectes qu'on nommait Aloges, c'est-à-dire adversaires 
du Logos. D'ailleurs, l'auteur du IV e Évangile n'avait 
accompagné sa conclusion initiale d'aucune considé- 
ration théologique : il avait posé un fait dont la 
conscience des chrétiens hellénisants s'empara et 
dont elle tira des développements, imprévus de 
Pseudo-Jean lui-môme, grâce au secours de la méta- 
physique grecque. À vrai dire, ce Prologue du 
IV e Évangile représente, dans le Nouveau Testament, 
un élément étranger à l'esprit qui anime le reste du 
Livre, sans même excepter les lettres de Paul : il 
-engendra ou, du moins, formula le dogme de l'Incar- 
nation. 

Ainsi le Livre chrétien, que constitue le Canon du 
Nouveau Testament, considéré du point de vue dog- 
matique, nous apparaît comme beaucoup plus com- 
pliqué que la Bible juive ou le Coran; en outre des 
affirmations fondamentales, il enferme des concep- 
tions métaphysiques, les unes à l'état d'ébauche, les 
autres déjà développées, qui appartiennent réelle- 
ment à l'histoire des dogmes ; telles sont l'idée de la 



152 l'évolution des dogmes 

naissance virginale du Christ, celle de la Rédemption 
et celle de l'Incarnation ; telle encore l'interprétation 
du baptême et de l'eucharistie qui parait dans les 
lettres de Paul. Cette complication tient à ce que le 
Canon a reçu, avec les Épitres pauliniennes, les opi- 
nions particulières d'un chrétien exceptionnel et, 
qu'avec le IV e Évangile, il a subi la première atteinte 
indirecte de la philosophie grecque. Il ne s'est 
constitué qu'en un temps où l'évolution dogmatique 
de la foi nouvelle avait déjà commencé, si bien que 
les textes les plus anciens dans leur inspiration, les 
Évangiles synoptiques, originairement sortis de ren- 
seignement de Jésus ou de ses Apôtres directs, 
portent la trace de combinaisons rédactionnelles où 
se retrouve, par, exemple, l'influence de saint Paul. 
C'est ainsi que les critiques libéraux tendent de plus 
en plus à s'accorder pour reconnaître dans les 
paroles par lesquelles Jésus est censé avoir institué 
l'eucharistie : Prenez et mangez, ceci est mon corps... 
Prenez et buvez, ceci est mon sang.., Faites cela 
en mémoire de moi... (*), un commentaire pauli- 
nien, très étranger à la pensée de Jésus. En ce qui 
regarde le baptême, nous avons eu déjà occasion de 
rappeler que le Christ ne l'administrait point à ses 
nouveaux disciples, ce qui nous porte à croire qu'il 
n'y attachait aucune vertu particulière et le consi- 
dérait tout au plus comme un symbole de repen- 
tance. 

Cependant nous savons que les éléments dont se 
compose le Canon du Nouveau Testament existaient 
dès le premier quart du n e siècle, selon toute vrai- 

(1) ML 26» et ss.; Me. 14 M et ss.; Le. 22" et ss.; ïCor. 
Il 23 et ss. 



LE MILIEU DOP.UATKJUE ET LES ÉLÉMENTS DU DOGME 153 

semblance, alors que la Bible juive mise au point, 
peut-être, au iv e siècle avant J.-C, par les prêtres du 
Temple restauré, rassemblait des écrits dispersés sur 
plusieurs siècles et dont certains représentaient déjà 
une combinaison d'éléments fort anciens; comment 
se fait-il donc qu'après moins d'un siècle de vie, les 
livres chrétiens portent la marque d'une évolution 
dogmatique bien plus active et plus profonde que 
celle que semblent avoir subie les livres juifs durant 
leur existence très longue, antérieurement à la capti- 
vité ? Sans doute, on peut répondre que la revision que 
ces derniers ont subie après le retour de l'Exil leur a 
donné une certaine unité qui les a mis d'accprd avec 
la mentalité religieuse des prêtres de Jérusalem, et, à 
vrai dire, cette réponse n'est point dépourvue de 
sens. Toutefois, une lecture tant soit peut attentive 
du texte biblique montre vite que sa revision n'a pas 
été si minutieuse qu'elle n'ait laissé subsister les 
traces évidentes de conceptions religieuses beaucoup 
plus anciennes qu'elle, si bien qu'avec le seul secours 
de la Bible, il est possible de marquer les grands 
traits de l'évolution religieuse d'Israël. Or, cette évo- 
lution est surtout intéressante, mis à part le culte et 
les pratiques de la Loi, par le développement de 
l'idée de Dieu qui, partie d'un véritable polythéisme, 
arrive à un puissant monothéisme spirituàliste, en 
passant par la notion d'un dieu national plus fort que 
les dieux des étrangers. La métaphysique dogma- 
tique n'y tient que fort peu de place. Il en faut 
conclure que toutes les religions ne deviennent pas 
également dogmatiques, que c'est là une question de 
milieu ethnique et de circonstances. 
Les Apôtres galiléens étaient des Juifs de petite con- 



154 l'évolution des dogmes 

dition et ils prêchaient, à desJnifs comme eux, une 
doctrine née an milieu d'eux et faite pour eux : Paul 
était lui anssi nn Juif, mais il avait étudié la Loi, il 
savait le grec et prêchait à des Grecs, auxquels il lui 
fallait adapter la foi nouvelle, en même temps que s'im- 
posait à lui l'obligation de prouver aux Juifs chrétiens, 
aux disciples directs du Maître, que le salut promis ne 
devait point se borner au « petits enfants d'Israël », 
mais bien s'étendre à tous les hommes de bonne vo- 
lonté. L'idée de la Rédemption individuelle, que l'Apôtre 
tend à substituer à la notion juive du Royaume messia- 
nique, vient ainsi fort à propos pour élargir le champ 
où germera la Bonne Nouvelle, pour justifier « l'uni- 
versalisation » de l'œuvre du Christ. De même, 
l'auteur du IV e Evangile possédait quelque connais- 
sance de la métaphysique de Philon et il avait entre- 
pris de repenser pour ainsi dire, de revivre en esprit, 
toute la vie, la doctrine, l'œuvre de Jésus, en fonction 
d'une théologie hellénisante. Et c'est pourquoi le 
Canon chrétien révèle une plus grande activité dog- 
matique que la Bible, œuvre de purs Juifs isolés dans 
leur farouche orgueil national, qqi n'avaient en tout 
ias guère subi, jusqu'au temps de sa rédaction, que le 
contact et l'influence de Sémites comme eux. 

En dernière analyse, le dogme proprement dit se 
greffe sur les postulats fondamentaux d'une religion 
révélée, sous l'impulsion de ce que l'on peut nommer 
le besoin dogmatique, et il s'y implante suivant la 
forme, il s'y développe suivant le rythme que lui im- 
pose le milieu dogmatique. 



LE MILIEU DOGMATIQUE ET LES ÉLÉMENTS DU DOGME 155 



II 



De môme que les individus n'ont pas tous le même 
besoin religieux et que, du mystique au matérialiste 
le plus positif, ils offrent, à ce point de vue, toutes 
les variétés de tempéraments, je ne crains pas de dire 
dès leur naissance, comme ils portent en eux, dès le 
berceau, les aptitudes que la vie développera plus ou 
moins, "mais qui sont,, à la pratique d'un art ou à. 
l'étude d'une science, ou bien une incapacité spéci- 
fique à l'égard de l'une ou de l'autre, voire des deux, 
de même les groupes ethniques éprouvent à dés 
degrés très divers le besoin de dogmatiser leurs 
croyances. Les uns se contentent parfaitement d'affir- 
mations de foi, vigoureuses, mais métaphysiqnement 
élémentaires et qu'ils ne sentent pas la nécessité 
d'organiser en un système théologique cohérent; ils 
raffinent sur les pratiques et les rites. D'autres sont 
des théologiens nés; ils creusent les postulats pre- 
miers, les compliquent, les combinent et ne sont sa- 
tisfaits que lorsqu'ils ont pu se donner l'illusion de 
les penser. 

11 y a longtemps que le rhéteur chrétien Lac- 
tance reprochait au vieux paganisme romain de 
tenir tout entier dans des rites et dans des gestes qui, 
disâit-il, n'intéressaient que les doigts (ad solos digi- 
tos pertinentes)^ et, en effet, la religion romaine véri- 
table, celle de l'antique cité latine, posait comme un 
fait l'existence de ses dieux; elle les armait d'une 
grande puissance matérielle; mais, outre quelle ne 
savait, pour ainsi dire, rien sur eux, elle ne leur prê- 
tait presque aucune préoccupation proprement mo- 



156 l'évolution des doghbs 

raie et n'éprouvait aucun besoin de méditer sur leur 
nature, leur essence, leurs attributs, leur rôle. En un 
mot, elle ne philosophait pas sur eux, ni à leur pro- 
pos; ellese contentait de les honorer par des sacri- 
fices bien réglés et les enchaînait par des prières 
minutieusement Axées. Dans le même temps, l'ima- 
gination des Grecs enfantait des histoires merveil- 
leuses ou charmantes, pour en entourer des dieux 
dont l'origine mythique était la même que celle des 
divinités principales des Latins, et leurs réflexions 
organisaient à côté et au-dessus des rites et de la 
mythologie, toute une théodicée. Sans doute, la méta- 
physique et la morale des philosophes hellènes ne 
sortaient point des mythes, et, pour vivre en bonne 
intelligence avec les dieux de l'Olympe, elles étaient 
obligées de prendre avec eux des arrangements qui 
réduisaient les légendes divines à d'être plus que des 
fictions poétiques. Cependant elles se donnaient elles- 
mêmes comme le résultat de la méditation des sages 
touchant les dieux et le monde, sur lesquels le vul- 
gaire pouvait continuer à penser pauvrement. 

Au reste, durant que les philosophes conduisaient, 
peut-être sans le bien savoir, une petite élite intellec- 
tuelle au rationalisme pur, le sentiment religieux des 
masses cherchait et trouvait son aliment, en superpo- 
sant aux mythes de la religion officielle des cités, 
des spéculations de diverses-sortes, mais dont la des- 
tinée de Thomme, au delà de cette vie, formait le 
centre, et qui trouvaient leur expression dans TOr- 
phisme et dans les Mystères. Par cette voie détournée, 
la révélation et le désir du dogme pénétraient dans le 
polythéisme olympique. Je ne cherche pas ici à dé- 
terminer pourquoi les Grecs ont fait ce que les Ro- 



LE MILIEU DOGMATIQUE ET LES ÉLÉMENTS DU DOGME 157 

mains n'ont pas, d'eux-mêmes, éprouvé le besoin de 
faire, je constate seulement que le sentiment religieux 
en Grèce a pris d'autres formes qu'à Rome. J'ajoute 
que lorsqu'à son tour la religion romaine a cherché 
à se développer, après la conquête de l'Orient grec, 
elle n'a pu que superposer à ses abstractions et à ses 
sacra la mythologie de la Grèce, puis celle de l'Egypte, 
de la Syrie, de la Phrygie; en sorte qu'au second 
siècle de l'Empire, les dieux, les mythes, les rites, 
les mystères, les doctrines et les dogmes révélés de 
tout le monde romain jouissaient, dans la pratique, 
du droit de cité à Rome. Sous leur poids énorme, la 
vieille religion de la cité gisait écrasée; elle ne mon- 
trait plus un semblant de vie que dans les cérémonies 
officielles et la forte religiosité orientale tenait la 
première place dansJe vaste syncrétisme, où chacun 
se taillait une religion à sa mesure ( 1 ). Elle y avait 
surtout poussé au premier plan ses idées de purifica- 
tion, de vie future, de salut, de Sauveur, qui prépa- 
rent le triomphe du christianisme dans la Romania. 
J'ai insisté sur ce phénomène bien étudié de la 
transformation religieuse de Rome à partir de ses 
grandes conquêtes, pour que, dès l'abord, fût mar- 
quée, par un exemple, cette inégalité du besoin dog- 
matique qui se remarque de peuple à peuple, de race à 
race, ou, si l'on trouve ce mot de race trop élastique 
et trop vague, de milieu à milieu. Il serait aisé, d'ail- 
leurs, de multiplier les exemples du même genre. Les 
Égyptiens vivaient tout pénétrés de religiosité et leurs 
voisins de Palestine et d'Assyrie également, mais ils 

(1) Cf. J. Réville, La religion romaine sous les Sévères, 
Paris, 1886, et Fr. Cumont, Les religions orientales dans le 
paganisme romain, Paris, 1907. 

14 



158 l'évolution des dogmes 

avaient déjà donné à leurs croyances une tournure 
métaphysique et théologique, alors' que les Sémites 
d'Asie s'efforçaient encore vers le monothéisme et ne 
parvenaient guère à s'élever au-dessus de la concep- 
tion de dieux personnels. Ils affirmaient leur exis- 
tence; ils racontaient leur histoire plus ou moins 
compliquée; surtout ils redoutaient leur justice et 
tâchaient d'observer leur loi; au besoin, ils cher- 
chaient à deviner leurs volontés ou à prévenir leur 
colère par le secours de la magie; mais toute leur 
métaphysique se bornait à expliquer le, monde au 
moyen de mythes enfantins et leur dogmatique se 
réduisait à ces quelques affirmations très simples que 
nous rappelions plus haut et sans lesquelles aucune 
religion n'est possible. D'autres Sémites, ceux parmi 
lesquels naquit Mahomet, quand ils se firent une reli- 
gion, dont le Prophète leur donna la formule, y ré- 
duisirent àmn minimum vraiment étonnant le nombre 
des postulats dogmatiques,- et, depuis, ils ne l'ont 
guère augmenté; leur théologie est née et a vécu 
de la nécessité d'appliquer une loi religieuse du 
vu e siècle, en rapport avec le genre de vie et la civili- 
sation des Arabes de ce temps-là, à quantité de cas 
qu'elle n'avait pu prévoir; elle est essentiellement 
une jurisprudence. 

Jusque dans l'établissement du christianisme au- 
tour do la Méditerranée demeurent sensibles ces dif- 
férences d'aptitude au dogmatisme. Tous les grands 
dogmes chrétiens antérieurs au v e siècle sont nés en 
Orient, et leur pénible élaboration Ta passionné ; en 
revanche, les Occidentaux n'ont jamais vraiment 
compris l'intérêt de ces querelles théologiques. Ils 
auraient souhaité qu'on ne discutât point à perte de 



LE MILIEU DOGMATIQUE ET LES ÉLÉMENTS DU DOGME 159 

vue sur des questions dont, à leur avis, l'Écriture 
donnait une solution satisfaisante et ils se conten- 
taient de répéter des formules anciennes, qu'ils se 
donnaient l'illusion de comprendre sans les appro- 
fondir. Vers le milieu du iv e siècle, par exemple, les j 
évêques gaulois ignoraient jusqu'au symbole de i 
Nicée (325) et il fallut que l'empereur Constance fît 
effort afin de leur imposer des formules de foi qui trou- 
blaient leur quiétude, pour que l'un d'eux, Hilaire de 
Poitiers, s'avisât d'aller chercher la décision du cé- 
lèbre concile pour l'opposer, au nom de la tradition, 
aux prétentions impériales; ce fut par ce biais que la 
querelle arienne, qui bouleversait l'Orient depuis plus 
d'un quart de siècle, s'étendit à la Gaule. Les seuls 
vrais théologiens que l'Occident ait connus avant 
saint Augustin sont des Orientaux, ou des hommes qui 
avaient subi l'influence des idées orientales; tels sont 
Hippolyte et Tértullien. Les autres docteurs de l'Occi- 
dent possèdent à un degré éminent l'esprit juridique 
— et c'est encore le plus grand mérite de Tértullien 
au regard de l'histoire des dogmes, — ils ne mon- 
trent qu'un sens dogmatique médiocre; ils ont établi 
des compromis, fixé des formules de conciliation, où 
tous les partis retrouvaient quelque chose de leurs 
opinions, mais ils n'ont, à vrai dire, rien inventé. 

On s'est parfois étonné de la facilité et de là rapi- 
dité avec lesquelles le christianisme avait cédé la 
place à l'islam dans l'Afrique du Nord, dans un pays 
qui avait donné à l'Église un Tértullien, un saint Au- 
gustin et nombre d'autres écrivains sacrés; l'étonne- 
ment cesse pour peu qu'on cherche à pénétrer la men- 
talité religieuse de ces gens du Maghreb. Us tiennent de 
toutes leurs forces au monothéisme et à la loi morale, 






160 l'évolution DES DOGMES ' 

appuyée ^ur la certitude d'une vie future, bonne pour 
les bons et dure pour les méchants ; mais le détail de la 
dogmatique chrétienne ne les intéresse pas du tout. 
Us reçoivent du dehors la règle de foi que la majorité 
des Églises a fixée et aucune hérésie proprement dog- 
matique ne mord sérieusement sur eux; les nouveau- 
tés leur sont a priori suspectes et ils croient volon- 
tiers, avec leur Tertullien, qu'elles n'ont pas même le 
droit de se produire, que la prescription est acquise 
aux règles anciennes. Ils sont d'ailleurs très capa- 
bles de se passionner pour des querelles religieuses, 
mais c'est à la condition qu'elles aient trait à la dis- 
cipline, aux usages reçus, ou à des personnes. C'est 
pourquoi les grandes crises de l'Église d'Afrique sont 
sorties, au temps de saint Cyprien, de divergences 
d'opinion sur l'attitude qu'il convenait de prendre, 
après la persécution de Dèce, à l'égard des chrétiens 
apostats; d'entreprises d'ambitieux, qui ont provo- 
qué des schismes où le dogme n'avait rien à faire; 
d'un débat avec l'évêque de Rome, qui ne voulait pas 
qu'on rebaptisât les transfuges qui venaient des sectes 
hérétiques à la grande Église, alors que les Africains 
avaient coutume de le faire; plus tard, au temps de 
Constantin, de la haine que beaucoup de ces rigoristes 
ressentaient contre certains évêques, qu'ils accusaient 
d'avoir livré aux païens les Écritures saintes durant 
la grande persécution de Dioclétien; telle est, en effet, 
l'origine de l'effroyable crise qu'on nomme le dona- 
tisme. Lorsqu'à ces gens-là s'offrit un monothéisme 
agressif, guerrier, simple, austère et très moral, 
quoique peu exigeant sur ce que le christianisme ap- 
pelait « les péchés de la chair » (fléchissement dont 
s'accommoda très bien leur sensualisme), ils trou- 



LE MILIEU DOGMATIQUE ET TES ÉLÉMENTS DU DOGME 16i 

vèrent en lui la satisfaction de tous leurs besoins 
religieux et, promptement, ils l'adoptèrent en grande 
majorité. L'avantage pratique qu'ils voyaient à s'assi- 
miler aux vainqueurs arabes, en devenant musulmans, 
n'aurait pas suffi à les détourner d'une foi profondé- 
ment dogmatique, plus qu'il n'a suffi à faire aposta- 
sier les populations balkaniques placées sous la do- 
mination turque; mais il put se montrer efficace 
pour orienter leurs réflexions et ils découvrirent 
qu'entre leur christianisme et l'islam, il existait bien 
plus d'affinités qu'ils n'auraient cru d'abord. 

Alors que le Maghreb romain se montrait si pro- 
fondément étranger au besoin dogmatique véritable, 
l'Egypte avait été, durant plus de trois siècles, 
la patrie d'élection des spéculations les plus pro- 
fondes, acceptées par la grande Église et aussi celle 
des hérésies les plus vertigineuses. Dans Alexandrie 
avaient enseigné Clément, Origène, Denys, Athanase, 
comme les grands gnostiques, Basilide, Valentin, 
Carpocrate et son fils Epiphane. Le dogmatisme avait 
trouvé là un milieu favorable; et, en vérité, cet élé- 
ment est encore plus important, touchant la nais- 
sance du dogme, que l'aptitude dogmatique de tel ou 
tel groupe ethnique. Je m'explique. 



III 



Un dogme peut toujours être considéré sous deux 
aspects; on peut rechercher d'où vient la proposition 
de foi qu'il renferme, et, d'autre part, comment s'est 
constituée la formule qui l'exprime; en faussant 
légèrement le sens d'une expression théologique, je 

14. 



162 L*éV0LUTION DES DOGMES 

dirai qu'il a sa matière et sa forme. La matière d'un 
dogme sort de la foi et point n'est besoin que cette 
foi-là soit éclairée; il suffit qu'elle soit ardente; la 
logique ne lui donne point de souci et elle ne cherche 
que sa propre satisfaction dans les affirmations, nettes 
de tendance et vagues de forme, qu'elle tire d'elle- 
même. Prenons un exemple. Dès le lendemain de la 
mort de Jésus, ses disciples ont eu tendance à l'élever 
au-dessus de l'humanité et ils ont dit que l'esprit de 
Dieu l'avait animé, ce qui suffisait pour faire de loi 
un grand prophète et même le Messie attendu; puis, 
un peu plus tard, afin de le singulariser mieux parmi 
les prophètes, les fidèles, ont cru que l'Esprit Favait 
engendré, qu'il était né d'une vierge; puis, plus 
tard encore, qu'il était vraiment le Fils de Dieu et 
Dieu lui-même. Or, par rapport à la mentalité juive 
du temps de Jésus, et à la sienne propre, ces deux 
dernières propositions tombaient dans l'extrava- 
gance pure, d'autant plus qu'en les avançant, la foi 
chrétienne ne renonçait ni au monothéisme le plus 
intransigeant, ni à la négation la plus tenace de l'an- 
thropomorphisme de Dieu. Contraires inconciliables 
au premier abord? Evidemment; mais la foi vivante 
ne s'embarrasse pas de difficultés de ce genre. Du 
jour où elle faisait de Jésus plus qu'un homme, elle 
ne devait point tarder, par le simple développement 
de sa tendance initiale, à l'imaginer comme un Dieu; 
finalement, à croire qu'il était Dieu. Des Juifs ne 
seraient jamais allés jusque-là et, de fait, nous savons 
qu'il subsista longtemps, par delà le Jourdain, des 
communautés judéo-chrétiennes qui se refusaient 
obstinément à voir dans le Christ plus qu'un homme 
extraordinaire; tout au plus, certaines d'entre elles 



LE MILIEU DOGMATIQUE ET LES ELEMENTS DU DOGME 163 

admettaient-elles qu'il était né d'une vierge. Mais, les 
Grecs, qui n'éprouvaient pas le besoin d'un mono- 
théisme aussi rigoureux, et pour qui surtout la dis- 
tance n'avait jamais paru si infranchissable entre 
l'homme et le dieu, se sentaient poussés, par une 
sorte d'instinct, à orner de tous les attributs de la 
divinité le Sauveur en qui ils plaçaient leur confiance ; 
et ils suivirent leur instinct. 

Ils aboutirent à rassembler dans leur foi les no- 
tions les plus difficiles à placer côte à côte : il n'est 
qu'un seul Dieu et Jésus-Christ est Dieu; Dieu est 
indéfinissable et il s'est enfermé dans le corps d'un 
homme, resté pourtant distinct de lui; le Dieu-Fils, 
incarné et distinct du Dieu-Père, est mort, bien que 
l'idée delà mort de Dieu soit en soi inconcevable, etc. 
Pourquoitoutes ces contradictions? C'est que la foi qui 
les a enfantées ne se développait point parmi des hom- 
mes instruits et réfléchis, mais bien parmi des croyants 
simples et spontanés, qui ne cherchaient qu'à grandir, 
à majorer leurs convictions touchant le Christ, sa 
dignité et son rôle; et comme ils n'entendaient pas 
abandonner leurs affirmations fondamentales, sur 
lesquelles Jésus lui-même avait assis son enseigne- 
ment, ils leur superposaient tout simplement leurs 
croyances grandissantes, sans souffrir en aucune 
manière des divergences qui en résultaient. Est-ce 
qu'aujourd'hui un croyant qui lit le Nouveau Testa- 
ment s'aperçoit qu'il contient de grosses contradic- 
tions? En aucune manière et, même lorsqu'on les lui 
montre, il refuse de les voir et s'efforce de prouver 
qu'elles n'existent pas. 

La foi populaire produit la matière des dogmes 
avec une activité qui varie selon l'intensité du besoin 






164 l'évolution t>ks dogmes 

dogmatique dans tel ou tel groupe de fidèles; la forme 
regarde les théologiens. Ce sont eux qui sont chargés 
de réduire les contradictions, en démontrant qu'elles 
se fondent dans un ensemble logique et harmonieux; 
ce sont eux qui s'ingénient pour faire un tout homo- 
gène avec des morceaux disparates, et qui doivent y 
réussir. L'opération ne va pas sans difficultés et sans 
contestations, mais comme il faut absolument qu'elle 
réussisse, elle réussit : des formules s'élaborent peu à 
peu, entre lesquelles, après des tâtonnements plus ou 
moins longs, se fait le choix définitif. 

Ces théologiens, est-il besoin de le dire, sont tou- 
jours les «intellectuels» delà foi; ils étudient, réflé- 
chissent et combinent; l'ardeur de leurs convictions 
peut être extrême, mais elle se plie à la discipline de 
leur esprit, car ils sont les logiciens nécessaires, 
sans lesquels la foi populaire, si féconde et si vigou- 
reuse, se perdrait promptement dans l'absurde. Tou- 
tefois, ces théologiens ne se ressemblent pas tous: 
je n'entends pas seulement que chacun d'eux peut 
garder son tempérament et ses aptitudes particu- 
lières; je veux dire qu'ils ne procèdent pas tous sui- 
vant les mêmes méthodes. En somme, on les peut 
grouper en deux grandes séries: les philosophes et 
les juristes. 

Les premiers ne se contentent pas de chercher des 
formules; ils creusent, à leur tour, les notions que 
la foi populaire leur impose, ils les repensent, pour, 
ainsi dire, avant que de les organiser, et comme 
leur esprit diffère beaucoup de celui des simples 
fidèles, ils amplifient en expliquant. Ainsi, les doc- 
teurs d'Alexandrie, méditant sur la christologie, après 



LE MILIEU D0GAIA1IQUE ET LES ÉLÉMENTS DU DOGME 



165 



avoir lu Platon et sans cloute Philon, ont mis au jour 
la vaste théologie du Logos qui expliquait, d'un point 
de vue philosophique, les rapports du Christ et de 
Dieu, par des considérations que le commun des 
chrétiens ne pouvait comprendre, mais qui leur 
donnait à eux-mêmes l'agréable illusion de faire un 
tout cohérent de leur culture grecque et de leur foi 
chrétienne. 

Les théologiens juristes ont une ambition moin- 
dre: il leur suffît d'accorder au moins verbalement 
les contraires, de faire disparaître sous les formules 
apaisées les pensées contradictoires ; c'est pour- 
quoi, au lieu d'ajouter à la matière que la foi leur 
offre, ils sont bien plutôt tentés d'efc retrancher. Tels 
sont ces évoques romains du m e siècle, Calliste ou 
Denys, qui, placés entre deux doctrines divergentes, 
touchant la Trinité, cherchaient à les fondre Tune et 
l'autre dans une formule de foi, dont ils leur emprun- 
taient à toutes deux les éléments, mais où ni l'une ni 
l'autre ne retrouvait son esprit ni son essence. Tel est 
encore, à dire vrai, Tertullien, qui n'a point décou- 
vert des propositions bien originales, mais qui possé- 
dait le don des formules frappantes et celui de la 
logique juridique. Il s'en est fort adroitement servi 
pour rassurer les Occidentaux sur l'étrangeté de plu- 
sieurs doctrines orientales et leur donner le moyen de 
voir clair dans leur propre foi. Aussi bien aucun 
docteur n'a plus que lui, et malgré plusieurs opi- 
nions particulières qui n'ont point réussi, exercé une 
profonde influence sur la dogmatique occidentale, 
avant les grands théologiens du iv e siècle. 

Ce n'est pas un hasard qui a fait d'Alexandrie, sous 
la domination romaine, le plus merveilleux milieu 



166 l'évolution des dogmes 

dogmatique que religion ait jamais rencontré ; la ville, 
admirablement placée au point de contact entre 
l'Europe'. l'Asie et l'Afrique, entassait dans ses entre- 
pôts les produits de trois mondes, mais aussi rassem- 
blait, dans son cerveau cosmopolite, toutes les idées 
de TOrient et de l'Occident; chez elle vivait encore la 
grande culture grecque; ses bibliothèques conte- 
naient tous les chefs-d'œuvre du passé, qui rayon- 
naient sur le présent, et l'activité de sa vie écono- 
mique avait pour pendant naturel le mouvement 
incessant des esprits. Là, toutes les écoles philoso- 
phiques de la Grèce refleurissaient et, par-dessus 
les grands maîtres d'autrefois, Platon brillait d'un 
éclat incomparable. Là aussi, une puissante jui- 
verie, établie au temps des premiers Ptolémées et 
développée depuis, avait senti la séduction de la 
pensée hellénique, si bien qu'elle avait cherché à 
faire entrer dans sa propre Loi, par une exégèse sub- 
tile et allégorique, les concepts métaphysiques les 
plus intéressants des philosophes. Besogne ingrate 
assurément et qui nous semble vaine, absurde dans 
son principe et incapable de dépasser, dans ses résul- 
tats, une logomachie, où se perdent à la fois la rigueur 
de la pensée philosophique et le réalisme biblique, 
mais tout de même inspirée par un désir curieux et, 
en soi, fécond. 

Si étonnante que soit la chose, d'ailleurs, ce désir a 
été satisfait : des hommes comme Philon en sont 
venus à ne plus sentir de contradiction entre la Loi 
juive et la philosophie grecque, ramenée à ses 
grands principes spiritualistes. Pour avoir accompli 
l'union de la pensée grecque et du judaïsme, ils 
ont préparé l'avènement triomphant du christia- 



LE MILIEU DOGMATIQUE ET LES ÉLÉMENTS DU DOGME 167 

nisme hellénisé; ils ont indiqué la méthode à suivre 
pour faire de la simple doctrine du Maître gali- 
léen la philosophie parfaite. Nul milieu plus que 
celui qui l'avait vu naître ne semblait propre à 
appliquer cette méthode au nouveau judaïsme (puisque 
c'est sous cet aspect que se présentait d'abord le chris- 
tianisme), après l'avoir éprouvée sur l'ancien. 

Alexandrie offre donc le type parfait du milieu intel- 
lectuel et, plus particulièrement, philosophique, 
propre à l'éclosion du dogme ; aussi les diverses doc- 
trines et croyances qui se croisent dans ses écoles 
engendrent des combinaisons actives : après le syn- 
crétisme du paganisme de Grèce et des religions 
d'Orient, le philonisme, l'origénisme et bientôt le 
néo-platonicisme de Porphyre et de Jamblique, qui 
est, au propre, une religion. Mais ce phénomène de 
« dogmatisation » des croyances se retrouve, à un 
degré moindre, partout où des hommes appliquent 
leurs méditations aux postulats de la foi, par exemple 
dans l'Université de Paris du Moyen Age, dans les 
petites villes de Babylonie, où discutent les docteurs 
juifs aux premiers siècles de notre ère; dans les 
grands centres de la civilisation arabe, où Ton tra- 
duit. Aristote, tout en commentant le Coran. 



IV 



Si donc on peut considérer comme acquis que 
tous les groupes ethniques ne ressentent point avec 
une égale intensité le besoin dogmatique, et que tous 
les milieux ne conviennent pas bien à la genèse du 
dogme, que, par conséquent, toutes les religions 



168 l'évolution des dogmes 

demeurent très inégalement dogmatiques, il ne reste 
pas moins vrai qu'aucune religion révélée n'échappe 
tout à fait au dogmatisme. Aucune ne peut se dis- 
penser d'organiser ses postulats, de les appliquer, 
je veux dire de les étendre aux questions que la 
réflexion impose à ses fidèles, touchant la métaphy- 
sique, la morale, ou seulement la vie; aucune n'évite 
complètement la théologie. Toutefois une distinction 
est ici nécessaire. Il existe des dogmes de deux 
espèces assez différentes dans leur principe : les uns 
se rapportent à des postulats métaphysiques, quelle 
que soit la cause qui les ait engendrés; les autres se 
rattachent à des rites; ils sont comme les fruits de la 
méditation mystique ou théologique sur eux. 

Prenons des exemples. Une des branches princi- 
pales, on pourrait dire La principale, de la dogma- 
tique chrétienne se nomme la christologie; elle com- 
prend l'ensemble des spéculations relatives au Christ. 
Leur point de départ semble bien modeste : un jour, 
vers la quinzième année du règne de Tibère, le fils 
d'un charpentier, ou charron, de Nazareth se crut 
appelé à changer la mentalité religieuse de ses 
compatriotes et il commença d'aller par les bourgs 
de Galilée en répandant ce qu'il disait la Bonne Nou- 
velle; c'était l'annonce de la toute prochaine venue 
de ce Royaume de Dieu, que les Juifs attendaient, 
et auquel il leur recommandait de se préparer par 
une piété sincère et confiante et par des œuvres de 
charité. Ceux qui eurent foi en lui le virent tel qu'il 
était, et ils ne s'avisèrent point de le prendre pour 
un dieu, encore moins pour Dieu; mais ils se persua- 
dèrent que Dieu l'inspirait et ils en vinrent à croire, 
et lui aussi sans doute, qu'en lui vivait le Messie 



LE MILIEU DOGMATIQUE ET LES ÉLÉMENTS DU DOGME 469 

promis à Israël. Quand il eut péri, victime à la fois 
de l'animosité des prêtres du Temple et de la rigueur 
romaine, impitoyable aux agitateurs, ses fidèles 
échappèrent au désespoir en s' attachant à la convic- 
tion que Dieu l'avait arraché au tombeau le troisième 
jour et qu'il le renverrait bientôt sur terre pour 
accomplir son œuvre. Dans leur cœur, il était déjà 
au-dessus de tous les homiries; pour la génération 
qui acceptera son enseignement de la bouche de ses 
Apôtres, il sera plus qu'un homme et il grandira dans 
la conscience chrétienne, d'âge en âge, jusqu'à s'iden- 
tifier à Dieu lui-même. 

La résurrection se présentait comme un fait et 
c'est bien encore ainsi que la considèrent aujour- 
d'hui les théologiens, mais les rapports entre la 
nature divine et la nature humaine du Christ, le 
vrai caractère de sa filiation divine, sa relation per- 
sonnelle et substantielle avec Dieu, voilà autant de 
questions que la foi chrétienne a dû poser et résoudre, 
en dehors de toute réalité tangible, et qui forment la 
matière de plusieurs dogmes tout à fait essentiels. 

Toutes choses égales d'ailleurs, la personne du 
Bouddha et, à un degré moindre, celle de Mahomet, 
ont subi une majoration du même genre, puisque le 
premier a fini par devenir l'objet d'un culte, qu'il 
n'avait assurément pas prévu et qui, considéré du 
point de vue initial du mouvement bouddhiste, consti- 
tue une espèce d'absurdité, tandis que le second, qui 
ne prétendait qu'au rôle de confident d'Allah, s'est 
trouvé peu à peu enveloppé d'une légende merveilleuse 
qu'il ne souhaitait point. Cependant cette altération 
de la physionomie réelle de leur fondateur n'a en- 
traîné ni le bouddhisme ni l'islam à des spéculations 

15 



170 l'évolution des dogmes 

aussi nombreuses et aussi compliquées que celle où 
le développement de la christologie a jeté le christia- 
nisme. La raison eu est que jamais le Bouddha ni 
Mahomet n'ont atteint, dans la conscience de leurs 
fidèles, à une dignité aussi haute que celle de Jésus 
dans la foi chrétienne. 

La christologie, qui nous offre plusieurs types excel- 
lents de dogmes purement métaphysiques, est donc 
née du désir naturel de grandir la personne de Jésus, 
que les successives générations chrétiennes ont vive- 
ment senti, et de l'organisation théologique de ce 
désir impérieux, par des hommes tout remplis de la 
pensée des philosophes grecs, touchant Dieu, sa 
nature, son activité et ses hypostases : la foi vivante 
a fourni la matière, la métaphysique grecque*a imposé 
la forme de toute la spéculation christologique. Ainsi 
se sont accordés le besoin dogmatique et les aspira- 
tions du milieu où il s'est produit. 

D'autre part, il existe dans la religion chrétienne, 
au moins dans sa fraction catholique, un certain 
nombre de rites auxquels la foi attache un sens très 
profond; on les nomme sacrements; ils sont censés 
apporter avec eux une grâce particulière : ainsi la 
pénitence efface réellement les péchés, le baptême 
délivre l'homme de la tare mortelle que lui a léguée 
Bon ancêtre Adam, et ainsi de suite pour les- sept 
sacrements de l'orthodoxie romaine. Arrêtons-nous 
un inslant sur celui qui a pris le plus d'ampleur; je 
veux dire Y eucharistie. Qu'était-ce originairement? 
Probablement un rite juif, qui consistait à rendre 
grâce à Dieu, sur le pain et sur la coupe, pour les 
biens qu'il accorde à l'homme, et le mot « eucharistie » 
lui-même, veut dire « action de rendre grâce ». Jésus> 



LE MILIEU DOGMATIQUE ET LES ÉIEMENTS DU DOGME 171 

quand il prenait sa nourriture avec ses disciples, se 
conformait à l'usage courant et, quand il fut mort, 
les Apôtres, en mémoire de lui, répétèrent dans leur 
repas, comme un signe visible de communion, les 
gestes et peut-être les paroles dont il usait d'ordinaire. 
Quand ils rompaient le pain ensemble, ils ne son- 
geaient à autre chose qu'à affirmer leur fraternité et 
leur foi, sans attacher aucune puissance ni même 
aucune signification mystérieuse à leur acte ; puis ils 
se persuadèrent que le Christ lui-mêma leur avait 
prescrit de répéter ce rite « en mémoire de lui » ; puis 
ils lui èherchèrent un sens symbolique et naturelle- 
ment le trouvèrent. Il s'exprime par les mots « Ceci 
est mon corps... ceci est mon sang, le sang de l'al- 
liance, qui a été donné pour vous » ; forinules qui 
semblent recouvrir des idées pauliniennes et qui, 
creusées à leur tour, ont produit le dogme de la pré- 
sence réelle, celui de la transsubstantiation, c'est-à- 
dire du changement de la substance du pain et du 
vin consacrés en chair véritable et en sang du Christ, 
et ce qu'on peut appeler le dogme du sacrifice chré- 
tien. C'est en effet le dogme selon lequel le prêtre, 
qui consacre durant la messe les espèces eucharis- 
tiques, renouvelle en quelque manière le sacrifice 
du Calvaire. 

Nous voilà, certes, très loin de l'eucharistie juive, 
ou même du rite chrétien très simple que célé- 
braient, aux premiers âges de la foi, les commu- 
nautés syriennes et que nous décrit ce petit livre 
dont nous avons déjà parlé, la Didacké. Evidemment 
l'exégèse rabbinique de saint Paul, la métaphysique 
des Grecs et la théologie ingénieuse sont entrées en 
jeu pour charger de tant de complications dogma- 



172 l'évolution des dogmes 

tiques le mémorial primitif et réintroduire en lui 
Tidée antique du sacrifice, devenue maintenant singu- 
lièrement subtile; mais, et c'est la remarque pour le 
moment essentielle, théologie, métaphysique et rab- 
binisme n'ont jamais fait qu'interpréter un rite concret, 
qui semble soutenir et garantir leurs conclusions, et 
qui fait qu'elles échappent en apparence au reproche 
de spéculation pure, sous le coup duquel tombent 
évidemment les dogmes qui touchent, par exemple, 
à la Trinité. 

La religion chrétienne atteint dans la dogmatique des 
rites, aussi bien que dans celle des concepts métaphy- 
siques, une perfection unique ; mais les autres religions 
révélées attachent de même à un certain nombre de 
leurs pratiques une valeur mystérieuse, sacramentelle, 
et, par conséquent, en font matière de dogmes. Le mi- 
nutieux légalisme juif, dont les prescriptions envelop- 
paient la vie entière du croyant, se justifiait par des 
affirmations dogmatiques et portait, pour lui, au 
moins négativement, un résultat supra-sensible, une 
grâce divine : il le gardait dans l'état de pureté néces- 
saire devant Dieu. Il en va de même du ritualisme 
mazdéen et du musulman. Les religions qui ne sont 
point naturellement portées à la métaphysique des 
dogmes, ou qui ne s'implantent point dans un milieu 
favorable à l'éclosion d'une théologie transcendante, 
développent leurs rites dans un sens dogmatique et, 
par ce biais, l'évolution retrouve ses droits sur elles. 
C'est par la naissance de pratiques nouvelles, révélées 
à de saints personnages et propagées par les confré- 
ries religieuses, que l'islam manifeste son médiocre 
besoin dogmatique et sa vie intense. 

Ainsi, à des degrés divers, toutes les religions rêvé- 



LE MILIEU DOGMATIQUE ET LES ÉLÉMENTS DU DOGME 173 

lées se plient à. la nécessité de réfléchir sur leurs 
postulats et tirent de leurs réflexions des combi- 
naisons dogmatiques plus ou moins intéressantes; 
essayons maintenant de comprendre comment prati- 
quement naît un dogme, sous l'action de quels agents 
et par quels moyens. 



r> 



I 



CHAPITRE VII 



La naissance du dogme 



I. — Rôle apparent des individus touchant la naissance du dogme. 

— En quoi il n'est qu'une illusion. 

II. — Action primordiale de la foi vivante. — Elle subit l'in- 
fluence du milieu intellectuel où elle se forme. — Elle fait, 
pour garder le contact avec ce milieu, un effort dogmatique- 
ment fécond. 

III. — Le transport des postulats premiers dans un milieu nou- 
veau. — Exemple : Constitution du christianisme primitif sous 
l'action de l'esprit grec. — Le milieu nouveau poursuit le, 
travail dogmatique. 

IV. — Caractères de la foi génératrice des dogmes : majoration 
et illogisme. Exemple : la christologie. 

V. — Intervention de la théologie. — En quoi elle peut être 
aussi féconde. — Les dogmes proprement théologiques. 

VI. — Résumé : le processus de la naissance du dogme. 



I 

Lorsqu'on étudie l'histoire d'un dogme et qu'on 
remonte la série des textes qui attestent son exis- 
tence, jusqu'à la formule la plus ancienne qui le laisse 
entrevoir, au moins en puissance, dans la foi d'un 
certain temps, on peut recevoir l'impression qu'il 
est sorti de l'effort persévérant des docteurs et que 
son principe se trouve dans la réflexion féconde de 
l'un d'entre eux. C'est là en grande partie une illu- 
sion : nous voyons assez nettement les hommes qui 



LA NAISSANCE DU DOGME 



175 



ont parlé ou écrit ; nous devinons à peine ceux qui 
ont senti, ceux dont les aspirations souvent puis- 
santes, mais qu'une collectivité ne saurait formuler, 
ont été précisées et mises en forme par tel ou tel 
écrivain sacré. 

Je ne nie pas que des penseurs, particulière- 
ment doués pour la contemplation mystique ou la 
spéculation théologique, ne puissent parfois jeter 
les fondements d'un dogme ; il est évident, par 
exemple, que plusieurs des propositions, aujourd'hui 
de foi, qui ont trait aux mérites divers de la Vierge 
Marie, portent la marque de préoccupations naturel- 
lement étrangères à la piété populaire et que seuls 
des théologiens ou des mystiques un peu exceptionnels 
ont pu connaître : telle est la virginité in partu, c'est- 
à-dire « pendant l'enfantement », lequel est censé 
s'être accompli sans modifier l'aspect virginal des 
organes génitaux de Marie; telle est encore l'Imma- 
culée Conception, déduction théologique très raffinée, 
qui n'a pu naître que dans l'esprit d'un moine du Moyen 
Age. Nous avons déjà rencontré l'occasion de dire 
que le dogme de la Rédemption semblait venir tout 
droit d'une méditation de saint Paul sur le scandale 
de la croix et aussi sur la nécessité d'expliquer aux 
Juifs particularistes et étroitement nationalistes, le 
fait, pour eux choquant, de l'extension de l'Évangile 
à des Gentils; il faut donc admettre que la pensée 
de saint Paul marque le point de départ d'au moins 
un dogme essentiel de l'orthodoxie chrétienne et je 
crois, pour ma part, qu'elle a également joué un 
rôle capital dans l'orientation dogmatique du rite 
eucharistique. 
Au reste, la simple existence des Fondateurs suffi- 



1T6 i/ÉVOLUTlON DES DOGMES 

« 

rait à prouver qu'à l'occasion l'action d'un individu 
peut être primordiale dans la vie du sentiment reli- 
gieux. Mais si j'ai tout à l'heure écrit le mot illusion, 
touchant l'impression que semblent nous donner les 
textes sur l'importance exclusive de cette action, c'est 
qu'en fait on constate que si intéressants qu'ils 
puissent être, les individus n'ont d'influence réelle 
qu'autant que le permet l'ambiance où ils se trouvent. 
Le théologien inconnu qui a conçu l'idée de la virgi- 
nité de Marie in partu appartenait probablement à 
l'hérésie docète ; c'est-à-dire qu'il croyait que le corps 
du Christ n'avait été qu'une apparence, et l'opinion 
qu'il émettait sur l'état des organes génitaux de la 
Vierge, après l'enfantement, venait comme un argu- 
ment considérable pour confirmer son opinion fonda- 
mentale : un enfant seulement apparent ne devait 
point causer les mêmes désordres dans le corps d'une 
femme qu'un enfant en chair et en os. Telle était si 
bien l'intention de cette affirmation singulière qu'elle 
fut vigoureusement combattue par les docteurs de la 
grande Église, préoccupés de ruiner le docétisme. Et 
pourtant elle triompha parce qu'elle trouva sympa- 
thie chez les simples qui virent en elle le moyen de 
magnifier plus encore la Vierge et son divin Fils, et 
surtout chez les moines du iv e siècle, épris d'ascé- 
tisme et d'absolue pureté. Elle répondait à une aspi- 
ration, vague dans la forme, mais pourtant profonde 
de la foi : c'est pourquoi elle vainquit les défiances 
premières des docteurs orthodoxes. De même la 
croyance à l'Immaculée Conception rencontra les ré- 
sistances les plus tenaces de certains théologiens, 
aussi bien que celle à la sainteté absolue de Marie, et 
ils citaient des textes qui semblaient leur donner 



LA NAISSANCE DU DOGME 177 

raison. A la fin, ils ont été vaincus aussi, eux et leurs 
textes, parce que l'édification gagnait à leur défaite 
et que la logique, obscure mais invincible, de la foi 
voulait que le Temple habité par le Seigneur durant 
neuf mois se rapprochât autant que possible de la 
perfection divine. 

On a pu soutenir de nos jours que saint Paul n'a- 
vait eu d'autre mérite que de formuler la foi en la 
rédemption, qu'elle était « dans l'air » autour de lui 
et que les Apôtres galiléens eux-mêmes y venaient 
tout naturellement, encore que le Maître ne leur en 
eût, et pour cause, jamais rien dit. Ce n'est là qu'une 
hypothèse et elle diminué arbitrairement l'originalité 
de l'Apôtre des Gentils, mais il est juste de dire que 
dans les milieux judéo-païens, où saint Paul fit le plus 
grand nombre de ses recrues, l'idée d'un Sauveur, 
d'un Purificateur suprême, d'un grand sacrifice expia- 
toire était courante et que d'autre part, son coup de 
génie théologique, en même temps qu'il justifiait son 
œuvre apostolique, apportait aux judéo-chrétiens un 
trait de lumière par lequel achevait de se dissiper 
l'obscurité du supplice accepté par Jésus. C'est pour- 
quoi la croyance à la rémission des péchés par le 
mérite des souffrances du Christ s'implanta sans tar- 
der dans la conscience chrétienne. 11 en fut de même, 
pour des raisons fort analogues, des commentaires 
dont Paul enveloppa le rite eucharistique. 

Le thème une fois posé, dans un cas comme dans 
l'autre, il devait se développer par le simple mouve- 
ment de la vie chrétienne, en variations plus ou 
moins confuses et désordonnées; il appartenait aux 
docteurs d'y mettre de la clarté et de l'ordre, aux au- 
torités compétentes d'y faire un choix convenable. 



178 l'évolution !>BS dogmes 

En somme, l'initiative plus ou moins féconde des in- 
dividus, dans les divers cas que nous venons de pas- 
ser en revue, sortait plus ou moins directement des 
suggestions de l'ambiance et ne portait des fruits que 
parce qu'elle tombait sur un terrain préparé pour la 
recevoir. 

Il en est toujours ainsi. Le rôle des individus peut 
être capital lorsqu'il s'agit de poser des déductions 
théologiques tirées d'un certain nombre de postulats 
dogmatiques, et surtout lorsqu'il s'agit de construire 
les vastes synthèses, qui marquent comme les paliers 
de la foi ; et c'est pourquoi des hommes comme saint 
Augustin, saint Jérôme ou saint Thomas d'Aquin 
tiennent une telle place dans l'histoire du dogme; 
mais, quand il s'agit d'une de ces propositions fonda- 
mentales sur lesquelles repose le dogmatique propre 
d'une religion, c'est au sentiment religieux lui-même 
qu'il faut demander d'où elle vient, car c'est lui qui 
Ta enfantée. 



II 



Le grand facteur de dogmes, c'est donc, au fond, 
la foi elle-même. Tant que la foi est vraiment vivante, 
elle est active ; elle s'inquiète des objections que peut 
lui susciter la vie journalière, elle les réfute; surtout 
elle répond aux questions, elle pare aux nécessités, 
que sa seule existence dans un milieu qui se trans- 
forme sans cesse, lui révèle à chaque instant. Du jour 
où elle semble définitivement ancrée dans une immo- 
bilité confiante, comme si elle tenait la certitude de 
reposer au sein de la vérité absolue, on peut affir- 



LA NAISSANCE DU DOGUE 



179 



mer que ses jours sont comptés ; la vie ne tarde pas 
à la dépasser de toutes parts et bientôt elle apparaît 
aux yeux les moins prévenus comme la survivance 
inerte d'un passé défunt; l'immobilité, c'est donc pour 
elle le commencement de là ruine et son annonce 
certaine. Il arrive que la persistance immuable des 
rites qui l'enveloppent donne des illusions assez 
longues sur son véritable état; *elles ne résistent pas 
à l'épreuve du temps. Le paganisme gréco-romain 
était mort bien avant que ne cessassent les cérémo- 
nies qu'il avai tins Jurées. 

Tant qu'elle vit, cette foi, considérée dans tout l'en- 
semble de ceux qui la: paTtagent et non pas seule- 
ment dans une élite plus ou moins factice, a pour 
caractère premier de subir l'influence du milieu intel- 
lectuel et social dont elle est d'ailleurs, pour sa part, 
un des éléments. A vrai dire, elle semble toujours 
quelque peu en retard sur ce qu'on peut appeler l'es- 
prit public, sauf lorsqu'elle domine et régit toute la 
vie intellectuelle, comme a fait le christianisme dans 
l'Europe du Moyen Age. En d'autres termes, elle est 
rarement tout à fait d'accord avec la science de son 
temps, pour peu que celle-ci fasse des progrès un peu 
rapides. La raison en est que les masses croyantes ne 
reçoivent que très lentement l'impression des mou- 
vements intellectuels, qui, perçus tout de suite par 
les fidèles instruits, mettent du temps à descendre 
dans les couches profondes du peuple. Tout de même 
elle chemine dans la même direction que la culture 
générale du temps et du pays où elle vit, et à sa suite. 
Il surfit de réfléchir un instant à la mentalité 
religieuse moyenne des Espagnols et à celle des Fran- 
çais, deux peuples dont la grande majorité professe la 



180 l'évolution des dogmes 

religion catholique et de tirer les quelques conclusions 
que la comparaison la plus superficielle suggère, pour 
prendre une idée très claire des différences que 
créent, dans la même confession et dans le même 
temps, une ambiance intellectuelle différente. Une 
comparaison entre le catholicisme français du 
xvii* siècle et celui du xix c ne serait pas moins sug- 
gestive et tout homme instruit en peut rassembler 
les éléments en quelques instants. A toutes les épo- 
ques il est visible que la masse sincère et naïve des 
croyants ignorants ralentit la marche du sentiment 
religieux; la conviction des simples est l'appui le plus 
solide des conservateurs, en matière de foi. Cepen- 
dant, sous les réserves que je viens de faire, la foi 
vivante évolue, de toute évidence, et dans le même 
sens que toute la culture de ceux dont elle guide la 
vie religieuse ; et cet effort constant qu'elle fait pour 
ne pas perdre un contact nécessaire à son existence 
et parfois tout de même difficile à garder, avec son 
ambiance intellectuelle, est un des agents les plus 
actifs de la formation du dogme. 

Et d'abord, dès son début, aucune religion ne bâtit 
sur une table rase ; nous savons déjà que si brusque 
que soit son apparition, et si rapide son succès, elle 
n'est jamais complètement nouvelle, en ce sens qu'elle 
répond à des besoins qu'elle satisfait, sans doute, 
mais dont aussi elle s'alimente. Si simples que puis- 
sent être ceux parmi lesquels elle s'implante primiti- 
vement, elle se plie tout naturellement à leurs formes 
d'esprit, avant que de contribuer, par un jeu souvent 
subtil d'actions et de réactions, à les modifier. 

Le bouddhisme, par exemple, naît d'un problème 
proprement indou: il tend à délivrer l'homme de l'an- 



LA NAISSANCE DU DOGME 181 

goisse des renaissances perpétuelles, d'où sortent une 
suite ininterrompue de maux et de misères; il accepte 
donc les postulats de la métaphysique indoue et toute 
son originalité gît dans les moyens qu'il propose à ses 
fidèles pour trouver la route du bonheur et de l'anéan- 
tissement. On ne conçoit pas qu'il ait pu naître ail- 
leurs que dans l'Inde et, aussi bien, quand il en est 
sorti, il s'est profondément modifié. Le christianisme 
de Jésus s'enfermait dans un cadre juif et se présen- 
tait simplement comme une sorte de réforme piétiste 
de la religion d'Israël, en vue d'un grand événement 
que les Juifs seuls attendaient : la venue prochaine 
du Royaume de Dieu. Le Maître ne venait pas pour 
abolir la Loi, mais au contraire pour l'accomplir jus- 
qu'au dernier iota; autrement dit il n'entrait pas dans 
son esprit de rien changer aux croyances de son 
peuple, mais seulement de les rendre plus intimes et 
plus mystiques, et, en même temps, de tirer d'elles 
des résultats pratiques, pour le plus grand bien de la 
justice et de la charité. De même Mahomet ne préten- 
dait-il pas fonder une religion nouvelle, mais bien 
ramener le culte d'Allah à sa pureté primitive, en le 
débarrassant de la superstition qui avait fait superpo- 
ser au Dieu unique, qui « seul est Dieu », nombre 
d'idoles. Quand il eut nettoyé la Caaba de leurs 
images et que les Arabes eurent consenti à répéter 
avec lui « Dieu seul est Dieu », son œuvre propre- 
. ment dite de réformateur religieux était en principe 
terminée; il ne restait qu'à l'organiser, c'est-à-dire 
à imposer le Coran, lequel, au reste, ne faisait 
guère que codifier, sous une forme plus ou moins 
frappante, des idées et des croyances répandues dans 
le milieu où vivait le Prophète . 

16 



182 l'évolution des dogmes 



III 



Du seul fait que toute religion, même révélée, n'est 
au vrai que la mise en forme des aspirations reli- 
gieuses d'un certain milieu, même lorsqu'elle y est 
introduite par un Inspiré doué d'une personnalité 
très originale, on peut inférer que transportée dans 
un milieu qui n'est pas le sien, elle n'y vivra qu'à la 
condition de s'y adapter; il pourra même arriver que 
l'adaptation ressemble à une radicale transformation. 
Le christianisme, transporté du milieu palestinien dans 
le milieu grec, nous offre de ce phénomène un exemple 
frappant. 

Tout porte à croire, avons-nous vu, que le Christ ne 
songeait point à préparer le salut du monde entier. et 
que son regard ne dépassait pas l'horizon d'Israël; 
peut-être sa bienveillance s'était-elle étendue à quel- 
ques étrangers qui l'avaient imploré, dans leur mal- 
heur, avec une foi touchante, mais il semble aujour- 
d'hui un peu naïf de parler de son universalisme. 
Toutefois la simplicité extrême de sa doctrine et, 
j'ajoute, de la théologie juive, sur laquelle elle s'ap- 
puyait, le peu d'importance qu'il semblait attacher 
aux rites et aux pratiques, par rapport à la piété du 
cœur et à la charité, favorisaient évidemment l'accep- 
tation de sa Loi par les hommes « de bonne volonté » 
de toutes les nations. En fait, elle ne tarda pas à sortir 
d'Israël. La raison principale en fut que les Juifs ayant 
essaimé hors de leur pays, avaient constitué, dans les 
grandes villes de la Méditerranée orientale, des groupes 
considérables, auxquels les Apôtres songèrent assez 
naturellement à communiquer la Bonne Nouvelle. 



LA NAISSANCE DU DOGME . 183 

Autour de chacun de ces groupes, dont les synago- 
gues marquaient le centre, gravitait tout un peuple de 
païens d'origine, gagnés déjà par l'élévation du mo- 
nothéisme juif et par la morale qui l'accompagnait. 
Or, il arriva que les Juifs proprement dits ne firent 
pas en général un bon accueil à l'Évangile; l'humble 
Galiléen figurait mal le Messie triomphant qu'ils 
attendaient, celui qui devait réduire les nations au 
rôle d'escabeau pour les pieds d'Israël; saint Paul, 
Barnabe, d'autres aussi, qui se donnèrent la tâche de 
prêcher la vérité dans les synagogues « de la disper- 
sion », c'est-à-dire chez leurs compatriotes établis en 
terre grecque, y furent en somme très mal reçus et, plu- 
sieurs fois, leur initiative faillit leur coûter la vie. En 
revanche, les prosélytes venus du paganisme mon- 
trèrent aux Apôtres de bien meilleures dispositions; 
ils ne partageaient point les préjugés d'un judaïsme 
étroitement nationaliste et ils recevaient avec plaisir 
l'annonce qu'un homme de Dieu leur apportait le 
salut éternel, en échange de la foi qu'ils mettraient en 
lui. (N'oublions pas, en effet, que les Apôtres ne 
disaient plus comme Jésus « le Royaume arrive », 
mais bien « le Seigneur arrive » ; ils prêchaient le 
Seigneur, sa dignité messianique, sa résurrection 
et, Paul, son sacrifice salutaire, et non plus seule- 
ment le Royaume, désormais subordonné à la parou- 
*ie, au retour du Christ.) Paul comprit ces hommes- 
là, et, puisque les Juifs le repoussaient, il se tourna 
franchement vers eux. Pour eux il abandonna la Loi 
juive, dont la pratique leur était impossible et, d'ail- 
leurs, leur déplaisait; il proclama que les œuvres de 
la Loi disparaissaient devant l'œuvre de la Croix, que 
le Christ avait voulu mourir pour le salut de tous les 



184 l'évolution des dogmes 

hommes. Tous les chrétiens Juifs, les disciples directs 
de Jésus, n'acceptèrent pas volontiers pareille défor- 
mation de sa pensée, mais comme, en définitive, le 
plus important pour une secte c'est de gagner des 
adhérents et que le coup d'audace de Paul en amena 
beaucoup au christianisme, qu'en fait même il lui 
préparait la conquête de tout le monde romain, sa 
manière de voir et d'agir finit par s'imposer : peu à 
peu le néo-judaïsme de Jésus se mua en une véri- 
table religion originale et universaliste. 

Mais en pénétrant sur le terrain grec, il se plaçait 
dans un milieu tout à fait différent de celui pour 
lequel il était né. Le changement pouvait ne point se 
manifester immédiatement et ne point porter sans 
retard ses conséquences, parce que les premières 
conquêtes que la foi chrétienne fit chez les païens ne 
lui gagnèrent, à très peu d'exceptions près, que de 
petites gens, lesquelles n'avaient point une culture 
assez forte « selon le siècle » pour sentir nettement 
la disconvenante entre leur esprit et celui du néo- 
judaïsme paulinien : il leur suffisait de croire et d'es- 
pérer; ils n'éprouvaient qu'un très médiocre. besoin 
de raisonner leur foi et leur espérance, mais ils en 
vivaient. D'ailleurs, beaucoup d'entre eux avaient 
déjà rejeté les croyances desséchées de leurs ancêtres 
et ils venaieut à l'Église en traversant la Synagogue: 
leur exemple suffisait à rassurer les convertis de la 
pure gentilité et, en fait, leur présence dans l'Église 
établissait une véritable transition entre la mentalité 
juive, déjà modifiée dans les communautés de la dis- 
persion, et la mentalité hellénique. 

Les choses changèrent tout à fait quand la foi chré- 
tienne passa des serviteurs aux maîtres et qu'elle fut 



LA NAISSANCE DU DOGUE 



185 



acceptée par des'hommes instruits. Les Gréco-Romains 
se trouvaient soumis, d'un bout à l'autre de la Romania, 
à une même éducation intellectuelle, qui se développait 
en. trois cycles d'études, dont la grammaire, la rhéto- 
rique et la philosophie constituaient les centres. Cette 
éducation,, par l'habitude et l'hérédité, s'était à ce 
point emparée de leur esprit /ju'ii leur semblait tout 
à fait impossible de se passer d'elle ; ils la jugeaient 
d'ailleurs belle et croyaient qu'elle méritait à tous 
points de vue d'être aimée ; ils ne concevaient même 
pas qu'un homme digne de ce nom pût la négliger; 
le faire eût été se ravaler au rang des barbares. Or, 
on le voit bien dès le second siècle, dans les écrits 
des apologistes qui tentèrent de relever le christia- 
nisme du mépris où le jetaient les préjugés de la cul- 
ture hellénique, la foi, tout en commençant à faire, 
des recrues parmi les intellectuels, était considérée, 
parla majorité d'entre eux, comme une « philosophie 
barbare », grossière et lourde, indigne de toute com- 
paraison avec l'autre, la véritable, celle des Sages de 
la Grèce. Les chrétiens instruits, ou mieux les 
hommes instruits devenus chrétiens, parce qu'ils 
trouvaient, dans les affirmations chrétiennes, une 
réponse, pour eux satisfaisante, aux questions qu'ils 
se posaient sur la vie, sur le monde et sur Dieu, affec- 
taient quelquefois le plus beau détachement à l'égard 
de la culture qui les avait formés, et il leur arrivait 
même de se laisser aller à l'insulter; mais ce n'était 
pas le cas ordinaire; la plupart d'entre eux conti- 
nuaient de l'aimer, de l'admirer et n'avaient pas de 
plus cher désir que de la concilier avec leur foi nou- 
velle, incapables qu'ils se sentaient de sacrifier l'une 
à l'autre. 

16. 



186 L ÉVOLUTION DES DOGMES 

Ils se mirent donc à regarder la 'foi chrétienne à 
travers la philosophie grecque; pour venger leurs 
croyances des mépris orgueilleux qui les humiliaient, 
ils s'efforcèrent de découvrir des rapports entre elles 
et les spéculations des philosophes, et ils en Tirent 
finalement de si frappants qu'ils jugèrent que Platon, 
et, avant lui, nombre de penseurs grecs avaient dû 
piller la Bible. Supposition singulière (à laquelle des 
Juifs d'Alexandrie s'étaient déjà arrêtés), mais qui 
offrait le grand avantage, d'attribuer une origine com- 
mune, et également divine, aux vérités chrétiennes 
et aux vérités philosophiques ; qui donnait également 
le moyen de compléter, au moins d'interpréter, les 
unes par les autres. Nos « intellectuels » chrétiens 
n'y manquèrent pas et dès qu'elle se fut fourvoyée 
parmi ces raisonneurs, la simple et plastique doctrine 
apostolique, déjà singulièrement amplifiée par saint 
Paul, subit l'invincible pression de l'intellectualisme 
hellénique, qui finit par remplir tout entière. 

Alors on vit les spéculations platoniciennes et stoï- 
ciennes sur le Logos s'appliquer au Christ, et, non seu- 
lement elles, mais toute la théologie philosophique. A 
toutes les questions qu'agitaient les écoles, le christia- 
nisme fut tenu de fournir une réponse. Et ces réponses, 
comme celles des philosophes eux-mêmes, furent des 
dogmes, dont la littérature biblique et la littérature 
apostolique, convenablement interrogées, fournirent 
les justifications nécessaires. Alors s'épanouirent non 
seulement le dogme de la Rédemption., qui devint 
comme le pivot de tout le christianisme,' mais celui 
de l'Incarnation, celui de la divinité du Christ, celui 
de la Trinité, avec les dogmes rituels du baptême et 
de l'eucharistie. Floraison étrange assurément et qui, 



LA NAISSANCE DU DOGME 



187 



selon toute apparence, aurait singulièrement scand&T 
Usé les Douze et le Maître lui-même, mais floraison 
nécessaire et que la logique commandait. Nécessaire, 
car elle représentait au fond l'adaptation de la foi 
chrétienne à l'esprit grec ; logique, car elle sortait 
de l'application de cet esprit à la foi chrétienne. 

A vrai dire, les conciliations du genre de celle que 
je viens de rappeler offrent, considérées dans leur 
détail, des étrangetés surprenantes et c'en est/une déjà, 
de belle taille, que de découvrir la même direction de 
pensée chez les prophètes juifs et chez Platon; mais 
la nécessité, qui, dit-on, ne connaît pas de toi, ne 
s'arrête point à ces bagatelles : puisque le christianisme 
en s'hellénisant, n'avait point su se débarrasser de 
l'Ancien Testament, force lui était de s'en accommo- 
der, et il s'en accommoda. Quand même, au courant 
du h* siècle, les gnostiques et Marcion lui offrirent le 
moyen de rejeter la Bible juive, en rapportant son 
inspiration à un esprit fort inférieur au vrai Dieu et 
incapable de le comprendre, il repoussa leur doctrine 
avec horreur, afin de maintenir l'unité de Dieu et 
l'attribution à Dieu de la création du monde, suivant 
les affirmations de la Genèse. D'ailleurs, Philon 
n'avait-il pas déjà prouvé que la Loi de Moïse et la 
sagesse des Grecs ne semblaient incompatibles qu'à 
ceux qui les entendaient mal ? 

Au reste, dès que se trouve accompli dans ses 
grandes lignes l'indispensable travail d'adaptation 
d'une religion quelconque à un milieu qui n'était pas 
le sien, elle compte au nombre des éléments consti- 
tutifs de ce milieu et elle en suit l'évolution. Le déve- 
loppement de sa dogmatique, l'assouplissement et 
l'extension à des sentiments nouveaux de ses formules 



188 i/ÉVOLCTIOJï DES DOGMES 

de foi manifestent ce travail intérieur, qu'elle subit, 
sons peine de s'immobiliser et de périr. Ce travail 
c'est la foi profonde et vivante qui l'accomplit et 
c'est elle qui continue d'agir comme la grande géné- 
ratrice des dogmes. 



IV 



Par elle-même, cette foi se révèle majorante et 
illogique. Elle ne cherche pas à mieux connaître son 
objet et à en pénétrer la véritable nature ; elle ne veut 
que le grandir, dût-elle, pour y parvenir, le rendre 
méconnaissable. Les disciples de la première heure 
ne virent sans doute en Jésus qu'un prophète aimé 
de Dieu ; puis leur conscience, tout emplie de l'espé- 
rance messianique, accomplit spontanément la trans- 
position nécessaire pour reconnaître, dans le doux 
Maître galiléen, le puissant Messie promis à Israël; 
les Apôtres prêchèrent donc le Christ (équivalent grec 
de Messie) ressuscité. Mais les Grecs n'attendaient, 
eux, aucun Messie et même, pris au propre, le mot 
ne leur offrait aucun sens intelligible ; ce qu'ils com- 
prirent seulement, c'est que Jésus était venu sur la 
terre, armé de la grâce de Dieu, et qu'il y était mort 
pour leur salut, pour leur ouvrir les portes d'un 
Royaume qu'ils tendirent naturellement, de très 
bonne heure, à identifier, non point à une réalité 
terrestre, mais à un monde supra-sensible, au ciel, 
ou à la vie éternelle. Bientôt ils crurent que lui-même 
venait du séjour de la lumière, qu'il y avait préexisté 
à son œuvre; puis on dit qu'il avait devancé le 
monde, en attendant qu'on fît de lui l'ouvrier suprême 



LA NAISSANCE DU DOGME 189 

de Dieu et l'auteur même de la création. En ser-î 
rant de près l'expression de « Fils de Dieu », qui 
marquait originairement un rapport particulièrement 
intime entre l'âme de Jésus et le Père céleste, on en 
vint à en tirer l'idée d'une filiation véritable. Dieu 
restant le Père, le Christ devenait le Fils ; et Ton 
disait qu'il avait été adopté par Dieu, ou bien que 
Dieu l'avait engendré par l'intermédiaire de son 
Esprit. Dans un cas comme dans l'autre, on le ratta- 
chait étroitement à Dieu, on relevait vers Dieu et, dès 
le début du 11 e siècle, il est infiniment probable que 
la masse chrétienne n'hésite plus : Jésus est Dieu. 

Le premier article de la foi chrétienne proclamait 
l'unicité de Dieu : comment faire ? Ce n'était point 
une solution satisfaisante que de se contenter de 
subordonner le Fils au Père, car il restait toujours 
deux dieux et, d'ailleurs, la foi réclamait, entre le 
Père et le Fils, une distinction, faute de laquelle la 
Passion perdait tout son sens et, à vrai dire, le chris- 
tianisme tout son objet. Néanmoins les chrétiens se 
contentèrent pendant longtemps de cette solution-là 
et, cependant, ils continuaient d'affirmer qu'il n'exis- 
tait qu'un Dieu. En réalité, quand ils arrêtaient leurs 
réflexions sur Jésus, ils ne pouvaient s'empêcher de 
le hausser jusqu'à Dieu et quand ils parlaient de 
Dieu, ils ne pouvaient pas faire autrement que de 
proclamer qu'il était Un. Voilà un exemple frappant 
de la puissance de majoration de la foi vivante et de 
son mépris des difficultés les plus déconcertantes. Du 
petit au grand, il serait aisé d'en fournir beaucoup 
d'autres. \ 

Dès que la foi s'applique à une idée, elle la pousse 
jusqu'à l'absurde, au besoin, tant qu'elle trouve en 



— * . . 



190 L'ÉVOLUTION DBS DOGlfBB 

elle de quoi s'alimenter ; s'il s'agit d'un fait, elle l'en- 
jolive, elle l'amplifie, le déforme sans aucun souci, 
non seulement de ce que nous nommons la vérité 
historique, mais encore de la vraisemblance et du 
bon sens. Bien entendu, plus la foi descend dans les 
couches populaires, moins elle se montre difficile 
sur la logique et, en revanche, plus elle se montre 
féconde en majorations. Il suffit, polir s'en rendre 
compte, de réfléchir un instant sur les légendes «que 
la piété tisse dans toutes les religions autour des saints 
personnages et sur les miracles qu'à peu près chaque 
confession invoque pour prouver la vérité de son 
credo; lés absurdités pullulent dans ces récits édi- 
fiants et pourtant la foi de bien des hommes a trouvé 
en eux un réconfort efficace. 



Il est difficile de dire jusqu'où la foi spontanée 
des simples pourrait pousser l'incohérence ; en fait, 
la réflexion des croyants plus éclairés l'empêche de 
dépasser certaines limites; c'est cette réflexion qui 
suscite la théologie, laquelle est aussi un agent im- 
portant dans la naissance des dogmes. Reprenons 
l'exemple que nous empruntions tout à l'heure à la 
christologie. 

Un moment vint donc, dès le début du 11 e siècle, 
où les chrétiens se persuadèrent couramment que 
la nature du Christ avait été celle d'un dieu. Présen- 
tée sous cette forme, semblable proposition n'avait 
rien qui pût scandaliser un Gréco-Romain; la des- 
cente, la vie et même la mort corporelle d'un dieu 



»v«i 






LA NAISSANCE DU DOGME i9i '^'"M 

. ' • >' -£, 

sur la terre n'apportait aucun 'trouble dans son es- » l|i 

prit ; et je crois, pour ma part, que celui des convertis i , v| 

de la gentilité qui, pour exprimer aussi complètement <^? :f 

que possible ses sentiments d'adoration et d'amour ^ Kil 



pour Jésus, les enferma sous cette affirmation « Il 
est dieu », se laissa tout simplement aller à une 
exagération de langage que ses habitudes d'éducation 
autorisaient et à laquelle il n'attachait pas une valeur 
absolue. Là où le Juif aurait dit « Dieu est en lui », le 
Grec pouvait dire « C'est un dieu », sans prévoir les 
terribles difficultés qu'une variante, insignifiante à 
ses yeux, allait provoquer. La foi chrétienne n'ad- 
mettait pas qu'il y eût des dieux : elle proclamait 
même, avec une énergie particulière, qu'il n'en exis- 
tait qu'un : si donc Jésus était un dieu, il fallait qu'il 
fût Dieu lui-môme. Mais, durant trente années au 
moins, ses disciples l'avaient connu, vivant comme un 
homme ordinaire et il était mort ; pour peu qu'on y 
attachât son attention ne devait-on pas trouver invrai- 
semblable que l'Infinité divine pût s'enfermer dans 
les limites étroites d'un corps périssable? Et, d'autre 
part, est-ce que la souffrance était digne de Dieu ? Et 
quel sens pouvait bien revêtir la Passion, si Dieu le 
Père, lui-même, l'avait endurée? L'histoire évangé- 
lique imposait la nécessité de maintenir au Fils une 
personnalité distincte de celle du Père; alors, com- 
ment concevoir la relation de l'un à l'autre et surtout 
comment retrouver l'indispensable notion de l'unicité 
de Dieu? 

Ce fut l'affaire des théologiens de concilier toutes 
les contradictions. Leur tâche ne fut d'ailleurs pas 
facile, parce que la foi ne voulait abandonner aucune 
de ses acquisitions. Grâce au secours que leur offrit, 



: * 



m 



192 l'évolution djss dogmes 

d'opportune façon, la dialectique des Grecs et la lan- 
gue de leur métaphysique, ils parvinrent à expliquer 
que Dieu, un dans son être et sa substance, était 
pourtant aussi trois, en ce que son élre et sa sub- 
stance, se répartissaient entre trois personnes distinc- 
tes, le Père, le Fils ou Verbe et l'Esprit ; que Jésus, 
seconde personne de la Trinité , consubstantiel et co- 
éternel au Père, verus deus, véritablement Dieu, par 
conséquent, avait, durant son passage sur terre, inté- 
gralement revêtu la qualité d'homme, qu'il avait vécu 
et qu'il était morl, comme un véritable fils d'Adam, 
verus horno. Le concile de Nicée en 325 s'arrêta aux 
formules que voici : « Nous croyons en un seul Dieu, 
Père tout-puissant, auteur de toutes choses visibles 
et invisibles. Et en un seul Seigneur, Jésus-Christ, le 
Fils de Dieu, seul engendré du Père, c'est-à-dire delà 
substance (oû<n'a = substantia) du Père, Dieu de Dieu 
fôebv kx Ô£ou = Deum ex Deo), lumière de lumière, 
engendré et non créé, consubstantiel (6(j.oou<itov=ttntMs 
substantiœ) au Père; par lequel toutes choses sont 
devenues, tant au ciel que sur la terre, qui est des- 
cendu pour nous, hommes, et pour notre salut, qui 
s'est incarné et s'est fait homme; qui a souffert, qui 
est ressuscité le troisième jour et monté aux cieux; 
qui reviendra juger les vivants et les morts ; et au 

Saint-Esprit » Ainsi se trouvaient résolues toutes 

les difficultés que le désordre, dont la foi n'avait pas 
su garder son activité, avait fâcheusement susci- 
tées («). 

Quand je dis résolues, je ne me placç pas, natu- 
rellement, au point de vue d'un critique moderne, 

(1) Cf. Réville, Histoire du dogme de la divinité de Jésus- 
Christ, 3 e édition. Paris, 1904. 



LA NAISSANCE ; DU DOGME 193 

qui aurait beaucoup de mal à retrouver des idées 
intelligibles pour lui sous toutes ces formules, si 
précises dans leurs affirmations; mais un chrétien, 
instruit des formes de raisonnement et de pensée de 
la métaphysique du iv a siècle, croyait les entendre, et 
le simple se réjouissait parce qu'il retrouvait en elles 
tout ce à quoi il croyait, sans savoir l'organiser. Le 
Symbole de Nicée fixait définitivement plusieurs 
dogmes essentiels : l'Unicité de Dieu, la Trinité, les 
deux natures du Christ, sa consubstantialité par rap- 
port au Père, l'Incarnalion, la Rédemption, le Juge- 
ment dernier. 

Sur cet exemple particulier, mais frappant, nous 
pouvons juger de la nécessité et de la nature de la 
collaboration de la foi vivante et de la théologie pour 
engendrer le dogme; lequel ne revêt évidemment ses 
caractères propres que lorsqu'il est formulé. La foi a 
fourni sa matière souvent informe; la théologie Ta 
organisée. 

Au reste, la réflexion théologique ne se réduit pas 
nécessairement à ce rôle un peu accessoire, encore 
qu'indispensable; il lui arrive aussi de déduire des 
dogmes nouveaux des propositions de foi qu'elle met 
en forme. Ni la présence réelle, ni la transsubstan- 
tiation, ni l'idée de sacrifice introduite dans l'eucha- 
ristie, ne viennent de la foi populaire, non plus que 
le dogme de l'Immaculée Conception, ou celui de 
l'infaillibilité du pape ou ceux qui s'attachent à la 
plupart des sacrements ; tous portent la marque de 
leur origine : ils sortent de la méditation des docteurs 
sur des textes ou des rites; ce sont les conclusions de 
raisonnements de logique mystique. Jamais un simple 
ne s'aviserait de penser que la Vierge Marie devait 

' 17 



194 L'ÉVOLUTION DES DOGMES 

être soustraite du péché originel parée qu'elle ne pou- 
vait avoir reçu le baptême, qui l'efface, avant que 
d'enfanter le Christ, et que son corps, pour porter 
Dieu, devait être pur de la souillure commune. Moins 
encore, se persuaderait-il de lui-même qu'un homme 
vivant et mortel, dont la personne et les actes peuvent 
ne pas lui plaire, ne se trompe pas lorsqu'il tranche 
d'autorité des questions fort compliquées, sur les- 
quelles les docteurs les plus subtils ont longuement 
disputé sans se mettre d'accord. Les théologiens lui 
affirment que cela est; il peut l'accepter, il ne l'in- 
venterait pas; non plus qu'il ne découvrirait les inter- 
prétations symboliques par lesquelles le mysticisme et 
la théologie fécondent les rites. 

Si la foi vivante n'hésite guère dans ses majorations 
et ne prend pas souci des contradictions où elle se 
jette parfois, il n'en va pas de même des conciliations 
théologiques. Elles ne viennent d'ordinaire qu'au 
bout d'une période souvent longue de disputes, de 
tâtonnements et d'hésitations. Cette période agitée est 
aussi dogmatiquement très féconde, en ce sens que 
les contestations et les discussions permettent d'éclair- 
cir beaucoup de notions actives, mais demeurées 
obscures, dans la conscience religieuse qui les avait 
enfantées, et de tirer d'elles les propositions de foi 
qu'elles enferment en puissance. Nous l'avons déjà 
remarqué, la plupart des formules dogmatiques ont, 
dans leur origine, un caractère négatif; elles semblent 
beaucoup plus préoccupées de nier et de condamner 
une opinion que d'établir l'opinion contraire. Dans la 
religion chrétienne, notamment, les décisions dog- 
matiques des autorités compétentes, conciles, papes 
ou évoques, se présentent le plus souvent sous la 



LA NAISSANCE DU DOGME 



195 



forme d'un anathème lancé contre telle ou telle pro- 
position. Tout le monde a présents à l'esprit le décret 
Lamentabili et l'encyclique JPascendi, touchant les 
erreurs des modernistes; ces deux documents ponti- 
ficaux sont dans la tradition de l'Église quant à la 
manière dont elles présentent la doctrine orthodoxe. 

Je citais tout à l'heure la décision du concile de 
Nicée sur la christologie et la Trinité : elle marquait 
le point d'aboutissement de deux siècles de querelles. 
Par exemple, des chrétiens judaïsants, demeurés 
fidèles à la tradition première, s'étaient obstinés à 
soutenir que Jésus-Christ n'avait jamais été qu'un 
homme inspiré de Dieu et fait Messie par lui; d'autres, 
désireux de maintenir à tout prix l'unité divine, 
prétendaient que c'était Dieu, le Père lui-même, qui 
s'était incarné, pour souffrir et mourir sous les traits 
de l'homme Jésus; d'autres encore affirmaient que 
Dieu ne s'était fait homme qu'en apparence; d'autres 
réduisaient le Christ à n'être qu'un Esprit supérieur 
descendu du séjour de lumière et de perfection qu'ils 
appelaient le Plerôme, et associé momentanément à 
l'homme Jésus, pour exécuter les ordres du Père 
Suprême; d'autres pensaient que le Fils n'avait pas 
toujours existé, qu'il était né de la volonté du Père, 
ou bien qu'il lui ressemblait, sans avoir part à sa 
substance; et quantité d'autres opinions, plus ou 
moins singulières, trouvaient aussi des partisans. Si 
on relit le Symbole de Nicée en songeant à toutes 
ces « hérésies », on s'aperçoit qu'implicitement, ou 
explicitement, elles y sont condamnées. 

Le Symbole, rédigé par une nombreuse assemblée 
d'évéques, exprimait l'opinion de la majorité des fidèles, 
celle que la dispute avait peu à peu dégagée des contra- 



196 l'évolution des dogmes 

dictions. Bien peudedogmes se sont établis deplano : 
les dogmes eucharistiques ont été l'objet de longs 
débats et tout le Moyen Âge a disputé sur l'Imma- 
culée Conception. Les. plus illustres docteurs la reje- 
taient, mais le mysticisme monacal l'avait adoptée, 
la foi populaire qui voyait en elle un « embellisse- 
ment » de la Vierge Marie, l'acceptait avec joie; les 
autorités ecclésiastiques ont fini par céder et par 
rendre officielle la croyance qui existait depuis long- 
temps dans la conscience religieuse de tant de chré- 
tiens. • 



VI 



Résumons-nous donc. Le point de départ le plus 
ordinaire d'une conception dogmatique se trouve dans 
la foi vivante des masses croyantes : elle s'y présente 
tantôt sous la forme d'une réaction d'une certaine 
ambiance intellectuelle sur les postulats, déjà acquis, 
de la religion en cause; tantôt sous celle d'une majo- 
ration, par laquelle se révèle et s'entretient la vie 
même de la foi. Cette majoration s'inspire souvent 
d'un zèle pieux très ardent, plus que de la prudence 
et de la logique, qualités dont les fidèles simplement 
sincères ne prennent que fort peu de souci; c'est alors 
aux intellectuels, aux théologiens d'intervenir, d'ex- 
pliquer jusqu'à l'inexplicable et de concilier les plus 
radicales contradictions. La certitude où vit la foi de 
tenir la vérité en s'attachant aux conceptions les moins 
faites, en apparence, pour marcher ensemble, facilite 
singulièrement la tâche des docteurs. Ces derniers, 
à leur tour, découvrent parfois, au cours de leurs 



LA NAISSANCE DU DOGME 



197 



combinaisons et réflexions, des propositions que la 
foi accepte et transforme çn dogmes. Enfin la formule 
proprement dite, celle qui façonne et pose le dogme 
dans sa forme précise, sort, d'ordinaire, de débats qui 
peuvent être âpres et longs. Cette formule est toujours 
Foeuvre des théologiens, des autorités, mais la matière 
des grands dogmes, des dogmes fondamentaux, est 
toujours l'œuvre de la foi vivante et anonyme : en ce 
sens, un dogme est, au premier chef, un phénomène 
social; ses caractères et sa portée varient avec le 
milieu religieux qui Ta produit. 



17. 



CHAPITRE VIII 



Les obstacles : le Livre et la Règle de foi 



I. — Difficulté et nécessité de garder l'accord entre les textes 
saints et le dogme. — Gomment la foi considère les textes. 

— La foi vivante avant le Livre. — Exemple du travail 
dogmatique qu'elle accomplit : la christologie de l'âge apos- 
tolique. 

il. — Influence de la foi vivante sur la composition du Livre. 

— Comment elle y introduit ses acquisitions. — L'accom- 
modation des textes fixés. — Exemple : justifications scrip- 
tuaires du magistère de l'Église ; du dogme de la Trinité. 

III. — La règle de foi résiste mieux que les textes saints. — 
Est-elle absolument rigide? — Exemple : le Symbole des 
Apôtres. — Comment la règle peut subir diverses modifica- 
tions et interprétations qui permettent l'établissement du 
dogme nouveau. 



I 

Dans tout ce qui précède, je n'ai pas tenu compte 
d'un fait sur lequel j'ai pourtant insisté dans la pre- 
mière partie de cette étude, je veux parier de la pré- 
tention que soutiennent toutes les religions révélées 
d'avoir été mises, dès leur fondation, en possession 
de la vérité complète, et du désir qu'elles éprouvent 
toutes de se fixer dans une immobilité doctrinale 
favorable à cette prétention. Nous savons déjà que les 
livres sacrés, qui sont censés enfermer la révélation 



LES OBSTACLES :' LE LIVRE ET LA RÈGLE DE FOI 199 

doctrinale, et le Canon de ces livres, ne répondent pas 
du tout à la conception que s'en font les orthodoxies 
et qu'ils laissent au développement de la foi un certain 
jeu. Grâce à leur caractère composite, ils permettent 
d'envisager les questions sous plusieurs aspects et 
d'offrir des appuis à des solutions assez diverses. 
Nous savons enfin que la Tradition et l'interprétation 
ajoutent encore à leur souplesse. Cependant les 
textes existent et non seulement le dogme qui naît 
ne peut pas les négliger, mais encore il faut qu'il 
trouve en eux sa justification; ce n'est pas toujours 
facile* 

Pour quelqu'un 'qui lirait ces textes dans l'in- 
tention de les comprendre, selon l'esprit qui a inspiré 
leur rédaction, ce serait môme, souvent, une entre- 
prise impossible; mais, à vrai dire, les hommes de 
foi ardente ne lisent pas les Écritures pour les 
comprendre ainsi que leurs auteurs les ont entendues, 
mais bien pour y découvrir des phrases qui, au besoin 
isolées de leur contexte, et interprétées en vue de 

9 

justifier une idée qui leur est étrangère, mais que 
leurs mots ne répugnent pas absolument à enfermer, 
rendent toujours le service qu'on leur demande. 
Arrêtons-nous pourtant un instant sur ce qu'on peut 
appeler les artifices dont use le dogme pour se super- 
poser aux postulats déjà fixés d'une religion révélée. 
Tant que cette religion ne possède pas encore de 
Livre, la majoration dogmatique est relativement 
facile; la foi ne connaît aucune contrainte et se déve- 
loppe dans tous les sens où la poussent les aspira- 
tions de son ambiance. L'histoire de l'âge apostolique 
de la religion chrétienne nous laisse clairement voir 
ce phénomène, dans le curieux travail qu'elle 



- «"■- 






200 l'évolution des dogmes 

nous révèle sur la personne môme du Christ. Il 
se peut, et je le crois pour ma part, que Jésus 
se soit donné à ses disciples comme le Messie 
promis par les prophètes à Israël; il se peut égale- 
ment qu'il se soit attribué le don de faire des 
miracles et qu'il en ait fait, qu'il ait cru que la grande 
réorganisation du monde serait présidée par lui, mais 
si haute opinion qu'il ait eue de sa dignité devant 
Dieu, il ne s'est jamais prêché lui-môme : il s'est 
contenté d'annoncer la proche venue du Royaume et 
de conseiller aux Juifs de se préparer à ce grand 
événement. Assurément il ne se croyait pas fils de 
David, puisqu'il reprochait à des rabbins d'enseigner 
que le Messie appartiendrait à la descendance davi- 
dique (*) ; il ne se croyait pas non plus né du Saint- 
Esprit, et ni ses disciples, ni ses auditeurs, ni ses 
parents eux-mêmes, ne doutaient qu'il ne fût le fils 
de Joseph ( 2 ). Mais quand il fut mort et que se fut 
établie la foi en sa résurrection, la perspective de 
son enseignement se modifia, même aux yeux de ses 
Apôtres. Ce ne fut plus le Royaume, ce fut sa personne 
qui en occupa tout le premier plan; on fut compté 
au nombre de ses fidèles, non pas quand on crut que 
la parole de Dieu, touchant l'avènement du Règne de 
justice, allait s'accomplir, mais seulement lorsqu'on 
proclama que Jésus de Nazareth, mis à mort par la 
main des méchants, était bien le Messie attendu et 
que bientôt, peut-être, qu'un jour certainement, il 
reviendrait pour jouer ici-bas son rôle messianique. 
Le signe suprême de vérité qu'il était censé avoir 
donné, après maint miracle, c'était sa résurrection 

(1) Mt. 22 « et ss.; Me. 12 * e t ss.; Le. 20 «et ss. 

(2) Mt. 1353-58; Le. 2"-5<>. 



LES OBSTACLES : LE LIVRE ET LA RÈGLE DE FOI 201 

même. La foi des convertis n'hésita pas : elle attendait 
un roi victorieux, qu'elle rattachait à la race de David, 
parce que le souvenir du vieux roi national dominait 
tout le passé d'Israël et que des poèmes qu'on lui 
attribuait semblaient autoriser cette conviction; 
puisqu'en Jésus il fallait reconnaître le Messie, Jésus 
devait descendre de David; et tout aussitôt sortirent, 
on ne sait d'où, des constructions généalogiques, 
dont nos Évangiles de Mathieu et de Luc nous ont 
conservé deux spécimens et qui prouvaient ce qu'on 
croyait déjà. 

Jésus était le Messie? Alors on lui appliqua tous les 
textes de l'Ancien Testament qui passaient pour 
annoncer quelque chose, touchant le libérateur 
d'Israël et, par exemple, on reconnut qu'il était né à 
Bethléem, bien qu'on l'eût toujours appelé de son 
vivant le Nazaréen, parce que le prophète Michée (5 2 ) 
semblait avoir désigné Bethléem, la patrie de David, 
comme le lieu de naissance de l'Élu. Et quand la pré- 
dication chrétienne passa en terre grecque, où Ton 
ne pouvait lire la Bible que dans la traduction qu'en 
avaient faite les' Juifs d'Alexandrie, on découvrit, en 
haie, 7 14 , un texte qui, croyait-on, se rapportait à la 
naissance du Messie; les traducteurs s'étaient trompés 
et, là où l'hébreu parlait d'un enfant qui naîtrait 
d'une «jeune femme», le grec disait qu'il naîtrait 
d'une «vierge». La foi partit sur cette indication 
erronée et, vers 80-100, il y a lieu de croire que les 
communautés grecques avaient organisé, dans ses 
traits généraux, le dogme dç la naissance virginale 
du Christ, 

Saint Paul, en arrêtant son attention et sa réflexion 
uniquement sur la mort de Jésus, au point qu'il 



202 l'évolution DBS DOGMES * 

peut dire de tout son propre enseignement qu'il n'est 
qu'un « discours de la croix » (koyoç tou axaupoS) (*), en 
avait déjà tiré, nous avons vu comment, le dogme 
fécond de la Rédemption, accepté tout de suite par 
les convertis de la gentilHé, parce qu'il répondait à 
une de leurs préoccupations, et sans doute aussi reçu 
par les judéo-chrétiens, à en juger par la place qu'il 
occupe dans le plus judaïque de nos Évangiles, le 
premier. 

Ainsi, avant que ne s'imposassent dans les commu- 
nautés, au titre d'Écritures saintes, quelques-uns des 
livres ébauchés probablement aux environs de 70, 
lorsque disparaît « cette génération », qui ne devait 
point passer avant que ne se produisît le grand événe- 
ment, qui pourtant n'arrivait pas, la figure et la doc- 
trine de Jésus avaient déjà subi, avec l'aide des textes 
juifs, des majorations de foi qui les modifiaient pro- 
fondément; sans parler même de la hardie conclusion 
de Pseudo- Jean qui, je pense, au début du n c siècle, 
ouvrait à la foi une perspective profonde en procla- 
mant que le Christ, c'était le Verbe de Dieu, le Logos 
éternel, décrit par Philon, l'Ouvrier de Dieu, proféré 
par sa Volonté. Qui aurait alors entrepris de ras- 
sembler les idées diverses auxquelles la foi avait 
conduit les chrétiens dans les milieux différents où 
elle s'était implantée, aurait eu bien du mal à en 
faire une doctrine cohérente; plus encore, à y 
retrouver le Jésus qu'avaient aimé les Douze, et les 
simples enseignements qu'il leur donnait. 

(1) I Cor. 1«. 



LES OBSTACLES : LE LIVRE ET LA REGLE DE FOI 203 



II 



Si nous connaissons quelque chose des diverses 
tendances de la foi durant l'âge apostolique et le post- 
apostolique, c'est que le Livre chrétien nous en a 
conservé des traces très visibles. C'est une surprise 
pour un homme de nos jours que de lire dans deux 
d'entre les Évangiles synoptiques, par exemple, que 
Jésus descendait de David, puisque son père Joseph 
appartenait à la famille du vieux roi et, tout à côté, 
qu'il n'était point fils de Joseph, mais que le Saint- 
Esprit l'avait engendré dans le corps d'une vierge, 
cependant que cette dernière manifeste, par la suite, 
le plus complet oubli de la faveur qu'elle a reçue. 
C'est avec un étonnement égal qu'il voit, dans les 
mêmes livres, le Christ prédire sa mort, en annoncer 
les circonstances, en proclamer la nécessité, puis les 
Apôtres se disperser, pleins d'épouvante, quand elle 
arrive, et en demeurer consternés, comme si elle les 
surprenait. Nous avons expliqué plus haut comment 
ces contradictions ont pu subsister dans les Évan- 
giles, dans le Nouveau Testament tout entier et dans 
tous les Livres des religions révélées, mis à part le 
Coran. 

Les interprétations de foi, eomme les divers 
écrits devenus canoniques, on ne sait trop pourquoi, 
ont fait leur fortune isolément, ou par petits groupes, 
dans des milieux différents et, les unes aussi bien 
que les autres, se sont rassemblées en un temps où 
aucune autorité n'était encore universellement re- 
connue, qui pût prescrire un choix parmi eux et éviter 
les contradictions. Au reste, les hésitations, la confu- 



204 l'évolution des dogmes 

sion où la foi de la masse chrétienne se trouvait 
encore, la diversité indécise de ses aspirations lui 
rendaient, en ce temps-là, c'est-à-diTe au 11 e siècle, très 
difficile la claire intelligence de ces contradictions; 
elle se sentait plutôt disposée à les combiner, ou 
simplement à les juxtaposer toutes, comme des 
compléments que chaque Église ajoutait à ses propres 
croyances. Certains se montraient plus exclusifs, évi- 
demment, n'acceptaient point le IV e Évangile, reje- 
taient Y Apocalypse et ne voulaient rien entendre de 
la doctrine du Verbe incarné; mais ce faisant, ils se 
posaient en conservateurs et se condamnaient à être 
bientôt accusés de pauvreté d'esprit ; ou, en raison- 
neurs, espèce que la foi spontanée n'aime point. C'est 
pourquoi le Livre et le Canon, dans la religion chré- 
tienne et dans les autres religions révélées, ne sont 
point cohérents, non plus d'ailleurs que la Tradition 
et que pourtant la foi n'en souffre aucun dommage 
dans l'esprit des croyants; au contraire, car plus 
nombreuses sont les tendances diverses qu'enferment 
les ouvrages réputés révélés ou inspirés, plus la foi 
aura de chances d'y trouver longtemps 1« justification 
de ses majorations dogmatiques. 

Nous savons déjà comment elle procède pour s'ac- 
commoder avec les Livres qui n'ont fixé qu'un moment 
de son développement. Tant qu'elle le peut, elle les 
met au point plus ou moins discrètement, je veux 
dire qu'elle inspire des rédacteurs qui sont des rema- 
nieurs. Quand cette ressource lui échappe, elle com- 
plète et interprète les textes, désormais fixés, avec le 
secours de la Tradition. Par exemple, elle introduit 
dans le I er Évangile, à la fin, une instruction que 
Jésus est censé avoir donnée après sa résurrection, 



LES OBSTACLES '. LE LIVRE ET LA RÈGLE DE FOI 205 

et où se trouve proclamée, avec sa souveraineté per- 
sonnelle sur le ciel et la terre, Puniversalisme du 
christianisme {Mt. 28 iS et ss.). Et il faut considérer 
cette finale comme une simple projection dans le 
texte évangélique d'un fait évident dès la seconde 
moitié du 1 er siècle. 

Autre exemple plus compliqué et plus instructif : 
le Christ n'avait point songé à établir une Église, 
puisqu'il n'entrait pas dans son dessein de fonder 
une religion nouvelle, mais seulement de préparer 
les hommes d'Israël à mériter une place dans le 
Royaume tout proche; mais le Royaume ne vint pas 
et l'Église se fonda, qui fut « son Église » et que la 
Synagogue reniait. Le besoin s'y fît sentir, en l'ab- 
sence de toute autorité directrice générale, d'une 
règle sur laquelle la prédication, longtemps aban- 
donnée à l'initiative privée, pût s'appuyer avec sécu- 
rité, par laquelle aussi il fût possible de juger les 
affirmations des inspirés. Or nulle règle de foi ne 
pouvait être plus sûre que celle que constituait 
l'enseignement des Apôtres, confidents de Jésus, 
dont le plus connu, celui qui inspirait le plus de 
confiance, était Pierre. Alors s'introduisit dans le 
I er Évangile, nous ne savons exactement ni où ni 
comment, le verset célèbre « Tu es Pierre et sur cette 
Pierre je bâtirai mon Église et les portes de l'enfer 
ne prévaudront pas contre elle » ( d ), qui, à la fois, 
justifiait l'existence de l'Église et celle d'une autorité 
pour la guider, et fondait solidement la tradition qui 
prétendait remonter à Pierre. Un jour viendra où 
Tévêque de Rome établira, pour des raisons de fait 
que nous n'avons pas à étudier ici, sa primauté sur 

(1) Mt. 16 18 . 

18 



206 l'évolution des dogmes 

les autres évêques; il croira fermement que le siège 
épiscopal où il s'assied a jadis été occupé par l'Apôtre 
Pierre et, se faisant à lui-même application du verset 
évangélique, il proclamera que le Christ a voulu 
confier' à Pierre, et à ses successeurs, la primauté de 
juridiction sur tous les fidèles. L'addition introduite 
en Mathieu par un rédacteur inconnu, qui s'inspirait 
uniquement des nécessités de son temps, deviendra 
ainsi le fondement scripturaire, jugé inébranlable, de 
l'autorité et même de l'infaillibilité du pape. 

De même encore, lorsque «le dogme de la Trinité 
sera reconnu nécessaire, afin de concilier la double 
exigence de la foi, croire à un seul Dieu et recon- 
naître trois personnes divines, il suffira de relever 
dans les textes saints les trois mots dont on se 
servira pour désigner les trois personnes « Père, 
Fils, Esprit », pour reconnaître l'attestation formelle 
du dogme dès 1 les premiers âges de l'Église. En fait, 
quand Paul (c'est lui qui fournit les formules trini- 
taires les plus nettes) employait côte à côte les trois 
termes, il n'établissait entre eux aucun rapport 
métaphysique par lequel, et par lequel seulement, il 
eût montré qu'il connaissait le dogme de la Trinité. 
Peu importe; les mots inertes se trouvaient bien 
forcés d'accepter une signification nouvelle, de recou- 
vrir des idées qui leur étaient étrangères et dont ils 
passaient ensuite pour les témoins indiscutables. 

J'en ai assez dit pour faire comprendre pourquoi 
les textes ne sont jamais un obstacle invincible à la 
naissance d'un dogme qui ne les heurte pas de front 
et comment, dans une certaine mesure et moyennant 
certaines précautions, ils peuvent même lui prêter 
une aide efficace ponr se justifier. 



LES OBSTACLES : LE LIVRE ET LA BÈGLE DE FOI 207 



m 



Le plus grand obstacle que rencontre un dogme 
nouveau ne vient donc pas généralement du Livre r 
avec lequel il est toujours possible de s'arranger, 
dont on neutralise les textes gênants grâce à une exé- 
gèse convenable et qui présente toujours assez de 
lacunes pour que, la Tradition aidant, on se donne 
l'air de le compléter; le gratid obstacle vient des 
développements dogmatiques postérieurs au Livre, 
qui, se fixant en formules plus ou moins complexes, 
ont, du même coup, prétendu fixer la foi. Tout sym- 
bole de foi, s'il est général comme le Symbole des 
Apôtres, entend bien enfermer la vérité tout entière 
et s'il ne porte guère, en réalité, que sur une ques-^ 
tion, comme le Symbole de Nicée, il entreprend de 
l'épuiser. Plus tyrannique encore, pour la pensée 
dogmatique, paraît un vaste travail d'épuration, de 
synthèse et de fixation des croyances, comme celui 
qu'accomplirent, par exemple, le concile de Trente, 
et, toutes choses égales d'ailleurs, la commission qui 
rédigea le Coran, sous le calife Osman. 

Par nature, la règle de foi est systématique et elle 
ne suppose aucune modification. J'ai déjà parlé inci- 
demment du Symbole des Apôtres ; c'est une règle de 
foi fixée probablement à Rome, vers le milieu du 
h* siècle, mais qui avait certainement des équivalents 
dans toutes les communautés vers le même temps et 
peut-être beaucoup plus tôt. Elle résumait l'ensei- 
gnement donné aux convertis et constituait en 
quelque sorte leur catéchisme ; ils la récitaient avant 
que de recevoir le baptême. En voici la traduction r 



208 l'évolution des dogmes 

suivant le texte vraisemblablement le plus ancien (*) ; 
« Je crois en un Dieu tout-puissant et en Jésus- 
Christ, son fils unique (tov [xovoye^), notre Seigneur, 
qui est né de Marie la Vierge, qui a été mis en croix 
sous Ponce Pilate et enseveli, et est ressuscité le 
troisième jour d'entre les morts, qui est monté aux 
cieux et s'est assis à la droite du Père* d'où il viendra 
juger les vivants et les morts ; et dans le Saint-Esprit, 
la résurrection de la chair, la vie éternelle. » 

Cette règle, on l'attribuait au Christ et on croyait 
qu'elle avait été, d'après son enseignement, rédigée 
par les Apôtres avant que de se séparer pour aller 
évangéliser le monde. A la fin du 11 e siècle, l'Africain 
Tertullien proclamait qu'elle n'admettait aucune dis- 
cussion, qu'elle était « absolument une, seule immobile 
et irréformable » (De virgin. velandis, 1). C'était là 
certainement le sentiment commun de tous les chré- 
tiens; ils ne concevaient pas que personne pût 
s'élever au-dessus d'elle et ils approuvaient Ter- 
tullien quand il écrivait : « Ne rien savoir contre la 
règle, c'est tout savoir » (De prœscriptione y 14). Or 
cette règle que le Christ lui-même a dictée, qui 
enferme, soùs une forme parfaitement claire, toute 
la vérité nécessaire, non seulement il est visible 
qu'elle marque déjà un progrès sur la foi première, 
celle que professaient les Douze, à en croire les 
discours que les Actes prêtent à Pierre, mais encore 
elle-même ne répond pas exactement à la foi du temps 
qui l'a vu naître, car elle ne dit mpt de la rédemp- 

(1) Les textes essentiels, touchant les divers symboles et 
règles de foi du christianisme ancien, ont été réunis par Hahn, 
Bibliothek der Symbole und Glaubensregeln der alten Kirche, 
3 e édit., Breslau, 1897. 



LBS OBSTACLES : LE LIVRE ET LA RÈGLE DE FOI 209 

tion, à laquelle, assurément, les chrétiens croyaient 
tous avant le milieu du n c siècle. 

Si singulière que semble la chose, c'est même 
probablement parce qu'ils y croyaient tous que la 
règle de foi n'en parlait pas : on se contentait 
d'expliquer aux néophytes que si le Christ avait con- 
senti à périr misérablement « sous Ponce Pilate », 
c'était pour racheter leurs péchés et l'on n'avait intro- 
duit dans le texte qu'ils récitaient que l'affirmation 
des vérités contestées par certains pseudo-chrétiens, 
ou raillées par les Juifs ou les païens. Est-ce que déjà 
des hérétiques n'avaient pas prétendu que la Passion 
ne répondait à aucune réalité? Ou encore que « la 
résurrection de la chair » n'était qu'une figure qui 
visait la transformation profonde opérée par la foi 
dans l'être moraldu chrétien? Est-ce que les païens 
ne trouvaient pas ridicule cette espérance de revivre 
dans la chair? Pourtant la règle, dirigée surtout 
contre ceux qui pensaient mal de la vérité, Tertullien 
avoue que ces gens-là continuaient à la discuter et 
qu'à son propos ils posaient des questions plus ou 
moins gênantes. Sans doute, en les posant, ils prou- 
vaient qu'ils étaient hérétiques, mais on ne pouvait pas 
cependant laisser la vérité sans défense et puisque la 
règle ne suffisait pas, par elle-même, à contenir les 
mal intentionnés dans le devoir, il fallait la com- 
menter, en fixer l'interprétation véritable. Et voilà 
de nouveau la porte ouverte à toutes les majora- 
tions. 

Notre apologiste lui-même ne craignait pas d'écrire, 
sans paraître se douter du péril que recelait sa pro- 
position pour l'immobilité de la foi : « Du reste, 
pourvu que la forme de la règle demeure dans sa 

18. 



210 L'ÉVOLUTION DBS DOGMES 

teneur, cherchez et discutez autant que vous voudrez 
et donnez licence entière à votre curiosité, si quelque 
chose vous paraît ambigu ou obscur » (*). En fait, il 
commentait la règle et dans les trois ouvrages où il 
fonde sur elle un développement, il n'en donne pas 
tout à fait le même texte; même il s'écarte quelque 
peu, dans les trois passages ( a ), de la lettre du sym- 
bole romain que je rappelais tout à l'heure. C'est 
que, peut-être, le symbole en usage dans l'Eglise de 
Carthage n'était pas exactement le même que celui 
de l'Eglise de Rome; c'est aussi que Tertullien a, 
dans les trois passages en question, modifié son 
commentaire conformément aux intentions diffé- 
rentes qu'il avait au moment où il a écrit chacun 
d'eux. Ce faisant, il restait dans la logique d'où était 
sorti le principe même de la règle : il opposait à un 
adversaire particulier des propositions capables de le 
confondre. 

Pour s'en convaincre il suffit de songer au texte 
actuel du Symbole des Apôtres : « Je crois en Dieu, 
le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre] 
et en Jésus-Christ, son Fils unique, notre Seigneur; 
qui a été conçu du Saint-Esprit, est né de la Vierge 
Marie; a souffert sous Ponce Pilate, a été crucifié, 
est mort, a été enseveli, est descendu aux enfers ; le 
troisième jour est ressuscité des morts ; est monté 
aux cieux, est assis à la droite de Dieu le Père tout- 
puissant; d'où il viendra juger les vivants et les morts. 
Je crois au Saint-Esprit ; (à) la Sainte Église catho- 
lique, (k) la communion des saints ; (à) la rémission 
des péchés-, (à) la résurrection de la chair, et (à) la 

i 

(1) De prœscriptione, 14. 

(2) De virgin. vel., 1 ; Adv. Praxeam, 2 ; De prœscrip., 13. 



LES OBSTACLES I LE LIVRE ET LA RÈGLE DE FOI 211 

vie éternelle ». Ce texte est gaulois d'origine et date 
du v* siècle; j'ai souligné tout ce qu'il contient de 
plus que le vieux symbole romain. Remarquons qu'il 
contient un mot de moins ; il dit : « Je crois en Dieu » 
et non pas « Je crois en un (eîç ëva) Dieu ». Cette 
suppression, qui n'était point faite au temps de Ter- 
tullien, car il écrit « La règle de foi est de croire 
en un Dieu unique = in unicum Dëum », s'explique 
par la nécessité de résister à des hérétiques, qui, 
pour maintenir, comme ils disaient, la monarchie, 
l'unicité de Dieu, niaient la réalité des trois per- 
sonnes de la Trinité et insistaient sur le un (eva) 
du Symbole. 

Les additions sont sorties de causes analogues : plu- 
sieurs sont tardives et ne se trouvent attestées qu'à la 
fin du iv e , ou au début du V e siècle, par exemple le conçu 
du Saint-Esprit, le descendu aux enfers, la communion 
des saints et la vie étemelle; elles précisent plusieurs 
points de foi et en fixent d'autres. Certaines sont an- 
térieures et on en voit l'origine ; le créateur du ciel 
et de la terre, qui se trouve chez Tertullien, est 
dirigé contre les- gnostiques qui attribuaient la créa- 
tion du monde visible à un Démiurge, dieu inférieur^ 
protecteur des Juifs et auteur de l'Ancien Testament. 
Dans les formules grecques du symbole le mot latin 
creatorem a pour équivalent tantôt izoir\rr\v, tantôt 
xti(ït7\v, tantôt 57)[xioupYbv et, par ce dernier terme, 
s'affirme l'intention qui a déterminé l'addition ( 4 ). La 
sainte Eglise catholique et la rémission des péchés, in- 

(1) 7cot7)Triç, c'est celui qui fait; xtiotïjç, celui qui fonde; 
SrjjjLioupYdç, celui qui crée; en donnant au Dieu unique le nom 
de Démiurge, les orthodoxes réfutent implicitement les gnos- 
tiques. 



212 l'évolution des dogmes 

troduits, semble-t-il, daus.îa première partie du 
m* siècle, visaient Tune, les Marcionites et peut-être 
les Montanistes, qui avaient constitué des Églises ri- 
vales de la catholique, et l'autre, le rigorisme mon- 
taniste, qui soutenait qu'il existait des péchés impar- 
donnables et qui n'admettait les pécheurs ordinaires 
qu'à une seule pénitence. 

Ainsi la prétendue règle immobilis et irreformabilis 
n'a pas été immobile aux premiers siècles de la foi; 
elle a été, sinon réformée, au moins explicitée et 
complétée et pourtant jamais elle n'est arrivée à 
contenir toute la dogmatique chrétienne. Entendons- 
nous : elle Ta certainement enfermée tout entière, 
mis à part la rédemption, vers le temps de sa rédac- 
tion première, et son emploi dans la liturgie baptis- 
male lui a imposé une fixité relative, mais elle n'a 
nullement arrêté l'essor de la dogmatique. 

Pour peu qu'on y réfléchisse, on comprend très 
bien qu'elle ait pu gaFder son rôle de symbole fonda- 
mental de la foi chrétienne, tout en étant de plus en 
plus débordée par cette foi même. En définitive, elle 
résumait assez bien, sous sa forme primitive, rensei- 
gnement doctrinal essentiel qui fut celui des rédac- 
teurs du Nouveau Testament. Pas plus qu'eux,, assu- 
rément, elle ne prenait grand souci de la métaphy- 
sique et n'attachait à ses formules un sens mystérieux 
et transcendant; elle disait simplement ce qu'elle 
voulait dire et même elle négligeait tout à fait la 
spéculation paulinienne ; mais elle ouvrait à la mé- 
taphysique et à la spéculation transcendante un 
champ illimité; ses articles revêtaient un caractère 
tout pratique, dans l'esprit de ceux qui les avaient 
assemblés ; mais, en fait, on pouvait les considérer 



LES OBSTACLES ! LE LIVRE ET LA. RÈGLE DE FOI 213 

comme des thèmes féconds proposés à la réflexion et 
aux recherches théologiques, comme des propositions 
essentielles susceptibles d'explications. Tel est préci- 
sément, nous venons de le voir, le point de vue de 
Tertullien, tel sera celui de tous les chrétiens qui 
voudront comprendre ce qu'ils croient. 

Du point de vue de la foi vivante et spontanée, les 
formules du Symbole ne semblent pas moins élas- 
tiques et entre elles peuvent se glisser quantité de 
majorations qu'elles n'excluent pas dans les termes. 
Quand le Symbole dit par exemple : « Je crois en un 
Dieu », il n'interdit point de se demander quelle est 
la nature de Dieu et quels sont ses attributs. Quand 

il dit : « Je crois en un Dieu en Jésus-Christ, son 

Fils et au Saint-Esprit », il pose implicitement la 

question de la nature de ces trois personnes divines, 
celle de leur origine, celle de leur relation. Et ainsi 
de suite; si bien qu'en prenant, l'un après l'autre, 
chacun des articles du symbole romain le plus an- 
cien, il est très facile de montrer qu'il encadre et dé- 
termine tout un développement de la pensée dogma- 
tique chrétienne et que même l'ensemble de ces 
articles encadre et détermine toute la dogmatique 
chrétienne. 

Cela ne veut pas dire qu'ils la contiennent et il 
y aurait abus à prétendre que la foi d'un évoque 
romain du milieu du 11 e siècle contenait implicitement 
toute la marialogie qu'accepte aujourd'hui le pape 
Pie X; mais, et c'est pour nous la remarque impor- 
tante, le Symbole, pas plus que le Livre n'a pu résister 
au développement de la foi et, comme le Livre, il n'a 
vécu en elle que parce que, grâce à une exégèse con- 
venable, il a pu passer toujours pour en permettre et 



214 l'évolution des dogmes 

en justifier toutes les majorations dogmatiques. Il en 
Ta de même, et pour des raisons analogues, de tous 
les symboles de toutes les religions. Par une ironie 
cruelle pour les textes, qui prétendent immobiliser la 
vérité, le mouvement incessant du dogme naît d'eux 
souvent et s'alimente d'eux toujours. 



CHAPITRE IX 



Le développement du dogme. 



I. — Le dogme évolue comme la foi. — Les orthodoxes n'en 
conviennent pas. — Doctrines de Tertullien et de Vincent de 
Lérins. — Distinction de la vérité sous-jacente et de sa 
formule. — La seconde seule évoluerait. — Inexactitude de 
cette théorie. — Croyances disparues et croyances créées. — 
Gomment les orthodoxes se donnent pourtant l'illusion de 
l'immutabilité de leurs dogmes. — Ignorance dés fidèles. — 
Atténuations pratiques de certains dogmes. — Une petite- 
élite se rend seule compte de l'évolution. 

IL — En théorie, le dogme ne peut pas rester immobile. — 
Action persistante des forces qui l'ont engendré. — Le dogme 
n'est pas partout et toujours compris de môme. — Il n'a de 
valeur que s'il est vécu. — Il porte en lui un élément mysti- 
que encore plus variable que l'intellectuel. — Toute religion 
dogmatique évolue dans son ensemble. 

III. — La théologie en face de la foi vivante. — Elle ne peut 
l'arrêter dans son mouvement. — La foi qui sent et celle 
qui pense se heurtent cependant vite à la formule dog- 
matique. 



I 

Les remarques que nous avons jusqu'ici formulées 
nous ont convaincus qu'une véritable religion ne se 
présente jamais dans ses débuts comme une théorie 
métaphysique, ni môme comme une connaissance 
organisée ; elle tient toute alors en quelques affirma- 
tions, évidemment dogmatiques dans le fonds, mais 



216 . L'ÉVOLUTION DBS DOGMES 

simples et pratiques dans la forme. Il est exact que 
« l'éveil du sentiment précède toujours dans la vie 
celui de la pensée » (Aug. Sabatier); une religion est 
donc sentie, vécue avant que d'être pensée; c'est 
pourquoi ce n'est pas la dogmatique qui organise la 
foi et la détermine, c'est la foi qui produit les 
dogmes. Nous savons déjà aussi que beaucoup de 
dogmes naissent dans les conflits de foi, qu'en un 
sens ils ont un caractère contingent, et s'enferment, 
pour ainsi dire, dans des formules de circonstance : 
c'est pourquoi nous comprenons que M. Loisy ait pu 
écrire : « Les conceptions que l'Église présente 
comme des dogmes révélés ne sont pas des vérités 
tombées du ciel et gardées par la tradition religieuse 
dans la forme précise où elles ont paru d'abord (*). » 
Cette observation s'applique d'ailleurs aussi bien aux 
dogmes de n'importe quelle religion révélée qu'à 
ceux du catholicisme : le dogme suit la marche de la 
foi qui l'a engendré; il évolue. 

C'est là, bien entendu, une vérité que les ortho- 
doxies n'acceptent pas. Saint Paul écrivait aux Ga- 
lates (Gai. I 8 ) : « Même si un ange du ciel vous évan- 
gélise autrement que nous ne vous avons évangélisés. 
qu'il soit anathème! » Et l'écrivain qui empruntait le 
nom de l'Apôtre pour rédiger la Première à Timo- 
thée (6 20 ) s'écriait de même : « Timothée, garde le 
dépôt, évite les nouveautés profanes! » Ces recom- 
mandations se retrouvent dans la bouche ou sous la 
plume de tous les docteurs de toutes les confessions, 
et Tertullien pensait fermer la bouche aux hérétiques 
de son temps en leur prouvant qu'ils n'étaient que 

(1) L'Évangile et VÊglise, 2 e édit., 1904, p. 202. 



LE DÉVELOPPEMENT DU DOGME 217 

• 

des novateurs, que sa vérité, à lui, avait sur la leur 
le droit d'invoquer la prescription; l'antiquité d'une 
croyance deviendrait donc une garantie de sa véracité. 
Dans un ouvrage célèbre, qui a exercé sur la théolo- 
gie chrétienne une durable influence, et connu sous le 
nom de Commonitorium, saint Vincent de Lérins (pre- 
mière moitié du V e siècle) attribuait l'origine des hé- 
résies à l'erreur fondamentale, à la folie étrange et 
impie de certains hommes, qui, au lieu de considérer 
le dogme comme une vérité du ciel, révélée une fois 
pour toutes, s'obstinent à le regarder comme une 
institution terrestre, qu'on ne saurait conduire à sa 
perfection que moyennant un perpétuel amendement, 
ou mieux une perpétuelle correction (*). 

Et, ce disant, Vincent n'inventait rien; bien avant lui 
Tertullien prononçait déjà que le Seigneur avait institué 
une doctrine unique et certaine (unum et certum) à la- 
quelle les gentils n'ont qu'à croire lorsqu'ils ia con- 
naissent (De prœscript., 9), Celte doctrine prétend se 
transmettre intacte d'une génération d'orthodoxes à 
une autre génération et, de bonne foi, Vincent de 
Lérins, commençant son Commonitorium, annonce 
qu'il va décrire les règles « transmises par les an- 
cêtres, comme un dépôt que nous gardons » (a majo- 
ribus tradita et apud nos deposita)] la vraie foi, c'est 
pour lui celle « de l'antique universalité » (vetushv 
universitatis); alors que l'hérésie ne saurait repré- 
senter autre chose que « les ratures criminelles de 
l'impiété nouyelle » (ne far 'ic s novellœ impietatis non 

(1) Common.y 21 : Quasi non caeleste dogma sit, quod semel 
revelatum esse sufflciat, sed terrena institutio, quœ aliter pcrfici 
nisi adsidua emendatione, immo potius reprehensione, non 
posset. 

19 



218 L'ÉVOLUTION DE8 DOGMES 

littems, sed lituras) ('). C'est pourquoi il lui semble 
que la meilleure sauvegarde que puisse trouver 
l'Église catholique, celle à laquelle elle doit s'attacher 
surtout, c'est de « s'en tenir à ce qui a été cru par- 
tout, toujours et par tous » (quod ubiqie, quod sem- 
per y quod ab omnibus creditum est) ; en sorte que le 
critérium de tous les dogmes tient en trois mots : 
universalité, antiquité, consentement général (uni- 
versitatem, antiquitatem % consensionem) ( 2 ). 

Si on s'atiachait étroitement au principe posé par 
Vincent de Lérins, il faudrait singulièrement émonder 
la dogmatique catholique actuelle. Pour nous borner 
à un exemple, il serait malaisé de prouver que les 
propositions de foi touchant la Vierge, et particuliè- 
rement son immaculée conception, ont été crues par- 
tout, toujours et par tous] alors qu'au contraire, nous 
les voyons se dégager peu à peu et lentement de 
controverses très âpres; d'illustres docteurs, des saints 
entre tous vénérables, ont énergiquement repoussé 
l'Immaculée Conception. Et, au lieu de ces exemples, 
j'en pourrais prendre bien d'autres, sans sortir du 
catholicisme, qui prouveraient, à vrai dire, que, 
presque sur aucun point de la dogmatique, l'ac- 
cord réclamé par Vincent ne s'est jamais rencontré. 
Pour bien comprendre combien il reste illusoire, il 
faut encore songer que quantité de croyances très 
chères à la foi, dans le passé, ont aujourd'hui dis- 
paru : les premières générations de chrétiens ont 
vécu dans l'espérance du millenium^ c'est-à-dire d'un 
règne de mille ans du Christ au -milieu des justes, 
sur la terre; et c'est là une conception que l'ortho- 

(1 Contmon.j 1 ot o. 
(2 Commun., 2. 



LE DEVELOPPEMENT DU DOGME 



219 



doxie a rejetée depuis longtemps, comme très gros- 
sière. Beaucoup de chrétiens de l'antiquité, voire de 
Pères de l'Eglise, ont admis la corporalité des anges 
et celle des âmes, doctrines aujourd'hui abandonnées. 

Aussi bien, les théologiens romains eux-mêmes se 
rendent-ils compte du péril qu'entraînerait une appli- 
cation rigoureuse du critérium en question; ils ac- 
cordent qu'il est pleinement valable sensu affirmante, 
c'est-à-dire que lorsqu'on rencontre une proposition 
de foi qui a été acceptée partout, toujours et par tous, 
on doit la croire révélée et d'origine divine; mais ils 
font toutes réserves sensu excludente\ autrement dit, 
de ce qu'un dogme n'a pas toujours été accepté dans 
les conditions que semble réclamer Vincent, nul ne 
se trouve autorisé à lui refuser l'assentiment, attendu 
que, bien que contenu implicitement dans le dépôt 
divin de la révélation, il a pu n'être pas explicité tout 
de suite. 

Mais, ne serait-ce point là une reconnaissance de 
la réalité de Y évolution dogmatique? Que non pas. 
L'Église repousse énergiquement et le mot et la 
chose; elle n'admet aucune modification progressive 
du sens du dogme, par adaptation à des milieux et à 
des besoins nouveaux; elle admet seulement quelque 
hésitation dans la définition du dogme, qu'une ré- 
flexion plus approfondie peut améliorer en la rappro- 
chant un peu plus de son objet; elle admet aussi que 
le trésor de la révélation constitue un fonds d'une 
incalculable richesse, que la foi n'a pu épuiser tout 
d'un coup, qu'elle n'épuisera même jamais. C'est 
donc l'intelligence de l'homme qui se développe et 
se précise; la réalité du dogme reste aussi immuable 
que la vérité. 



220 l'évolution des dogmes 

Aussi bien, dans la pratique, le fidèle, et même le 
théologien, ont-ils mieux à faire que d'appliquer aux 
dogmes le principe de vérification proposé par le 
Cornmomtorium : il leur suffit de connaître la défini- 
tion que donne l'Église de chacun d'eux et de s'y 
attacher solidement : là ils trouvent la pleine sécurité* 
C'est possible; cependant, pour quiconque connaît 
quelque chose de l'histoire de la foi, toute inquiétude 
ne disparaît pas devant semblable assurance; et 
Vincent de Lérins lui-même, tout en affirmant que 
« l'Église du Christ est la gardienne soigneuse et pru- 
dente du dépôt des dogmes, qu'elle n'y change rien 
par retranchement ou addition », en vient à formuler 
une véritable théorie du développement du dogme, 
qu'il appelle un progrès (profectus) de la foi, parce 
qu'il sent tout de même que, durant les quatre siècles 
du passé chrétien qu'il peut considérer, les fidèles 
n'ont pas toujours cru la même chose. L'Église, dit-il, 
met tout son soin à conserver le dépôt de la vérité 
ancienne; elle s'efforfce seulement d'y introduire tou- 
jours plus de clarté et d'intelligence. Et notre auteur 
de multiplier les métaphores pour faire bien entendre 
que la foi ne change pas d'objet, que c'est elle-même 
qui se développe, comme grandit et se transforme le 
corps d'un enfant, sans pourtant cesser d'être le 
même ( 4 ). Si Vincent avait connu les constatations 
modernes sur la naissance et la mort des cellules, il 
aurait hésité à employer une comparaison qui prou- 
verait tout autre chose que ce qu'il prétend établir : 
il est vrai, le dogme évolue comme l'organisme 
humain, par changements souvent minuscules, mais 

(1) Common., 23. 



LE DÉVELOPPEMENT DU DOGME 221 

qui sont aussi ininterrompus et qui éliminent peu à 
peu ses éléments premiers, pour les remplacer par 
d'autres : le corps de l'adulte passe pour être le même 
que celui de l'enfant, mais le physiologiste sait qu'il 
est entièrement différent, comme différent de l'adulte 
sera le vieillard. 

C'est du point de vue de Vincent de Lérins qu'un 
des plus notables modernistes catholiques écrit en-' 
core aujourd'hui : « L'objet de la foi reste toujours 
le même, mais non point la manière de le penser et 
d'y accéder (*) » ; et cela revient à dire, encore plus 
nettement que le moine du V e siècle, que le dogme 
se compose de deux parties : la vérité sous-jacente, 
éternelle et immobile; la formule variable, toujours 
imparfaite et que les hommes de chaque milieu intel- 
lectuel se font à leur mesure. De la sorte, l'histoire 
des dogmes ne serait que celle d'une suite de for- 
mules; c'est là une simple illusion. 

Pour reprendre un des exemples que j'avançais 
tout à l'heure, est-il possible de dire que la conception 
du millenium qu'exprimait Tertullien et la théorie 
aujourd'hui orthodoxe du double jugement, le par- 
ticulier^ subi immédiatement après la mort, et le 
général, subi à la fin des temps, ne soient séparées 
que par une différence de formule? La foi au mille- 
nium n'empêchait nullement Tertullien de croire au 
jugement dernier et il n'était pas non plus éloigné 
de croire au judicium particulare, puisqu'il enseignait 
que les méchants avérés allaient attendre dans les 
tourments de l'enfer la sentence suprême. En fait, 

(1) Le Roy, Dogme et critique, p. 4, n. 2. 

19. 



222 L'ÉVOLUTION DBS DOGMES 

donc, le millenium représente un objet de foi qui a 
disparu de ia conscience chrétienne et pas seulement 
une formule tombée en désuétude. De même les pre- 
miers fidèles vivaient dans la persuasion que le Christ 
allait revenir pour inaugurer le Royaume promis; leur 
mot de ralliement était Maranatha = le Seigneur arrive ; 
comme le Seigneur n'est pas arrivé, l'espérance de la 
parousie s'est peu à peu dissipée; en fait elle ne tient 
plus aucune place dans la foi courante des chrétiens. 

Réciproquement, le culte des saints et toute la ma- 
rialogie représentent des objets de foi nouveaux et 
non pas seulement des formules nouvelles, introduits 
dans la dogmatique orthodoxe longtemps après l'âge 
apostolique. Les chrétiens n'avaient aucune idée 
qu'un pouvoir d'intercession pût appartenir à tel ou 
tel d'entre eux, avant que le courage extraordinaire 
des martyrs, d'une part, la survivance dans l'esprit 
des convertis de cultes de divinités païennes spécia- 
lisées quant à leurs attributions, et l'instinct tenace 
du polythéisme, d'autre part, n'aient fourni à la piété 
une orientation inconnue aux deux premiers siècles. 
Dans Je même temps, la Vierge Marie n'intéressait 
les fidèles qu'en tant que mère du Christ et on peut 
dire que les dogmes fondamentaux qui se rapportent 
à elle ont été engendrés par le développement de la 
christologie. Les hommes du iv* et du v e siècle n'ont 
point seulement changé les formules de ces dogmes 
marialogiques, ils les ont créés; je veux dire qu'ils 
les ont tirés de leur conscience religieuse et les 
hommes du Moyen Age ont complété leur œuvre. 

Les philosophes musulmans qui, formés sous l'in- 
iluence des métaphysiciens perses et grecs, entre- 
prirent d'approfondir la notion de Dieu, celle de la 



LE DÉVELOPPEMENT DU D6GME 223 

prédestination, celte de la nature de la révélation, 
ou encore de trouver aux versets du Coran un sens 
intérieur, capable d'alimenter un mysticisme, ou 
de soutenir une morale vraiment large, ajoutaient 
de leur cru au dépôt de révélation; ils créaient de 
nouveaux objets de foi et non pas seulement des for- 
mules plus amples et plus justes applicables aux 
vieilles croyances. C'est pourquoi Auguste Sabatier 
avait raison d'écrire que la « prétendue immobilité 
des dogmes est une fiction » et qu'ils ont « en réalité, 
comme tout le reste, leur évolution inévitable et na- 
turelle^) ». 



II 



On comprend d'ailleurs assez bien comment les 
orthodoxies arrivent à se donner à elles-mêmes iillu- 
sâon de l'immutabilité de leurs dogmes, dès qu'elles 
ont dépassé la période vraiment active où ils se 
forment. C'est que non seulement elles les placent 
au-dessus de toute discussion, mais c'est encore et 
surtout qu'elles les réduisent souvent à ne jouer dans 
la foi qu'un rôle pratique tout à fait accessoire. 

D'abord, pour peu qu'ils soient nombreux et com- 
pliqués, ils échappent au commun des fidèles. C'est, 
par exemple, un étonnement, pour quiconque a l'occa- 
sion de s'informer de ces choses, que de voir à quel 
point la plupart des catholiques, au moins dans les 
pays latins, ignorent jusqu'à l'essentiel de la religion 
qu'ils pratiquent, et pour laquelle même ils montrent 

(1) A* Sabatier, La Vie intime des dogmes, p. 3. 



224 l'évolution des dogmes 

quelquefois beaucoup de zèle. Les dogmes ne les 
gênent pas et ils n'éprouvent pas le besoin de les 
modifier : ils ne les connaissent pas, ou, s'ils sont 
capables, à la rigueur, d'en répéter la formule, telle 
que le catéchisme la leur a laissée dans la mémoire, 
ils se montrent tout à fait inaptes à en donner la 
moindre explication; ils n'y ont jamais réfléchi et leur 
foi, en ce qui les touche, n'est qu'un mécanisme. Il 
est de même curieux de voir combien de propositions 
manifestement hérétiques, et dûment condamnées, 
risquent certains autres catholiques qui se croient en 
état de raisonner sur leurs croyances. Je rappelais 
tout à l'heure le dogme de l'Immaculée Conception; 
il n'en est guère qui soit plus exposé aux interpré- 
tations fantaisistes, erronées ou même ineptes, et, 
pour ma part, je ne compte plus les prétendus catho- 
liques que j'ai rencontrés et qui le confondaient avec 
le dogme de la conception virginale du Christ. La vérité 
est que dans la religion catholique, là où les habitudes 
de l'ambiance n'entraînent pas tout homme tant soit 
peu éclairé à étudier ses croyances (comme en Alle- 
magne), une grande partie des fidèles se contentent 
d'accomplir leurs « devoirs », sans leur permettre de 
déborder sur leur vie intellectuelle; d'autres, les plus 
zélés, remettent entre les mains de leur directeur de 
conscience le soin de réfléchir pour eux et, pratique- 
ment, leur vie religieuse s'appuie sur des indications 
de confessionnal, qui font des dogmes les adaptations 
nécessaires; et il reste un groupe infime de croyants, 
mis à part le clergé instruit, bien entendu, qui sait 
et qui pense. 

L'orthodoxie catholique est encore bien mieux par- 
tagée, à ce point de vue, que l'orthodoxie grecque 






LE DÉVELOPPEMENT DU DOGME 225 

et, à la vérité, toutes les confessions chrétiennes, 
toutes les confessions de toutes les religions révélées, 
atténuent, pour ainsi dire, leur dogmatique dans l'ap- 
plication pratique que leurs fidèles les obligent à en 
faire. Ce qu'il peut se trouver en elle de périmé, de 
vraiment inacceptable, dans un milieu donné, n'y est 
ainsi perçu que par une élite peu nombreuse et dont 
les réflexions, quand elle en fait, n'atteignent que 
très difficilement la masse des fidèles. De nos jours, 
le récit de la création du monde, qui se place au 
début de la Genèse, ne saurait, pris au pied de la 
lettre, trouver créance près d'aucun homme cultivé ; 
aussi bien nombre de catholiques éclairés s'étonnent-ils 
tout haut que l'Église le maintienne dans son ensei- 
gnement, sans lui restituer son caractère mythique. 
Pourquoi le ferait-elle? Pour marquer sa déférence 
à l'égard des résultats certains de la science? Sans 
doute; mais outre qu'il lui faut beaucoup de temps 
pour reconnaître que des résultats acquis par la 
science sont certains, elle ne souffre pas, ses fidèles 
non plus, de ce désaccord évident. Elle, interprète 
le texte ,et se persuade que la vérité biblique bien 
entendue rend le même son que la vérité scientifique; 
eux, se contentent de l'assurance qu'elle leur donne 
qu'il n'y a pas de contradiction entre la Science et 
Dieu; et ils continuent d'étudier la géologie, s'ils ont 
le goût de le faire, tout en parlant avec respect de 
l'œuvre des six jours. 

Voici, pris tout à fait ailleurs, un autre exemple du 
même phénomène. Le bouddhisme s'est implanté au 
Japon depuis longtemps; or on ne saurait aisément 
soutenir que le bouddhisme soit une doctrine qui 
pousse beaucoup à Faction, et il n'est pas de peuple 



226 l'évolution des dogmbs 

plus actif actuellement que le japonais, plus fier de 
ses exploits, plus désireux d'en accomplir d'autres; 
la vie ne lui paraît pas méprisable, elle ne peut que 
lui sembler trop courte pour y loger tout ce qu'il 
voudrait faire. Il n'est donc plus touché par les raisons 
qui ont déterminé l'initiative du Bouddha, et le rêve 
du Maître pour arrêter la vie personnelle, la dissiper 
dans l'anéantissement divin du nirvana* n'éveille plus 
en lui de profondes sympathies. Qu'en résulte- t-il? 
Le bouddhisme japonais n'abolit point la doctrine 
essentielle du Talaghàta, mais, dans la pratique, il 
n'en tient plus compte : il prêche une morale très 
active et il exalte, pour sa part, le patriotisme 
chauvin et l'esprit militaire entreprenant de l'Empire 
du Soleil Levant modernisé. 

Si l'expérience prouve que le dogme est encore 
moins immobile dans son fonds que dans sa forme, 
que c'est l'objet même de la foi et non pas seulement 
la formule qui en ouvre l'accès, qui se modifie et 
s'adapte aux besoins religieux nouveaux, quelques 
réflexions de caractère plus général et théorique 
achèveront de nous persuader qu'il n'en saurait, en 
aucun cas, être autrement, que tant que le dogme vit, 
il n'y a point de terme à son travail d'évolution. 



III 



Il est a priori bien peu probable que les phéno- 
mènes qui ont enfanté le dogme bornent leur action 
à sa naissance, qu'ils s'arrêtent lorsqu'ils ont déter- 
miné le thème élémentaire qu'est en effet le dogme à 
«on début; ou que tout leur effort consiste, à partir de 



LE DEVELOPPEMENT DU DOGME 



227 



ce moment-là, à perfectionner sa forme, sans jamais 
enrichir son fonds, et que leur puissance d'initiative 
ne s'applique jamais qu'à la création de dogmes nou- 
veaux. 

« Le dogme, dit justement A. Sa bâti er, c'est la 
langue que parle la foi. » Or, de toute évidence, la 
foi ne parle pas la même langue partout. Je n'entends 
pas seulement qu'elle n'emploie pas les mêmes mots 
pour exprimer les mêmes idées, ce qui ne serait qu'un 
truisme; je veux dire qu'elle ne se nourrit point des 
mêmes idées et que, sous des formules identiques, 
elle place des concepts très différents, selon les milieux 
où elle se développe, selon l'état de civilisation intel- 
lectuelle et même matérielle des hommes qui la portent 
en eux. 

Croit-on, pour reprendre un exemple proposé 
par Pémiuent exégète protestant dont je viens de 
rappeler le nom, que le mot Dieu éveille la même 
idée, réponde à la même notion dogmatique dans la 
conscience religieuse des fidèles très divers qui 
assistent à une messe le dimanche? Est-ce qu'en ce 
cas « l'objet de la foi » est le même pour l'humble 
femme du peuple et pour le théologien, pour le simple 
fidèle, d'esprit ordinaire et de culture moyenne, et pour 
le moderniste? La représentation que les uns et les 
autres seront du mystère eucharistique est-elle aussi 
la même? Je pense que personne ne le soutiendrait. 

On pourrait, il est vrai, faire observer qu'il existe une 
definitio ecclesiœ. que c'est à elle qu'il convient de s'en 
tenir; que si la conception que la bonne femme se 
fait de Dieu ou de l'eucharistie pèche par défaut, 
celle du moderniste pèche sans doute par excès et 
qu'en tout cas, ni l'une ni l'autre ne modifient la 



228 l'évolution des dogmes 

réalité sous-jacente, l'objet réellement existant de la 
foi. Sans doute; mais nous avons, dans la première 
partie de cette étude, montré quelles incertitudes 
présente toujours la révélation; nous savons que 
l'homme n'atteint jamais une réalité objective en 
dehors de sa conscience quand il s'agit de religion, 
qu'en fait sa foi se crée à elle-même son objet; qui 
donc saura déterminer la relation d'une représentation 
de foi à sa réalité sous-jacente, toujours insaisis- 
sable? Ne soyons pas dupes des mots : la simple 
dévote et le croyant réfléchi, assis côte à côte dans la 
même assemblée liturgique, ne se représentent pas 
différemment le même « objet », ils se représentent 
deux « objets » différents. 

A fortiori on peut penser que des milieux très 
divers par la distante, le temps ou la structure, 
marquent des écarts bien plus grands encore dans le 
progrès dogmatique, que ceux qui se manifestent dans 
les esprits différents de contemporains et de compa- 
triotes. 

Quand les premiers chrétiens, ceux que Jésus attira 
ou que les Douze gagnèrent, s'attachèrent à l'espé- 
rance de la résurrection de la chair, ils ne firent 
que garder une croyance généralement acceptée alors 
dans leur milieu. Us étaient Juifs et les Juifs n'avaient 
jamais bien compris la division de l'être humain en 
deux parties, le corps et l'âme ; vers le temps de 
Jésus, le dualisme de la nature humaine s'était bien 
implanté en Israël, mais il ne s'y trouvait pas chez 
lui et, en fait, il venait du dehors. A Tles hommes 
qui ne concevaient pas clairement ce qu'on pourrait 
appeler la personnalité de l'âme et qui imaginaient 
cette dernière plutôt comme le souffle de la vie, que 



LE DÉVELOPPEMENT DU DOGME 229 

comme une réalité indépendante du corps et capable 
de lui survivre, il semblait naturel que la récompense 
et le châtiment dans la vie éternelle — puisque l'idée 
de la vie éternelle avait fini par s'imposer à eux — 
s'appliquassent à l'homme tel qu'ils le voyaient, à 
Thomme corporel réanimé. Mais lorsque la foi com- 
mença à se répandre chez les Grecs, elle y rencontra 
une doctrine dualiste très ferme, que venait fortifier 
un grand mépris pour la matière dont était fait le 
corps. L'élément considérable dans l'homme, le seul 
qui fût digne de jouir d'une vie à laquelle sa nature 
semblait le préparer, c'était l'âme; à quoi bon ras- 
sembler la poussière des corps décomposés, et impo- 
ser à l'âme divine l'inutile poids de la chair pour 
l'éternité? Beaucoup de convertis de la gentilité se 
tinrent ce raisonnement et montrèrent la plus grande 
répugnance à accepter le dogme apostolique de la 
résurrection de la chair; les plaidoyers que les doc- 
teurs multiplièrent en sa faveur, et l'affirmation dont 
il est l'objet dans le symbole romain, sont là pour 
témoigner de la peine qu'il eut à s'imposer. L'extrême 
rareté, sur les anciennes tombes chrétiennes d'Occi- 
dentaux, de formules qui fassent allusion à la future 
nouvelle vie du corps, alors que fort nombreuses s'y 
rencontrent celles qui ont trait au refrigerium, au 
rafraîchissement de l'âme en Dieu, en témoigne 
également. 

Le dogme en cause finit tout de môme par se 
faire accepter parce que l'Écriture le recommandait, 
parce que la résurrection du Christ semblait le garan- 
tiret surtout parce qu'il offrait aux chrétiens ignorants 
une représentation très claire de la survivance de 
l'homme. Il n'en reste pas moins vrai que, durant 

20 



230 l'évolution des dogmes 

assez longtemps, la foi des Orientaux et celle des 
Occidentaux n'ont point coïncidé du tout sur une 
croyance que, de toute évidence, le Christ avait pro- 
fessée, et qu'en retenant à la fois les conceptions 
juives sur la résurrection des corps et les doctrines 
grecques sur l'immortalité de l'âme, ^orthodoxie a 
juxtaposé deux contraires. 

Lorsque le symbole romain eut été formulé, il 
s'imposa très vite atout l'Occident et nul doute qu'en 
y ajoutant, comme nous l'avons dit, la croyance en 
la rédemption, les Occidentaux n'aient trouvé en lui, 
durant longtemps, la pleine satisfaction de leurs désirs 
de foi ; ils le complétèrent, grâce à quelques explica- 
tions que leur fournirent Tertullien et Novatien, et 
longtemps ils s'en tinrent là. Ils s'y tenaient encore 
au milieu du iv e siècle, alors que les querelles tou- 
chant la nature du Christ et sa relation au Père, pas- 
sionnaient, depuis un siècle, les Orientaux. La séche- 
resse juridique de la règle de foi romaine ne pouvait 
suffire aux philosophes chrétiens d'Alexandrie, et 
quand ils eurent quelque peu médité sur elle, ils 
l'emplirent « d'objets de foi » qu'elle ne prévoyait 
pas, qu'en tout cas ses rédacteurs n'avaient jamais 
songé à y mettre. Qui soutiendra qu'il existait iden- 
tité d'objets entre la religion du roi Chilpéric, qui 
prétendait posséder sur la Trinité des lumières parti- 
culières, celle de ses leudes ou même celle de ses 
évêques, et la religion pour laquelle, dans le même 
temps, les habitants de Constantinople se passion- 
naient jusqu'à la bataille? A considérer même la plus 
immobile, en apparence, de toutes les dogmatiques, 
la plus simple et la plus difficile à modifier, celle de 
l'islam, a-t-elle abouti aux mêmes conceptions, 



LE DEVELOPPEMENT DU DOGME 



231 



a-t-elle engendré les mêmes « objets de foi », chez le 
Marocain ignorant et fanatique, fermé à l'effort intel- 
lectuel, chez le Persan doué, comme on Fa dit, 
d'une cervelle métaphysique et chez l'Arabe cultivé 
du Moyen Age, qui lisait Aristote et Platon, à Bagdad 
ou à Gordoue ? Poser de telles questions, c'est pres- 
que les résoudre et pour peu qu'on les étudie, leur 
solution s'avère bien telle que le bon sens la sug- 
gérait. 

Ne l'oublions pas, le dogme ne représente vraiment 
quelque chose que s'il est vécu, s'il est mêlé à la vie 
elle-même, infiniment variable dans ses formes et 
ses tendances. Là où il rencontre une véritable pen- 
sée, il provoque nécessairement en elle une réaction, 
car il se présente à elle comme une contrainte et 
presque un asservissement. Elle ne l'accepte donc, 
pour ainsi dire, qu'à la condition de l'adopter, de se 
l'incorporer, de s'appuyer sur lui, pour s'élever plus 
haut ou pour progresser dans une direction nouvelle; 
et, à son tour, elle l'anime. Désormais, il vit en elle 
et par elle, et si jamais il l'abandonne, il s'immobi- 
lise, en effet; mais, dès qu'on le veut toucher, il 
tombe en poussière ; il n'est plus rien. Par lui-même 
et à lui tout seul, en dehors de la foi vivante et par 
conséquent mouvante, il se montre incapable de 
vivre ; il descend au rang de superstition. 

En dehors de l'élément proprement intellectuel, qui 
n'occupe vraiment beaucoup de place que dans l'es- 
prit des hommes instruits, il convient aussi, assuré- 
ment, de tenir le plus grand compte de l'élément 
mystique, qui intéresse surtout le sentiment. Le mys- 
ticisme est « la maladie chronique du cœur humain » 



232 l'évolution des dogmes 

(S. Reinach) ; il représente souvent un effort assez 
médiocre pour échapper aux contingences maté- 
rielles ; mais quand il s'applique à la religion dogma- 
tique, il peut exercer sur elle une influence bien plus 
profonde que la pensée. Il présente sur cette dernière 
le grand avantage de se placer, à peu près tout en- 
tier, hors du plan de la raison. On a remarqué sou- 
vent que les mystiques religieux — il en existe d'au- 
tres — demeurent inaccessibles aux arguments de la 
critique ; ces hommes-là senlent et ne raisonnent pas 
ou. du moins, ils ne raisonnent que sur leur senti- 
ment; jamais, par exemple, sur la réalité de son 
objet. 

Il y a plus ; le mysticisme semble l'ennemi né 
de l'intellectualisme religieux : la mise en formules 
des élans qu'il ressent, et surtout la discussion, plus 
ou moins ergoteuse, autour de ces formules, lui 
déplaisent, comme une sorte d'atteinte à la spontanéité 
de sa foi. Saint François d'Assise ou l'auteur de 
Y Imitation, considérés de ce biais, nous apparaissent 
comme les protagonistes d'une réaction contre la 
scholastique aristotélicienne, contre la théologie 
savante. Mais, et c'est pour nous la remarque essen- 
tielle, il n'est pas plus dans la nature du mysticisme 
que dans celle de la pensée de demeurer immobile; 
on commande encore bien moins une impression du 
sentiment qu'un raisonnement; et l'individualisme 
du mystique est encore plus rebelle à la contrainte 
d'une règle de foi fermée et définitive que celui du 
penseur. Celui-ci peut se donner pour tâché de justi- 
fier la règle et borner là son activité ; je veux dire 
qu'il peut au moins s'efforcer d'enfermer toujours sa 
pensée dans les cadres -convenus et se donner l'illu- 



LE DÉVELOPPEMENT DU DOGME 233 

sion d'y réussir; l'autre est incapable de régler 
d'avance ses effusions et d'en mesurer la portée; 
alors même qu'il accepte toute la règle et prétend ne 
pas la dépasser, il en sort en esprit. On n'avance point 
un paradoxe si l'on soutient que tout grand mystique 
est un, hérétique en puissance ; il est, par là môme, 
un agent essentiel du progrès dogmatique. C'est lui, 
bien plus que Je penseur, qui vit la religion, ou, si Ton 
veut, c'est lui qui apporte et qui maintient en elle le 
principe de la vie. La pensée toute seule ne saurait 
le faire : son rôle est d'expliquer, d'organiser, de con- 
trôler, et c'est, parce qu'il vient toujours un temps 
qù les explications admises lui semblent faibles, l'or- 
ganisation branlante, le contrôle insuffisant, qu'elle 
pousse aussi, de sa part, à l'évolution de la foi. 

Ainsi une impossibilité matérielle domine l'homme 
de formuler ses dogines autrement qu'après les avoir 
pensés dans un esprit dont les formes varient, devoir 
les vérités sous-jacentes, que les dogmes prétendent 
enfermer, autrement qu'à travers sa science et la phi- 
losophie qu'il en tire; or, sa science s'amplifie con- 
tinuellement et modifie les points de vue de sa pensée 
religieuse, sans qu'il puisse jamais s'arrêter définiti- 
vement à aucun. Le mysticisme lui-même, qui n'est 
pas complètement indépendant de l'ambiance où il se 
développe, paraît, de par sa nature, la négation même 
de l'immobilité de la foi ; il enfante des dogmes- 
nouveaux, nous le savons déjà, mais aussi il retouche, 
sans jamais se lasser, les anciens. Du jour où la 
pensée religieuse et le mysticisme se désintéressent 
d'un dogme, que l'une ne trouve plus en lui aucun 
sens et l'autre aucun aliment, ce dogme ne compte 

plus dans la foi ; il est mort. 

20. 



234 l'évolution des dogmes 

Une dernière remarque, pour achever de rendre 
cette conclusion inébranlable: les dogmes, quels qu'ils 
soient, simples ou complexes, ne vivent pas isolé- 
ment dans la foi : ils se combinent, se pénètrent, se 
complètent et leur ensemble constitue la religion. Que 
la religion évolue, qu'elle se transforme incessam- 
ment, au point que, considérée à deux moments de 
son existence, très éloignés, elle donne l'impression 
de deux religions distinctes, c'est ce que prouve une 
étude même superficielle des grands mouvements 
religieux du passé. Avant que d'en venir aux concep- 
tions monothéistes qui les caractérisent, les religions 
de l'Iran (mazdéisme), de l'Inde (brahmanisme) et 
d'Israël (jahvisme), ont connu une période très longue 
de polythéisme; ce n'est que par un palient effort de 
leur conscience religieuse qu'elles ont éliminé leurs 
vieilles croyances. Elles n'ont point employé la même 
méthode toutes trois et ne sont point arrivées au 
même résultat. La première a établi une hiérarchie 
divine qui a fait de tous les dieux, moins un, des 
créatures aussi parfaites que possible, mais subordon- 
nées au dieu suprême, quelque chose comme les anges 
et démons, ou anges déchus, du christianisme. La 
seconde, par une série d'identifications partielles, a 
fait rentrer tous ses dieux les uns dans les autres jus- 
que l'unité. La dernière a commencé par isoler Jahveh 
parmi les dieux qu'elle a rejetés comme des ennemis 
ou des étrangers, puis elle s'est persuadée qu'il n'exis- 
tait pas d'autre Dieu que lui, que les idoles des nations 
n'étaient que de vains simulacres. 

Voilà trois exemples d'une évolution complète de 
tout un ensemble dogmatique ; il serait paradoxal de 
penser que les parties diverses de cet ensemble ont 



LE DÉVELOPPEMENT DU DOGME 235 

pù cependant demeurer immobiles. Pareille conviction 
ne saurait théoriquement se justifier qu'en invoquant 
la révélation. C'est bien ce qu'elle fait ; mais nous 
avons établi combien il est hasardeux de s'appuyer 
sur un pareil postulat. Au reste, plusieurs religions 
révélées sortent visiblement d'autres religions anté- 
rieures, dont elles se différencient plus ou moins vite ; 
par exemple, le christianisme sort du judaïsme et 
l'islam des deux. Elles ne nient pas cette parenté, 
mais elles l'expliquent autrement que l'historien : le 
chrétien voit dans le judaïsme une révélation incom- 
plète, et c'est du môme point de vue que le musulman 
iuge et le christianisme et le judaïsme. Certains théo- 
logiens de l'islam pensent même qu'il est bon qu'un 
juif, qui vient à leur foi, commence par se faire chré- 
tien, afin de passer par les trois grandes étapes de la 
vérité. C'e^t là une reconnaissance implicite de la 
réalité de l'évolution qui modifie inlassablement le 
sentiment religieux des hommes; seulement musul- 
mans et chrétiens s'imaginent que leur révélation, 
parfaite, demeure immuable et ne sera jamais 
dépassée, plus que ne peut l'être la vérité absolue. 
Us la dépassent eux-mêmes chaque jour davantage. 



IV 



Il est donc entendu que le dogme est composé de 
deux éléments essentiels, l'un mystique, qui se rap- 
porte à la foi, et possède une valeur pratique de pre- 
mier ordre, qui, pour mieux dire, perd toute espèce 
de sens dès qu'il n'est plus partie intégrante de la vie 
du croyant ; l'autre intellectuel, qui regarde la théolo- 



236 l'évolution des dogmes- 

gie, sans toutefois se confondre avec elle, et ne pré- 
sente de véritable intérêt qu'en ce qu'il fait, pour 
ainsi dire, la théorie de l'autre. Il se peut bien que 
la foi vivante, sans le secours de la théologie, se 
montre incapable de sortir de l'incohérence, à tout le 
moins de la confusion, que surtout elle demeure très 
exposée aux poussées d'extravagance que l'initiative 
de quelques individus exaltés plus qu'il ne faut, im- 
puissants, en tout cas, à régler leur mysticisme, pour- 
rait exercer sur elle victorieusement ; la théologie la 
clarifie, l'ordonne et la protège. Mais il n'en est pas 
moins certain que dès qu'elle ne s'appuie plus sur la 
foi, dès qu'elle ne l'exprime plus, qu'elle cesse d'être 
uniquement sa forme intellectuelle, et qu'elle prétend 
acquérir par elle-même et pour elle-même une valeur 
au regard dé la conscience religieuse, la théologie 
tombe au rang d'une logomachie stérile. Il, paraît na- 
turel que ces deux éléments du dogme ne soient pas 
toujours exactement superposables et même qu'ils ne 
le soient jamais, que la foi déborde toujours la pen- 
sée religieuse et la théologie, que, par conséquent, la 
conscience religieuse des fidèles soit en avance sur la 
dogmatique théologique, puisque les propositions de 
la théologie ne doivent être que la mise en forme des 
conclusions de la foi; mais il arrive aussi que le con- 
traire se produise et que la théologie cherche à main- 
tenir des propositions qui ne répondent plus à rien 
dans la foi. 

A vrai dire, c'est même là sa tendance ordinaire, 
et on le comprend; elle ne renonce pas aisément à 
des formules dont l'établissement lui a donné quel- 
quefois beaucoup de mal, qui ont longtemps enfermé 
un grand sens, que le consentement des fidèles et la 



LB DEVELOPPEMENT DU DOGME 237 

décision de leurs chefs ont armées d'une autorité très 
respectable. Des formules de ce genre ne sont point 
non plus très simples de leur nature; on peut retarder 
l'instant de leur totale disparition de la conscience 
religieuse en les interprétant ; mais les ressources 
qu'offre ce procédé ne sont pas inépuisables et il 
faudrait aux théologiens un sens de la vie et de la 
réalité, qui leur manque d'habitude, pour laisser déli- 
bérément tomber derrière eux ce qui n'est plus qu'un 
poids mort. 

Le rôle logique de la théologie serait aussi un rôle 
modeste ; il consisterait à codifier la foi, à en faire la 
police, non à la diriger elle-même et à la dominer, 
comme elle le prétend d'ordinaire. Nous savons déjà 
d'ailleurs qu'elle n'enferme pas tout ce qu'il y a d'in- 
tellectuel dans le dogme, qu'à côté du mysticisme, il 
est une pensée religieuse souvent indépendante d'elle 
et dont elle doit craindre autant que de la foi vivante 
proprement dite. En dernière analyse, la théologie 
nous apparaît donc comme la force qui résiste à 
révolution du dogme: elle y résiste par la formule et 
au nom de la formule, contre la foi qui sent et celle 
qui pense. 

* Considérons donc un instant ces trois forces en pré- 
sence, deux d'un côté et une de l'autre; et essayons 
de nous rendre compte, non de leur nature, que nous 
connaissons déjà, mais des modes suivant lesquels 
elles agissent, se combinent et, au besoin se heurtent. 



CHAPITRE X 

La foi vivante : le mysticisme, le sens commun 

et la pensée religieuse. 



I. — Le mysticisme. — Dangers de son initiative. — Son action. 

— Le critérium du mysticisme gît dans le sens commun. 

II. — Le sens commun agent d'évolution dogmatique. — Com- 
ment il agit sur le mysticisme et dans quels sens. 

III. — L'intervention de la pensée. — Conflits qui en peuvent 
résulter. — Exemples. — Conflit de la pensée et de la 
théologie. 



I 



« Il n'y a pas de religion sans un certain mysticisme, 
écrivait naguère Albert Réville ; il faut, pour qu'il reste 
sain et fortifiant, qu'il soit contenu par le sens moral, 
par la pratique du bien et notamment par l'amour 
de la vérité ( d ) ». Par mysticisme il faut entendre ici la 
croyance à la possibilité d'une communication entre 
l'homme et la divinité, d'abord, et, ensuite, là con- 
viction, ferme chez le mystique, qu'en fait cette 
communication est réellement établie, qu'elle lui 
apporte l'aliment de sa vie religieuse. Seulement le 
mysticisme dont parlait A. Réville, c'était celui d'un 

(1) A. Réville, Jésus de Nazareth,^2 e édit., 1, p. IX. 



LA FOI VIVANTE 



239 



homme raisonnable et instruit, qui, dans ses élans 
vers Dieu, ne perd jamais le contact avec la réalité, 
qui a toujours très nettement conscience des droits 
de la critique, de la force des faits et qui, de propos 
délibéré, leur subordonne ses rêves ; c'est le mysti- 
cisme rationaliste d'un protestant libéral, celui 
d'A. Réville lui-même et non point celui de ces 
hommes qu'on appelle communément des mystiques. 

Ces hommes-là ne sont point d'ordinaire des savants, 
ni môme des hommes très réfléchis; ils possèdent 
seulement une sensibilité très développée et qui s'ap- 
plique spécialement aux choses de la religion. Ce que 
nous appelons la vérité, les faits réels, les contin- 
gences évidentes, leur importent très peu ; ils ne pro- 
cèdent que par intuitions qui se forment au fond de 
leurconscience sans qu'il leur soit même possible de 
savoir comment ; « leurs théories sont des visions, 
ils n'en scrutent . pas les antécédents, ils n'en dé- 
duisent pas les conséquences ( 2 ) ». Ces opérations 
de logique, de critique et d'histoire ne présentent, au 
propre, aucun sens pour eux ; lorsqu'ils conçoivent 
un dogme, c'est toujours comme une vérité de l'ordre 
vital et nullement comme une constatation scienti- 
fique; ils tendent, en l'exprimant, à poser un prin- 
cipe d'action religieuse, de pragmatisme, comme on 
dit aujourd'hui, et pas du tout un théorème méta- 
physique. 

Là est la force et aussi le danger de leur initiative. 
La force : leurs intuitions, nativement infécondes 
quand elles sont absolument originales, se formant 
d'ordinaire en harmonie avec les aspirations de 

(2) Loisv. Synoptiques, 11., p. 194. 



240 l'évolution des dogmes 

nombre de leurs contemporains, placés dans le mêra 
milieu qu'eux, éveillent les sympathies, recueillent 
les adhésions, dont l'ensemble constitue le mouvc 
ment de foi qui engendre le dogme, s'il n'existe pa 
encore, qui le modifie s'il existe ; le tout se produi 
sant, d'ailleurs, sans que l'arrêtent des difficulté: 
qu'un homme d'esprit positif jugerait a priori insur 
montables. Les Juifs du i er siècle de noire ère m 
vivaient plus, à peu d'exceptions près, que pour la Loi 
si leur piété totale, à tous, ne tenait pas dans l'obser- 
vance des prescriptions légales, ils ne concevaient 
pas qu'on fût pieux sans être légaliste; et pourtant 
saint Paul ne craignit pas de faire reposer sa prédi- 
cation tout entière sur l'idée que la Loi Nouvelle abo- 
lissait l'Ancienne, que les œuvres de la Loi se mon- 
traient incapables de conduire l'homme jusqu'au sa- 
lut, puisque le Christ avait dû suppléer par sa mort à 
leur insuffisance. Du point de vue purement religieux, 
c'était là une vision de foi très élevée et très féconde; 
du point de vue qu'on peut dire politique, elle consti- 
tuait le plus dangereux paradoxe et le plus propre à 
détourner les Juifs de croire en Jésus; et, du simple 
point de vue logique, elle semblait une contradiction 
impossible à concilier avec l'affirmation que les 
Apôtres disaient tenir du Maître galiléen, à savoir que 
loin de prétendre abolir la Loi, il était venu l'ac- 
complir toute (Mi. 5 17 ). De ces difficultés, Paul n'avait 
pris aucun souci; il croyait avoir tout dit quand il 
avait répété : « Si les œuvres de la Loi suffisent, le 
Christ est mort pour rien »( 1 ). Or la conclusion pauli- 
nienne venait si à point pour justifier l'universalisa- 



(1) Gai. 2*6; 515; i C or. 7 



19 



LA FOI VIVANTE 241 

tion de la foi nouvelle et elle apportait une précision 
si attendue aux désirs religieux des gentils disposés 
à se convertir, qu'elle devint promptement le centre 
même de la doctrine chrétienne. 11 est probable 
qu'elle contribua beaucoup à fermer les synagogues 
devant la propagande apostolique, mais elle lui ou- 
vrit le monde païen et ce fut une belle compensation. 

Toutefois nous touchons là du doigt ce danger de 
l'initiative des grands mystiques auquel je faisais 
allusion tout à l'heure : à s'abstraire des contingences, 
il leur arrive de sortir tout à fait de la réalité, de 
dépasser, voire de contrarier les tendances de leur 
ambiance. En ce cas, leur effort s'épuise sans résul- 
tats, ou bien ils attirent à eux une petite minorité, 
constituent un petit groupe, plus ou moins intéres- 
sant, mais qui ne dure pas. 

L'histoire de la gnose du 11 e siècle n'est au fond que 
celle de mystiques intellectuels et forts épris de 
symétrie, dont les rêveries s'enfermèrent dans un 
cadre singulier, fait de morceaux empruntés à la 
métaphysique grecque et aux religions orientales, 
encore plus qu'au christianisme. 

Plusieurs des systèmes qu'ils enfantèrent, celui de 
Valent! n, par exemple, témoignent d'une remarquable 
puissance d'imagination mystique; ils ne réussirent 
point, pourtant, à fonder autre chose que des sectes 
très étroites, parce que leurs rêveries étaient trop 
compliquées, surtout parce qu'ils présentaient sur 
Dieu, sur l'Ancien Testament et sur le Christ lui- 
même des conceptions que la conscience chrétienne 
générale repoussait. Dieu le Père, que l'homme sent 
si proche dans l'oraison dominicale, représenté comme 
inaccessible au fond du Plérôme inconcevable; la 

21 



242 l'évolution des dogmes 

Bible, arsenal d'arguments et de preuves prophétiques 
en faveur de la mission de Jésus, ravalée à n'être plus 
que l'œuvre grossière d'un esprit inférieur, comme, 
d'ailleurs, le monde et la chair; le Christ, si humain 
dans l'Évangile et si touchant, réduit à l'appa- 
rence humaine d'un esprit descendu du Plérôme. 
mais si inférieur à Dieu qu'il ne saurait lui être 
comparé; le tout destiné à offrir du mal et de la 
rédemption une explication abstruse, qui supposait le 
mépris de la vie et de la chair, le rejet de ses œuvres 
et de ses joies, voilà les thèmes principaux de la 
gnose. Le mysticisme de quelques exaltés, que leur 
singularité même achevait d'enthousiasmer, pouvait 
bien broder sur eux, mais ils ne possédaient pas le 
pouvoir de s'imposer à la foi de tout le monde; ils 
déroutaient les simples et se plaçaient en dehors du 
sens commun de leur temps. 



Il 



Je viens de nommer Tunique critérium du mysti- 
cisme, celui qui, d'instinct, choisit parmi ses majora- 
tions, c'est le sens commun; il est également un agent 
de transformation des croyances dogmatiques, car il 
ne s'immobilise jamais lui-même bien longtemps. Il 
est une résultante, la plus lente à se déterminer, si 
Ton veut, la plus lente aussi à subir l'action. des forces 
nouvelles, de la culture et de la pensée d'un temps et 
d'un groupe social. On peut se le représenter comme 
un résidu du filtrage, à travers l'esprit des masses 
populaires, des idées et des notions acquises par 
l'élite intellectuelle qui les conduit. Des majorations 



LA FOI VIVANTE 243 

du mysticisme, ce sens commun n'accepte que 
celles qui s'accordent avec lui ; mais, quand il en a 
une fois adopté quelqu'une, il s'y attache avec assez 
d'opiniâtreté pour l'imposer même aux théologiens. 
J'ai dit déjà, incidemment, combien le dogme de 
l'Immaculée Conception avait rencontré de résistances 
parmi les théologiens du Moyen Age : saint Bernard 
et saint Thomas d'Aquin lui firent une vive opposition, 
et Pierre d'Àilly le fit condamner par Clément Vil en 
1386; il ne fut accepté, en somme, que par le concile 
de Trente, et le pape Pie IX, seulement, le consacra 
définitivement, en 1854. Mais, bien que la foi des 
simples fût incapable de découvrir par elle-même 
une déduction si raffinée de théologie mystique, elle 
l'avait aisément adoptée parce qu'elle y voyait une 
majoration excellente de la dévotion à Marie et, dès 
le xiu e siècle, elle avait obtenu de l'Église la célébra- 
tion, au 8 décembre, d'une fête de la Conception de 
la Vierge. De même a-t-elle accepté l'idée de la vir- 
ginité de saint Joseph, inventée par saint Jérôme, au 
iv* siècle, pour achever d'écraser un ergoteur qui se 
montrait sceptique au sujet de la virginité de Marie; 
l'Église la voit aussi d'un bon œil sans l'avoir, toute- 
fois, élevée encore à la dignité de dogme. L'icono- 
graphie pieuse et quasi officielle, a pris l'habitude de 
représenter l'époux de Marie avec un lys dans la main, 
symbole évident de sa parfaite pureté . Il est d'ailleurs 
vraisemblable que l'affirmation de la virginité de 
saint Joseph ne dépassera pas la qualité de croyance 
pieuse, parce qu'il semble que le sens commun des 
catholiques de nos jours en vienne à se défier un peu 
de ces précisions arbitraires; il fait cette concession 
à l'esprit critique de convenir que certaines conclu- 



244 l'évolution des dogmes 

sions de la piété ne sont pas très sûres; celle-là est 
assurément du nombre. 

Au reste, le sens commun ne se borne pas à sanc- 
tionner des majorations de la foi; il lui arrive d'im- 
poser, à tout le moins dans la réalité, sinon dans 
la formule, des retranchements considérables aux 
croyances mêmes qu'on aurait pu croire acquises. 
C'est par cette opération surtout qu'il montre à quel 
point il dépend de l'ambiance intellectuelle où on le 
considère. 

Quiconque a tant soit peu lu sait bien aujourd'hui 
que la doctrine simpliste de l'orthodoxie romaine, 
touchant la composition de la Bible, son inspiration 
et son inerrance, est devenue tout à fait inacceptable ; 
prétendre la soutenir dans sa lettre constitue un para- 
doxe qui conduit à rompre en visière avec la science, 
considérée dans ses résultats les plus certains, par 
suite, à se retrancher soi-même de la vie intellec- 
tuelle du temps présent. Aussi bien pas un théologien 
sérieux ne consentirait actuellement à examiner les 
divers aspects de la question biblique du point de 
vue qui prévalait encore audébutduxix e siècle. Malgré 
la résistance des autorités ecclésiastiques et des 
obstinés dans l'aveuglement, cette question biblique 
s'est posée jusque dans l'Église romaine et, incontes- 
tablement, les théologiens ofûciels ont fait quelques 
concessions, bien que beaucoup de positions qu'ils 
essaient encore de défendre soient jugées absolument 
intenables par les critiques libéraux. Ils n'osent plus 
soutenir que le Livre ne contienne pas d'erreurs 
matérielles, ni qu'il soit, dans son fonds, complète- 
ment original, ni même qu'il doive toujours être pris 
au pied de la lettre ; ils avouent que bien des pro- 



LA FOI VIVANTE 245 

blêmes bibliques qu'on pouvait croire résolus se 
posent aujourd'hui dans des termes nouveaux; et, 
s'ils prennent cette attitude* c'est que le sens commua 
des fidèles éclairés, et le leur, la leur imposent. 

Sans atteindre si haut, celui des croyants qui ne 
sont pas complètement sans culture, vide de leur 
sens d'autrefois bien des affirmations de la règle de 
foi. Qui se trouverait assez ignorant des éléments de 
la géologie et de l'astronomie pour recevoir en toute 
naïveté le récit de la création, en six jours de vingt- 
quatre heures, et, plus encore, la conception de 
l'univers que le récit de la Genèse impose? Qui pourrait 
imaginer que cet univers a été construit, pour ainsi 
dire, en fonction de la terre, et la terre organisée en 
fonction de l'homme, double conviction qu'impose 
cependant la Bible? Qui, ayant ouï parler quelque peu 
de l'évolution des êtres vivants et de leurs différences 
de constitution, accepterait que les tigres et les loups 
vivaient en bons végétariens jusqu'au jour où l'im- 
prudence d'Adam, mari trop docile, les eût affligés, 
en vue de rendre le séjour de l'homme sur la terre 
plus pénible, des instincts carnassiers que nous leur 
connaissons ? 

Prenons d'autres exemples ailleurs. Quand les pre- 
miers chrétiens répétaient qu'après avoir donné à ses 
disciples toutes les instructions utiles, le Christ, res^ 
suscité, s'était, à leurs yeux, élevé dans les airs pour 
regagner le ciel et qu'il en redescendrait, parmi les 
nuées étincelantes, au jour marqué par ses décrets, 
ces affirmations évoquaient, dans leur imagination, 
des tableaux que leur esprit jugeait parfaitement vrai- 
semblables; et les hommes du Moyen Age partageaient 
cette opinion. 

21. 



246 l'évolution des dogmes 

Les uns et les autres vivaient dans la conviction 
que la terre occupait le centre du monde. « La 
machine de l'univers se divise en deux parties : 
c'est, à savoir, la région de l'éther et celle des élé- 
ments. La région élémentaire elle-même se divise en 
quatre parties, car elle contient la terre, qui est 
comme le centre du monde, et autour il y a l'eau, 
autour de l'eau, l'air, autour de l'air, le feu. » C'est 
en ces termes que Sacro Bosco, dont la Sphère^ com- 
posée vers 1220, fut, jusqu'à la Renaissance, la base 
de toute éducation cosmographique, résumait la 
science de l'antiquité et celle de son temps. Ptolémée 
était censé avoir démontré que la terre nef pouvait se 
placer ailleurs qu'au centre du monde. On pensait 
généralement qu'elle n'était habitée que dans sa 
partie supérieure, élevée au-dessus de l'eau, et qu'au 
delà des éléments se trouvaient neuf, dix ou douze 
sphères concentriques et translucides sur lesquelles 
le Créateur avait fixé les planètes et les étoiles. Elles 
tournaient autour de la terre et la dernière consti- 
tuait l'empyrée, le ciel proprement dit, la demeure 
de Dieu. D'aucuns pensaient qu'en quatorze années 
de marche on pourrait aller de la terre à la lune; 
l'empyrée lui-même ne semblait pas fort éloigné et, 
dans ces conditions-là, l'idée de l'Ascension, comme 
celle de la Descente du Christ, pouvaient sembler 
très naturelles. Aujourd'hui, nous serions bien 
empêchés de dire où se trouve le centre de l'univers, 
pour la bonne raison que nous ne pouvons même 
plus concevoir qu'il ait des limites, encore que l'In- 
fini de l'espace nous demeure inintelligible; mais 
nous savons que la terre n'est rien qu'une planète 
infime du système solaire, lequel n'est lui-même 



LA FOI VIVANTE 



247 



qu'un monde entre d'autres, dont le nombre nous 
échappe en nous épouvantant. Nous savons encore 
que la terre est habitée en bas comme en haut et qu'à 
vrai dire, ces expressions-là n'offrent aucun sens; 
enfin, nous n'osons plus chercher la place dû ciel où 
Dieu reçoit les bienheureux. Et cette représentation 
de l'univers que l'observation scientifique nous 
impose, il est incontestable qu'elle s'accorde très mal 
avec la description des choses dernières, que nous 
donne l'Apocalypse, ou avec la réalité du retour de 
Jésus vers son Père, tel que le dépeint Luc. Pour 
parler franc, l'eschatologie apocalyptique et l'ascension 
lucanienne paraissent, à maint chrétien, qui n'ose pas 
toujours se l'avouer ouvertement, tout à fait puériles 
et s'il continue de croire que le Christ ressuscité a 
été enlevé du milieu de ses disciples, qu'il reviendra 
un jour pour juger les vivants et les morts, il ne peut 
plus attacher à ces affirmations primordiales de la foi 
du passé le sens rigoureux qu'elles réclament. 



III 



C'est à la pensée qu'il appartient de remettre la foi 
d'accord avec la culture de l'ambiance où elle vit : le 
besoin de son intervention ne se fait pas sentir partout 
en même temps et il s'ensuit qu'ainsi que nous L'avons 
déjà remarqué, La même religion considérée dans le 
même temps, en différents pays, peut s'y présenter 
sous des aspects fort dissemblables. Un simple moine 
espagnol et un philosophe chrétien de France ou de 
Bavière ne sont point pareillement calholiques; ils 
peuvent nommer de même les objets de leur foi ; ils 



248 l'évolution des dogmes 

ne se les représentent pas de même et, au vrai, ce ne 
sont pas les mêmes. Évidemment, l'application de la 
pensée aux affirmations de la foi est toujours le fait 
d'intellectuels, par conséquent, elle est en relation 
encore bien plus immédiate et bien plus prompte que 
le sens commun avec les mouvements de la science 
et de la philosophie profanes; il est clair aussi que 
les résultats de cette application apparaissent à ceux 
qui la font bien plus impérieux, plus inévitables en 
quelque sorte, que les difficultés pratiques lente- 
ment perçues ou vaguement senties par les masses 
croyantes. Je ne veux pas dire qu'ils soient, en fait, 
plus efficaces; ils sont plus nets et plus rapidement 
établis. Là où ils se produisent, une crise de la foi 
ne tarde pas à se manifester. 

Les exemples abondent : j'en prendrai trois, sans 
sortir de la religion catholique. Lorsque la fui chré- 
tienne pénétra dans la ville d'Alexandrie, apportée 
sans do,ute par quelque Juif converti à Jérusalem par 
les Douze, ou, à en croire la légende, prêchée par Marc, 
familier de saint Pierre, elle s'implanta certainement 
tout d'abord parmi les Juifs de bonne volonté et sur- 
tout parmi les demi-juifs qu'on appelait les craignant 
Dieu et qui fréquentaient la synagogue ; ces hommes-là 
reçurent en toute simplicité la parole apostolique, 
mais ils ne tardèrent pas à la répandre .à leur tour 
parmi certains de leurs concitoyens plus cultivés 
qu'eux-mêmes. Au jugement de ces derniers venus, 
la foi chrétienne manquait évidemment de pro- 
fondeur et ils ne l'acceptèrent que comme un 
thème nouveau offert à leurs réflexions philoso- 
phiques. 

Or leurs réflexions ne les conduisirent pas tous 



LA FOI VIVANTE 



249 



au même résultat. Les uns firent entrer toute leur 
culture métaphysique dans le christianisme, de 
manière à transformer la règle de vie, posée par les 
Apôtres, en un système philosophique, où d'ailleurs 
ils subordonnaient leurs doctrines à leur foi fonda- 
mentale; tel futOrigène. Les autres, tout à l'inverse, 
annexèrent, pour ainsi dire, la foi chrétienne à leurs 
doctrines profanes, ils l'acceptèrent comme une com- 
posante utile dans un vaste syncrétisme où ils réu- 
nissaient, avec elle, les données essentielles de la 
philosophie grecque et les influences plus ou moins 
nettes des religions orientales ; tel fut Valentin. Et 
l'on vit alors, au 11 e siècle, une rude bataille des 
chrétiens de toutes nuances, contre les pseudo-chré- 
tiens qui mêlaient le Christ à leurs combinaisons 
extravagantes et se disaient favorisés d'une révélation 
plus complète et plus sûre que celle des autres. Le 
in e siècle, après la défaite des gnostiques, vit une 
autre bataille non moins acharnée, celle des chrétiens 
hostiles au philosophisme, contre les docteurs d'Alexan- 
drie et leurs élèves; au iv e siècle, elle durait encore. 
Elle se termina par un série de compromis tâtonnants 
et de formules équivoques, où entrèrent toutes les 
majorations alexandrines que le sens commun pou- 
vait accepter, et qu'il reçut parfois de guerre lasse et 
sans se bien rendre compte de leur portée. 

Le christianisme des premiers siècles du Moyen Age 
vécut sur ces compromis du iv e siècle et sur la doc- 
trine que saint Augustin en tira, mais il advint que 
la curiosité des Arabes se porta sur les écrits d'Aris- 
tote; ils les traduisirent, les étudièrent, les commen- 
tèrent et, à partir du xi e siècle, les révélèrent aux 
Occidentaux, qui, à vrai dire, ne connaissaient plus 



250 



L EVOLUTION DES DOGMES 

du grand philosopha grec que quelques fragments. Ce 
fut dans les écoles un éblouissement pour nombre de 
docteurs que l'étude de la dialectique aristotélicienne 
et surtout celle du syllogisme. En même temps se 
répandaient, sous le nom de saint Denys l'Aréopagite, 
plusieurs doctrines néo-platoniciennes. Alors un grand 
mouvement commença dans le monde chrétien intel- 
lectuel pour adapter la foi aux formes aristotéliciennes 
et pour retrouver en elles, c'est-à-dire pour y intro- 
duire, les idées issues de Plotin ou de Porphyre. 
Comme on ne connut les œuvres d'Aristote que peu 
à peu, les principales même, les Analytiques et les 
Topiques, seulement dans le premier tiers du xii e siècle, 
et d'autres au début du xui% ce mouvement se déve- 
Joppa en simplifiant durant près de deux cents ans, 
avant que d'atteindre son maximum, au xin e siècle. 
Durant ce temps, les uns tenaient pour Platon, d'autres 
pour Aristote, d'autres encore pour les stoïciens, sans 
d'ailleurs les bien connaître, ni les bien entendre ni 
les uns ni les autres, mais en appliquant, avec plus 
ou moins de hardiesse, leur philosophie à la foi. 
Pareille application n'allait pas sans difficulté et, 
dès la fin du xi e siècle, par exemple, Roscelin, un 
chanoine, en venait, paraît-il, à ruiner le dogme de la 
Trinité en soutenant la complète individualité de 
chacune des trois personnes, unies seulement par 
une volonté et une puissance identiques; proposition 
véhémentement combattue par saint Anselme. Par 
cet exemple, on sent combien pareille secousse intel- 
lectuelle faisait courir de danger au dogme ortho- 
doxe. Pourtant tout s'arrangea : au xm e siècle, Aris- 
tote triompha de Platon, des stoïciens, même de 
saint Augustin et les grands scolastiques d'alors, dont 



LA FOI VIVANTE 251 

la Somme de saint Thomas d'Aquin résume l'énorme 
labeur, par une sage distinction entre ce qu'ils nom- 
mèrent la théologie naturelle, c'est-à-dire l'aristotéli- 
cisme et là théologie surnaturelle, que la révélation 
justifie, réduisirent la première à n'être que l'auxi- 
liaire de la seconde. Ce ne fut point sans rudes con- 
troverses et saint Thomas lui-même trouva en Duus 
Scot, le docteur subtil un adversaire très redoutable, 
en qui revivait le platonicisme alexandrin. Tout con- 
tribuait à rendre le conflit plus aigu : les Dominicains 
soutenaient naturellement la doctrine thomiste puisque 
Y ange de V école faisait partie de leur ordre; en 
revanche les Franciscains étaient scotistes. Les pre- 
miers ne voulaient pas entendre parler de l'Imma- 
culée Conception, que les seconds prônaient avec zèle. 
D'autres comme saint Bonaventure, le docteur sera- 
pkique, superposaient un mysticisme ardent à leur 
scolastique. Querelles de moines et de théologiens 
que tout cela? Sans doute; mais on peut dire que 
toute la vie intellectuelle du temps où elles se déve- 
loppèrent leur fut subordonnée, qu'en elles s'enferma 
toute la pensée de plus de trois siècles et qu'il en 
sortit un christianisme nouveau, dont on peut dire 
qu'il est fâcheux qu'il se soit produit. 

D'abord il présente le grand inconvénient de s'être 
constitué en dehors de la foi des simples et de leur 
demeurer, en conséquence, à peu près inintelligible, 
si bien que la superstition toute seule, ou à peu près, 
alimenta la vie religieuse du peuple chrétien jusqu'à 
l'époque de la Contre-Réforme, et qu'il fallut alors 
remédier d'urgence à son ignorance. Ensuite il eut le 
tort de s'exprimer en fonction d'une philosophie qui, 
elle-même, reposait sur une certaine science, fort 



252 l'évolution des dogmes 

remarquable sans doute, c'est celle d'Aristote. mais 
nullement définitive; et, en même temps, celui d'em- 
prunter à la méthode de cette philosophie, une cer- 
taine manière raide et comme absolue de présenter 
ses formules. Gomment supposer qu'elles changeraient 
jamais, étayées qu'elles étaient de la force invincible 
du syllogisme et comment croire qu'un jour viendrait 
où elles ne paraîtraient plus à certains chrétiens 
qu'un verbalisme sans portée? 

Et cependant ce jour-là est venu. La Renaissance, 
en ramenant les esprits cultivés à la connaissance et 
à l'amour de l'antiquité grecque véritable, a précipité 
la ruine visible de la scolastique et préparé du même 
coup la caducité de toutes ses conceptions. Elle a 
refait l'éducation intellectuelle de l'Occident; elle la 
insensiblement ramené au rationalisme, où les Grecs 
avaient jadis atteint, en même temps qu'elle provo- 
quait un essor scientifique qui a transformé, peut-on 
dire, les conditions physiques de la pensée religieuse. 
Après Descartes, après Copernic, Galilée et Newton, 
alors même qu'ils n'apercevaient pas toutes les con- 
séquences de leur œuvre, le problème chrétien ne 
pouvait plus se poser dans les mêmes termes qu'au 
xiu e siècle. La théologie officielle a résisté à l'évolution; 
c'était son rôle et presque sa raison d'exister. Elle a 
persécuté Galilée; Bossuet a poursuivi et fait condam- 
ner Richard Simon, le père de la critique biblique; 
à la fin du xvm e siècle, par la plume de Ferraris, elle 
réprouvait encore le système de Copernic. Elle a résisté 
par la négation, l'anathème et pire, quand elle a pu. 
aux faits et aux idées; elle a poursuivi André Vésale, 
parce que ce fondateur de Tanatomie moderne n'avait 
point trouvé, dans les cadavres qu'il avait disséqués. 



LA FOI VIVANTE 253 

« l'os impondérable » autour duquel devaient, au 
jour de la résurrection, se rassembler les éléments 
dispersés de chaque coçps; elle a jugé intolérable la 
Théorie de la terre de Buffon (1749) et imposé à son 
auteur une rétractation humiliante; elle a condamné 
et elle repousse encore le transformisme; le simple 
mot d'évolution lui fait horreur (*). Bien entendu, ses 
efforts désespérés n'ont servi qu'à décourager quelques 
hommes timides ou mal armés pour la lutte ; ils n'ont 
pas arrêté le mouvement de la science; ils n'ont 
empêché aucune de ses applications. Et voici qu'est 
venue l'heure où les croyants qui savent et qui 
réfléchissent ne peuvent plus abstraire leur foi de 
leur culture, où, parfaitement assurés de tenir la 
vérité claire et certaine dans le domaine physique, 
ou dans celui de la critique, il leur paraît évident que 
la règle de foi, que la théologie officielle continue 
de leur imposer, reste si complètement en dehors 
de tout ce qui a formé et alimente leur esprit, qu'elle 
ne leur offre plus, prise en elle-même, aucun sens 
pensable. 

Persuadés qu'il n'est point deux vérités contra- 
dictoires, ils cherchent, d'ailleurs avec plus de cou- 
rage que de succès, à repenser leur foi en fonction 
de leur culture. Et ainsi, pour les mêmes raisons, les 
modernistes d'aujourd'hui travaillent, comme autre- 
fois les Alexandrins ou les scolastiques, à se faire un 
christianisme qui réponde à leurs besoins intellectuels. 
A en juger par les écrits des plus écoutés d'entre eux, 
ni Bossuet, ni saint Thomas, ni saint Augustin, ni 

(1) On allongera autant qu'on voudra la liste des exemples 
en lisant le petit précis de J. Français, VÉglise et la Science, 
Paris, 1908. 

22 



254 l'évolltion des dogmes 

Origène, ni les Apôtres, ne se trouveraient à Taise 
dans ce christianisme-là et, chose au premier abord 
singulière, moins encore les quatre premiers que les 
derniers; ceux-là, la simplicité de leur dogmatique 
les rendrait plus aptes que les autres à entrer, sinon 
dans la théorie, au moins dans la pratique d'une 
doctrine que la critique historique tend à ramener à 
leur propre foi. 

Or, ce qui entrave aujourd'hui l'effort des moder- 
nistes, ce qui explique la condamnation dont l'autorité 
pontificale a cherché à les accabler par le décret 
Lamentabili et l'encyclique Pascendi, Cfc n'est pas 
seulement l'existence de la curie romaine, dont les 
intérêts politiques, pour ainsi dire, s'opposent à une 
transformation qui leur serait évidemment préjudi- 
ciable, c'est surtout l'existence des formules dogma- 
tiques que l'usage a consacrées et que le concile de 
Trente a sanctionnées en les armant d'une autorité 
extra-humaine, en les rapportant, sinon en théorie, 
du moins en fait, à l'inattaquable révélation, comme 
l'expression complète et définitive de la Vérité divine. 
C'étaient bien déjà des difficultés du même genre que 
les Alexandrins et après eux les scolastiques avaient 
rencontrées pour accomplir l'adaptation qui leur était 
nécessaire. 

La formule, tel est l'obstacle sérieux que rencontre 
l'évolution du dogme et qu'elle a bien plus de mal à 
tourner que ceux qui peuvent sortir des textes censés 
révélés et de la Tradition elle-même. Et pourtant la 
formule a, d'ordinaire, une histoire ; il faut donc 
supposer qu'elle aussi a vécu et qu'elle représente, 
dans l'état où elle s'oppose à toute modification du 
dogme qu'elle exprime, le terme d'un développement. 



CHAPITRE XI 



La formule d'autorité 



I. — Son caractère négatif. — Ce qu'elle ajoute à la croyance en 

fait et eTi droit, — Exemple : les interprétations du Tu es 
Petrus. — Gomment cet exemple établit l'importance de la 
formule dogmatique. 

II. — Insuffisance ordinaire des formules premières qui cher- 
chent à fixer un dogme. — Résistance de la théologie à leur 
modification dès qu'elles sont sanctionnées avec quelque 
solennité par les autorités compétentes. — Danger réel que 
cette modification fait courir au dogme. — Ces formules, 
cependant, comme les mots d'une langue, n'ont, pas partout 
le même sens ; s'usent ; prennent un sens nouveau ; il en 
naît même de nouvelles. — En fait, durant longtemps, la 
formule n'est pas strictement immobile. 

III. — La formule à L'état de cristallisation. — Phénomènes qui 
en résultent : la formule armée de l'autorité du dogme ; le 
conflit entre la formule et les intellectuels. 



I 

11 est, peut-on dire, dans la nature de la formule 
dogmatique de se présenter, dès son début, avec un 
caractère négatif; sa raison d'être est de nier. C'est 
là une vérité qu'exprimait spirituellement Newman 
quand il écrivait : « Aucune doctrine n'est définie 
avant d'avoir été violée ». Nous savons, en effet, que 
la croyance qui constitue l'assiette d'un dogme se forme 
obscurément dans un milieu donné et qu'elle y peut 



256 l'évolution des dogmes 

demeurer latente assez longtemps ; elle ne prend 
nettement conscience d'elle-même que lorsqu'une 
proposition qui la contrarie vient à être lancée par 
un groupe ou un isolé; alors la nécessité s'impose à 
elle de se formuler et nous avons remarqué plus 
haut, à propos de l'origine du symbole romain, 
comment ce premier travail s'accomplit : les auto- 
rités compétentes fixent la formule conformément — 
ou elle ne réussit pas — à la foi précisée par la 
contradiction dans la masse des fidèles. 

Or, en fait comme en droit, cette formule donne à 
la croyance qu'elle exprime un caractère nouveau. En 
droit, c'est évident puisque, tant qu'une croyance n'est 
pas ainsi proclamée par les autorités compétentes, elle 
ne saurait s'imposera l'assentiment de l'orthodoxe, ni 
prétendre à plus qu'à son respect extérieur; telles sont 
aujourd'hui, au regard de la foi catholique, la réalité 
miraculeuse des guérisons constatées à Lourdes, ou 
la virginité de saint Joseph. En fait, tant qu'elle est 
agitée dans la conscience des fidèles, la croyance non 
définie encore, se place dans le plan des spéculations 
purement humaines ; sans doute, elle se cherche déjà 
des appuis dans les textes sacrés, dont elle soumet 
les parties qui la gênent à une exégèse appropriée à 
ses propres tendances, mais, ce faisant, elle ne se 
distingue pas essentiellement de la conviction du 
critique qui cherche à s'expliquer et à se démontrer, 
qui pourtant, peut-être, ne dépassera jamais la valeur 
et l'autorité d'une hypothèse spécieuse. Elle est seu- 
lement plus confuse et plus hésitante, parce que 
l'opinion d'un individu atteint naturellement, surtout 
s'il a Thabitude de réfléchir, à une précision plus 
grande que celle d'une foule impulsive. Dès qu'est 



LA FORMULE D'AUTORITÉ 257 

posée la formule d'autorité, tout change, la convic- 
tion pieuse devient article de foi et ses justifications 
scripturaires la rattachent au trésor de la révélation ; 
c'est dorénavant une vérité divine et éternelle. 

Prenons un exemple. Depuis le temps où le 
I er Évangile a été définitivement rédigé, les chré- 
tiens ont lu dans son chapitre XVI les paroles 
célèbres : « Et moi je te dis que tu es Pierre et sur 
cette pierre je bâtirai mon Église et les portes de 
l'enfer n^e prévaudront pas contre elle. Et je te don- 
nerai les clefs du Royaume des cieux. Et tout ce que 
tu auras lié sur la terre sera lié dans Iês cieux, et 
tout ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans 
les cieux » (Mt., 16 18 " 19 ). Ils lisaient, dans le même 
temps, en Le. 22 31 et ss. : « Le Seigneur dit aussi : 
Simon, Simon, voici que Satan a demandé à vous 
cribler (vous = les disciples) comme le blé, mais j'ai 
prié pour toi, afin que ta foi ne défaille pas; et toi, 
quand tu seras converti, affermis tes frères ». Ils 
comprenaient certainement que Pierre avait joui de 
la confiance de Jésus à un degré éminent et qu'en 
suivant la tradition qu'il avait posée et qu'enfermait, 
disait-on, l'Évangile selon Marc, on s'assurait dans 
les voies de la vérité. Les texles et les faits nous 
prouvent jusqu'à l'évidence qu'aux premiers siècles 
aucun dogme ne s'attachait aux deux passages que je 
viens de rappeler. Ceux qui les lisaient ne les enten- 
daient pas tous de même et chacun présentait ses 
explications à son gré. A propos de Mt. 16 19 , saint 
Augustin demeurait si indécis, qu'après avoir rappelé 
les diverses interprétations, il remettait à son lecteur 
le soin dé choisir la meilleure (*). Quant au texte de 

(1) Augustin, Retractationes, 1, 21, 1. 

22. 



258 l'évolution des dogmes 

Lc. y on n'y voyait probablement qu'une allusion au 
rôle de Pierre durant la crise de la Passion, où, 
après la faiblesse de son reniement, il reprît, en 
effet, le premier courage et sut raffermir ses frères. 
Ni de Mt. ni de Zc, personne ne s'avisait de tirer un 
privilège quelconque en faveur de l'évoque de Rome. 

La preuve en est d'abord dans les résistances que les 
opinions de ce prélat ont parfois rencontrées aux ir, 
ur% iv* et v e siècles, et plus encore dans le silence de 
plusieurs écrivains qui, fort épris d'unité catholique, 
n'en placent pas le principe dans l'autorité du pon- 
tife romain; tels sont saint Augustin, dans son traité 
sur V Unité de V Église, où pas un mot ne fait allusion 
à la direction dogmatique de Rome, et saint Vincent de 
Lérins, tout aussi muet sur ce point dans son Coin- 
monitorium, destiné pourtant à fixer les signes cer- 
tains de la vraie orthodoxie. Au milieu du v e siècle, 
le pape Léon I er , commentant le texte : « Je te don- 
nerai les clefs du Royaume », professait qu'il s'appli- 
quait non pas au seul Pierre, mais à tous les pasteurs 
de l'Église (cunctis ecclesiie rectoribus) qui se con- 
forment au modèle de justice que l'Apôtre a 
donné (*). 

Mais, depuis longtemps déjà, l'évêque de Rome, 
chef d'une Église dont la tradition faisait remonter la 
fondation à Pierre, assis sur la chaire de l'Apôtre, 
dans la capitale de l'Empire, avait acquis une autorité 
personnelle considérable. Comme le milieu romain, 
d'esprit très juridique, se montrait peu accueillant 
aux nouveautés théologiques, la foi du successeur 
de Pierre, considérée d'un peu loin, semblait cons- 
tante et immobile ; n'était-il pas naturel de penser 

v l) Sermo, IV, 3. 



1 

LA FORMULE d'àUTORITÉ 259 

qu'elle était cela parce qu'elle s'attachait avec 
persévérance à renseignement de Pierre lui-même, 
qu'elle en conservait pieusement la tradition intacte? 
C'était l'opinion de saint Irénée au u' siècle; c'était 
aussi celle de saint Cyprien au ui e siècle (*). Au 
fur et à mesure que grandissait en fait cette auto- 
rité personnelle de l'évêque de Rome, au point de 
ressembler à une espèce d'hégémonie sur tout l'épis- 
copat occidental, l'idée devait venir de lui chercher 
une justification dans les textes, de la croire voulue et 
d'avance établie par le Christ lui-même. Il n'est pas 
probable que Calliste, vers 220, se soit déjà autorisé 
du passage de Mt. 16, précité, pour s'attribuer le 
droit de légiférer sur la pénitence par-dessus les 
autres évêques ; mais, dès 495, le pape Gélase 
appuyait sur ce texte la prétention de son Église à la 
primauté catholique. 

Dès lors c'est un dogme, qu'en droit le Moyen Age 
reconnaît, tout en cherchant à le limiter et que 
Boniface VIII exprime parfaitement dans la bulle 
Unam sanctam (1303) quand il dit : « Cette autorité, 
quoique donnée à un homme et exercée par un 
homme, n'est vraiment pas humaine; elle est divine; 
c'est la bouche divine qui l'a donnée à Pierre et en 
même temps à ses successeurs... quand le Seigneur 
lui a dit : Tout ce que tu lieras, etc. » Lorsqu'au 
xvi e siècle cette autorité du pape sera mise en ques- 
tion par les Réformés, c'est autour de ce texte 
de Mt., de celui de Le. 22, et d'un autre encore 
de/n. 21 : Pais mes brebis, que s'engagera la bataille 
acharnée des théologiens ; ces trois textes avaient 
acquis dans la foi des hommes du Moyen Age un 

(1) Irénée, Adv. omn. haer., III, 3, 2 ; Cyprien, Episl., LV, 9. 



260 l'évolution des dogmes 

sens que ne soupçonnaient pas les chrétiens des pre- 
miers siècles ; ils justiûaient la souveraineté ponti- 
ficale et on ne pouvait plus les entendre autrement 
sans tomber dans l'hérésie. 

Et cependant leur contenu n'était pas épuisé 
encore; je veux dire qu'ils étaient encore susceptibles 
de recevoir une interprétation plus ample et plus 
riche. Pour des raisons complexes, de nature surtout 
politique et sous la pression de la Compagnie de 
Jésus, l'opinion se forma parmi des catholiques de 
plus en plus nombreux que la mission de Pierre 
l'avait armé du privilège de ne pas errer, qu'à cette 
condition seulement il pouvait prétendre conduire 
sûrement les fidèles dans les voies du Christ : de 
toute évidence, son successeur, se substituant à lui 
intégralement dans la direction de l'Église, devait 
être, comme lui, infaillible en ce qui touchait à la 
foi et aux mœurs. Le commun des fidèles ne voyait 
qu'avantage à cette majoration, qui ne pouvait qu'af- 
fermir sa sécurité en face dès enseignements du 
pape. Le dogme nouveau eut de la peine à triompher 
de la résistance des docteurs, qui le jugeaient 
contraire à la Tradition de l'Église, et des évêques, 
qui craignaient de voir en lui un moyen efficace mis 
à la disposition de la curie romaine pour annuler 
l'épiscopat. II fut cependant accepté par le concile du 
Vatican, en 1870, peu importe ici dans quelles condi- 
tions, et Pie IX l'appuya sur le Tu es Pierre et sur le 
Affermis tes frères, en même temps que sur la Tradi- 
tion (*); ce faisant, il dépassait encore singulière- 
ment le sens médiéval attribué aux textes et, à vrai 
dire, il rattachait directement la nouvelle proposition 

(1) Coit8titutio dogmatica J de Ecclesia Christi, 4. 



LA FORMULE d'àUTORITÉ , 261 

de foi à la révélation, plus qu'il ne la tirait de l'inter- 
prétation. 

Si j'ai insisté sur cette évolution de la foi chré- 
tienne touchant le caractère et l'autorité de révoque 
de Rome, ce n'est pas tant parce qu'elle montre, 
peut-être mieux que tout autre exemple, comment, 
dans une religion révélée, une situation de fait peut, 
en se précisant, engendrer une série de dogmes, qui 
sortent, pour ainsi dire, les uns des autres et se justi- 
fient par les mêmes textes ; c'est surtout parce qu'elle 
montre également l'importance de la formule. Avant 
la décision du concile du Vatican les adversaires du 
dogme de l'infaillibilité pouvaient être blâmables de 
ne pas l'accepter; ils n'étaient pas condamnables; 
après la proclamation de la formule dogmatique, les 
récalcitrants tombèrent au rang de simples héré- 
tiques. 



11 



Il est pourtant très rare que les formules premières, 
•qui prétendent exprimer les vérités dogmatiques, de- 
meurent définitivement; et cela se comprend. Elles 
sont d'ordinaire posées en pleine mêlée théologique 
et apparaissent comme une sorte de mesure de salut 
public pour tenir tête à des doctrines subversives ; le 
temps-et le sang-froid ont pu manquer à ceux qui les 
ont rédigées pour les faire aussi larges et aussi abs- 
traites qu'il faudrait bien afin qu'elles conviennent à 
toutes les circonstances et à tous les milieux; ils ont 
naturellement songé surtout aux besoins du moment, 
qui changent. D'autre part, puisqu'en fait la formule 



•*^ t. «VOl t VIOX DES DOGUES 

, -* u.. , o x % pur uature, d'origine intellectuel: 

• •■ «.l duutis échapper aux habitudes des e?- 

«■ ^ 'î .vuopt: il est donc fatal qu'un mome: î 

* ** ■ v ^»iK>ie désuète. Or les théologies nai-- 

.^•*ou ♦<»>: elles se trouvent bien oblige- 

-.^ .• vm** nouveaux, mais elles entende 

^ *. . ^ j vnu> *i elles attachent aux formula 

-Hi^- -..:^îr*t une valeur qui les confond 

^ .r. i>rc e do^me lui-même; les for- 

^*-^ ;:.^» a la chose comme elle est ». 

>^ . ■ -^ »os inexplicable. Elle trouvr 

. ^ . -n...'.-: uc ou rarement dans le désir 

•■> -i ♦• • *>v ;uu assex logiquement. 

^ .•=..-< i:ï*» et qu'il ne faut poin! 

\* ,t a. i-rUt- 

«• • cens consentent-ils a 

^ ^ .f : ."••••chance que lex;é- 

^. >s^ • ^ i r> i iV.''^r. disent-iK 

^ . : ir Vijc ccuin^rer ieu: 

*-^ r .- ; ... jtir e:^ arrêtes 

- - => .*»-• i::e soieciih-f :-* 

* ** ,*:•:. i» JCC^7ifes :-v 

^ • "*r •*".-. *-> S*: r*?.*ri>r~* î 



• . *. 






LA FORMULE D'AUTORITÉ 263 

de .compromettre la vérité qu'elle enferme et de trou- 
bler gravement k notion de révélation ; les théologies 
sentent très vivement ce péril. Nous avons déjà ren- 
contré, chemin faisant, une des difficultés que l'exé- 
gèse libérale a suscitée à l'apologétique catholique : 
il s'agit de l'interpolation, dans la première épître de 
Jean (5 7 ), du verset dit des Trois témoins célestes, par 
lequel le dogme de la Trinité se trouverait proclamé 
dès le i ep siècle; répitre étant, bien entendu, consi- 
dérée comme authentique. Or s'il est un fait acquis 
en matière d'exégèse, c'est que ce fameux verset date 
du iv e siècle et qu'il ne saurait, par conséquent, rien 
prouver pour le 1 er ; mais l'Église, en un temps où elle 
ne pouvait douter de son antiquité apostolique, lui a 
fait une place d'honneur dans son enseignement et 
même dans sa liturgie (}). Comment reconnaître au- 
jourd'hui, sans inquiéter les fidèles et les inciter à la 
critique sur bien d'autres preuves scripluraires, que 
la science profane a raison? Beaucoup de catholiques 
excellents pensent qu'il ne faudrait point hésiter et 
que l'aveu de l'interpolation s'impose; jusqu'ici les 
autorités romaines sont demeurées sourdes à leurs 
sollicitations. 

Et pourtant il ne s'agit là que d'un texte, dont la 
disparition ne ruinerait pas le dogme de la Trinité, 
tout en le privant d'un de ses appuis scripturaires; 
combien plus hasardeux serait-il de modifier la for- 
mule nicéenne de ce dogme, sur cette considération 
qu'elle ne répond plus à notre état d'esprit et qu'en 
vérité nous ne la comprenons plus? Toute tendance 
conservatrice même mise de côté, on peut croire que 

(1) Bréviaire romain, I n festo Sanctœ Trinilatis, In III Noc- 
turno. — Ad nonam. 



264 l'évolution des dogmes 

les théologiens romains n'ont pas tort de redouter 
pour le dogme lui-même les suites de l'opération. 
Il n'en est pas moins vrai que nous n'entendons plus 
la formule trinitaire rédigée en 325 par les Pères du 
concile de Nicée, et non pas seulement celle-là, mais 
aussi la plupart des autres posées au Moyen Age par 
des hommes dont l'esprit, organisé sous des influences 
que nous ne subissons plus, diffère radicalement du 
nôtre; ce qui leur disait quelque chose ne nous dit 
plus rien; c'est naturel. 

Prenons garde seulement aux sens différents que 
lés mêmes mots, dès qu'ils expriment des abstrac- 
tions, revêtent dans des milieux intellectuels diffé- 
rents, aujourd'hui et autour de nous, et nous com- 
prendrons que l'homme qui a lu Kant et Darwin, qui 
a quelque notion du système de Laplace, de l'exégèse 
libérale et de l'histoire des dogmes chrétiens, ne 
puisse plus penser sur eux dans les formes qui con- 
tenaient toute la réflexion d'un chrétien de l'antiquité, 
nourri de platonicisme et d'une science enfantine; ou 
celle d'un théologien du Moyen Age, qui regardait sa 
foi à travers les écrits d'Aristote, l'appuyait sur une 
science exactement au même point que celle de 
saint Augustin, et la justifiait par une exégèse toute 
verbale. 

Les formules constituent une sorte de langue théo- 
logique, soumise, suivant la très juste remarque 
d'Auguste Sabatier, aux lois qui régissent l'évolution 
des autres langues. Comme il arrive aux mots, tout 
le monde ne les entend pas de même, au même mo- 
ment; non pas seulement en vertu de cette ignorance 
qui fait croire à un homme sans culture qu'émérit? 
signifie distingué et que compendieusement veut dire 



LA FORMULE D'AUTORITE 265 

interminablement, mais parce que le même mot, toute 
erreur fondamentale mise à part, n'éveille pas la 
même idée dans des cerveaux différents. Que d'ap- 
plications dissemblables sont faites des termes hon- 
neur, honnêteté, délicatesse, politesse, et de tant 
d'autres ! 

Gomme il arrive aux mots également, les for- 
mules dogmatiques se vident de leur sens et dis- 
paraissent. Parfois imaginées pour arrêter une héré- 
sie, il faut les abandonner parce qu'elles semblent en 
favoriser une autre. Ainsi il paraît probable que le 
premier symbole romain contenait les mots : Je crois 
en un seul Dieu (elç sva Ôebv = in unum Deum), parce 
que les gnostiques et Marcion, du point de vue des 
simples, avaient l'air d'admettre deux dieux, le Père 
Éternel et le Créateur; plus tard, il fallut laisser 
tomber le un seul, parce que les hérétiques monar- 
chiens en tiraient avantage pour nier la distinction 
des trois personnes divines. Autre exemple : un 
concile tenu à Antioche en 267, pour condamner les 
opinions christologiques de l'évêque Paul de Samo- 
sate, répudia solennellement le mot ojjloougioç = con- 
substantiel, probablement parce qu'il semblait favo- 
riser les monarchiens; cinquante ans plus tard, 
l'orthodoxie le reprenait pour l'opposer à Arius, en 
attendant qu'elle s'aperçût que ses formules anti- 
ariennes pouvaient être exploitées par d'autres héré- 
tiques qui ne voulaient reconnaître en Jésus que 
l'existence d'une seule nature mixte, et non de deux 
natures, l'humaine et la divine. 

A côté des formules qui s'usent, d'autres prennent 
un sens nouveau, toujours comme les mots d'une 
langue. Quand un rédacteur inconnu ajoutait à la fin 

23 



266 l'évolution des dogmes 

de l'Évangile selon Mt. (28 19 ) : « Allez donc et instrui- 
sez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, 
du Fils et du Saint-Esprit », il n'entendait point du 
tout cette formule comme le fera, je suppose, saint 
Augustin. 11 n'enfermait en elle, pour ainsi dire, 
aucune métaphysique : il avait dans l'esprit la notion 
de Dieu le Père; la prédication évangélique, dont il 
venait de rédiger une sorte de manuel, lui avait 
apporté celle du Fils, le Christ Jésus, homme très aimé 
de Dieu, comblé de ses dons et intercesseur tout- 
puissant; enfin il voyait, dans les assemblées chré- 
tiennes, se manifester l'Esprit saint, par quantité de 
grâces miraculeuses (les charismes) ; il réunissait donc 
très naturellement, dans la même formule, les trois 
forces actives qu'il croyait divines; ou, si Ton veut, 
les trois formes de l'activité divine qui lui étaient 
familières, par le Père, par le Fils et par l'Esprit. Il 
n'établissait pas un lien métaphysique entre les trois 
personnes de la Trinité, car, au vrai, il n'avait dans 
l'esprit aucune doctrine sur ces personnes et encore 
moins la notion d'un Dieu en trois personnes. Telle 
était aussi, exactement, la pensée de Paul ; il possé- 
dait si peu la notion de la Trinité une et indivisible 
et il avait si peu l'idée d'établir une liaison métaphy- 
sique entre le Père, le Christ et l'Esprit, que, s'il lui 
arrive de rapprocher les trois termes dans la même 
phrase, comme : « La grâce de notre Seigneur Jésus- 
Christ et l'amour de Dieu et la communication du 
Saint-Esprit soient avec vous tous (*) », il lui arrive 
également de les séparer. C'est ainsi qu'il termine 
son Èpitre aux Galates par ces mots : « La grâce de 

(1) II Cor. 13 «. 



' ■-■*■ 267 



LA FORMULE B AUTORITE 

Notre Seigneur Jésus -Christ soit avec vous, mes 
frères » ; et son È pitre aux Éphésiens par ceux-ci : 
« La paix et la charité, avec la foi, soient avec les 
frères, de paf Dieu le Père et Notre Seigneur Jésus- 
Christ. » Il se garderait bien d'agir ainsi si les trois 
mots, Père, Christ, Esprit, se trouvaient indissoluble- 
ment unis et comme fondus pour lui dans la notion 
de Trinité. Une fois le dogme trinitaire établi, l'ex- 
pression « Au nom du Père, du Fils et du Saint- 
Esprit » enfermera le mystère le plus profond de la 
révélation chrétienne. 

Enfin, s'il est des formules qui s'usent et d'autres 
qui prennent un sens nouveau, il en est aussi qui 
naissent et que l'ancien temps ignorait. Je pense que 
saint Augustin ou saint Thomas d'Aquin lui-même 
auraient été fort étonnés de lire ceci : » Nous ensei- 
gnons et nous définissons comme dogme divinement 
révélé que le Pontife romain, lorqu'il parle ex cathe- 
dra, jouit de cette infaillibilité dont le divin Rédemp- 
teur a voulu que fût pourvue son Église pour fixer la 
doctrine sur la foi et les mœurs » (*). La formule du 
dogme de l'Immaculée Conception, telle qu'elle se 
trouve dans la bulle Ineffabilis Deus, du 8 décembre 
1854, n'aurait pas moins surpris le premier de ces 
grands docteurs, et elle aurait scandalisé le second. 

Si les formules dogmatiques se vident de leur sens 
ancien et subissent des retouches plus ou moins im- 
portantes de la part des autorités ecclésiastiques ; si 
elles prennent une signification à laquelle leurs 
auteurs premiers n'avaient point songé ; si elles tolèrent 
à côté d'elles des formules nouvelles qui cherchent à 

(1) Concil. Vatic. (1870), Constit. de Ecclesia Christi, 4, in fine. 



268 l'évolution des dogmes 

fixer les récentes acquisitions de la foi, leur prétendue 
immobilité n'est donc qu'un leurre ? Pas tout à fait. 
Tant qu'elle peut être considérée comme un argument 
décisif dans la bataille dogmatique, la formule peut 
aussi subir le contre-coup de ses divers épisodes ; elle 
se complète et se modifie conformément aux exigences 
du moment ; j'en ai donné tout à l'heure quelques 
exemples; un jour arrive où, la victoire acquise, elle 
devient thème à spéculations théologiques, après avoir 
été thème à controverses ; on l'explique, on la com- 
mente; mais, au moins dans sa lettre, elle ne bouge 
plus. C'est alors qu'elle constitue un redoutable obs- 
tacle au progrès dogmatique; d'autant plus qu'à ce 
moment de son existence, elle ne se présente que très 
rarement isolée; elle est partie intégrante d'un sys- 
tème doctrinal, et la modifier compromettrait un 
équilibre parfois difficile à rétablir ; c'est pourquoi 
tout le système fait masse dès qu'on la touche. 



III 



Quand toutes les interprétations qui peuvent s'ap- 
pliquer à la formule l'ont poussée à l'extrême limite 
de son extension, quand décidément elle se refuse à 
couvrir le sens nouveau que les modifications du senti- 
ment religieux et de la mentalité religieuse réclament 
du dogme qu'elle prétend exprimer, deux phénomè- 
nes, également périlleux pour la foi orthodoxe, se 
produisent, isolément ou ensemble. Voici l'un : la 
formule, en quelque sorte cristallisée, incapable de 
se modifier sans se briser, est revêtue dans la pra- 
tique, par les théologiens, de l'autorité qui appartient 



LA FORMULE D'AUTORITE 269 

au dogme révélé ; de même que le dogme est censé 
inerrant, la formule est réputée infaillible ; elle enve- 
loppe toute la vérité que Dieu a voulu faire connaître 
à l'homme sur le point dont elle traite. Le fidèle doit 
l'apprendre et la répéter par cœur, comme un article 
de catéchisme ; il doit aussi l'entendre conformé- 
ment à l'interprétation posée une fois pour toutes 
par les autorités compétentes en qualité de communis 
régula atque prœscriptio ( 1 ). Si, particulièrement, la 
promulgation de la formule définitive a été, de pro- 
pos délibéré, destinée à fixer la doctrine pour lever 
les doutes des uns et dissiper définitivement l'igno- 
gnorance des autres, préoccupation qui fut, par 
exemple, celle des Pères du concile de Trente, elle 
se présente avec une clarté et une précision qui ne 
laissent guère de place à l'exégèse, à moins que de 
recourir à la subtibilité et de fausser complètement 
les intentions de ses rédacteurs. 

Lorsque le Catéchisme de Trente prononce que 
les sept sacrements ont été institués « de par Dieu 
par le Christ », il faut prendre ces mots dans leur 
sens strict et non pas les interpréter, en avançant, 
je suppose, que le Christ a déposé dans l'esprit des 
Apôtres quelques idées qui, en évoluant, confor- 
mément aux aspirations de la société chrétienne, ont 
engendré successivement les sept rites sacramentels. 
11 n'y a pas à s'y tromper : « Si quelqu'un dit que 
les sept sacrements de la Loi Nouvelle n'ont pas été 

tous institués par Jésus-Christ, Notre Seigneur, 

qu'il soit anathème ! » ( 2 ) La définition du mystère 
de la présence réelle dans l'Eucharistie n'est pas, au 

(1) Cathéçh. du Conc. de Trente , Prœfatio, X. 

(2) Sessio sept. De sacramentis in génère, can. 1. 

23. 



270 l'évolution des dogmes 

fond, beaucoup plus souple; la piété peut méditer sur 
elle, mais le fait môme qu'elle exprime et tel qu'elle 
^exprime, à savoir que le Christ est réellement présent 
sur l'autel, au moment de la consécration des espèces 
eucharistiques, se trouve placé par elle hors de toute 
discussion. 

Quand elle en est à ce point, il ne faut plus espérer 
de la formule aucune adaptation nouvelle. Désormais 
incapable de se plier aux exigences du sentiment reli- 
gieux dès qu'il se transforme, elle ne garde plus une 
importance positive que dans la pratique cultuelle. 
La vie s'est déjà retirée d'elle qu'elle peut encore 
justifier des rites et des habitudes ; les fidèles qui ne 
réfléchissent pas consentent à la répéter docilement, 
mais elle se montre inapte à soutenir la religion des 
hommes qui savent et pensent; inerte, elle est natu- 
rellement stérile. 

Et voici l'autre phénomène : entre cette formule et 
les croyants intellectuels, c'est bientôt le conflit; 
elle, se dit infaillible, encore que née dans l'esprit 
d'hommes morts depuis longtemps et demeurés étran- 
gers à l'état des connaissances qui la fait maintenant 
trouver insuffisante ou inacceptable; eux, veulent, coûte 
que coûte, établir la cohérence et l'harmonie entre 
leurs croyances religieuses et leur pensée scientifique. 
Ainsi se dressent aujourd'hui les modernistes devant 
la dogmatique romaine; les formules qui, en dernière 
analyse, prétendent fonder l'infaillibilité de la spécu- 
lation de Platon ou de la dialectique d'Aristote, ont 
résisté à tous leurs efforts, ils n'en peuvent douter 
après l'encyclique Pascendi, et il ne leur reste plus 
que le choix entre croire sans comprendre, comme 
font les simples à qui la pratique suffit, ou compren- 



LA FOBMCLE d' AUTORITÉ 271 

dre les dogmes à leur façon, sans croire aux défini- 
tions orthodoxes ; et c'est là pour eux un cruel em- 
barras. En définitive, pourtant, ce sont eux qui ont 
raison, selon la logique et l'histoire, et ils redoutent 
ajuste titre l'obstination des autorités romaines, car 
si elle se prolongeait, elle accentuerait de plus en 
plus l'antinomie entre la théologie catholique et 
l'esprit moderne, et ferait peut-être que l'accord, 
qu'eux du moins croient possible, entre la science et 
la foi, deviendrait inutile, attendu que toute pensée 
active se serait détournée des postulats en cause. 

Plus active est cette pensée, dans le milieu où vit 
une religion, plus vite une formule dogmatique se 
trouve dépassée par le sentiment religieux, plus fré- 
quentes doivent être les adaptations qu'elle subit, 
plus promptes arrivent pour elle la décrépitude irré- 
médiable et la ruine. L'immobilité apparente de 
l'islam tient, non seulement à la rigidité du Coran, 
mais encore, et surtout, à la faible « intellectualité » 
du monde musulman, depuis la décadence de la civi- 
lisation arabe jusqu'aux temps contemporains, et à 
l'extension de la foi coranique parmi des populations 
ignorantes. Nul doute que le renouveau qui se pro- 
duit actuellement dans les deux grands États musul- 
mans, la Turquie et la Perse, ne porte bientôt ses 
conséquences en matière religieuse et que la révéla- 
tion du Prophète, avec la théologie des écoles, n'y 
traverse des difficultés analogues à celles que le poly- 
théisme grec a connues au temps de Socrate ; le 
paganisme romain, après la conquête de l'Orient grec 
et au 11 e siècle, le christianisme, enfin, à plusieurs 
reprises. De révolution des croyances dogmatiques 
l'historien ne saisit guère que les crises, qui sont 



272 L'ÉVOLUTION DBS DOGMES 

d'autant plus frappantes que la résistance de l'ortho- 
doxie est plus vigoureuse, comme s'élève et bouillonne 
tout à coup la paisible rivière qu'un barrage vient 
contrarier.; mais, de môme que l'eau qui coule vers 
la mer ne s'arrête point, lors même qu'elle semble 
dormir, cette évolution, lente ou prompte, insensible 
ou évidente, se* développe sans interruption dans 
toutes les religions et dans tous les temps. 



CHAPITRE XII 



L'évidence du progrès dogmatique 



I. — Les remarques que nous venons [de faire peuvent (Hre 

illustrées par plusieurs exemples concrets. 

II. — L'évolution du paganisme romain. — Originairement il 
semble présenter de grandes chances d'immobilité. — Los 
principales étapes de sa transformation. — Ce qu'elle prouva. 

III. — Preuves d'une évolution dans le bouddhisme, dans le 
judaïsme, dans l'islam. 

IV. — L'évolution dans le christianisme. — Le dogme de la 
divinité de Jésus-Christ, des temps apostoliques à nos jours. 
— Conclusion. 



I 

L'existence de ce mouvement de translation, qui 
entraîne, sans interruption, les croyances dogma- 
tiques, tantôt très vite et d'une manière très appa- 
rente, parfois même avec des secousses violentes 
et qui semblent brusques, tantôt, au contraire, d'un 
glissement si lent qu'il en paraît insensible, et les porte 
de l'état élémentaire, et en quelque sorte em bryonnai re, 
où nous les apercevons d'abord, à la perfection de 
leur formule définitive, se révèle dans toutes les re- 
ligions, quelle que soit leur nature ; la variété même 
de ses formes et de ses rythmes ne fait que rendre 
plus évidente son universelle souveraineté. Je vou- 



274 l'évolution des dogmes 

drais rappeler ici quelques faits qui fournissent une 
démonstration concrète, et que leur enchaînement 
rend frappante, de cette loi du progrès, à laquelle les 
religions n'échappent que pour mourir et que chacun 
de leurs dogmes subit, pour son propre compte, aussi 
bien qu'elles. 

Les^ causes vraiment actives, qui déterminent à la 
fois le sens et Fallure du mouvement dogmatique, 
ne se montrent d'ordinaire à l'observateur qu'au 
second plan de la perspective religieuse d'une époque 
donnée; c'est le sentiment religieux qui occupe le 
premier plan ; mais, lui aussi, nous le savons déjà, 
se trouve déterminé rigoureusement par l'action de 
ces mêmes causes, profondes ou subtiles, souvent 
difficiles à saisir, et par les réactions qu'elles pro- 
voquent dans un certain milieu intellectuel. C'est au 
second plan, c'est dans les causes profondes ou 
subtiles, évidentes ou à peine perceptibles qu'il 
faut aller chercher l'explication de l'évolution des 
croyances. Comme elles sont souvent nombreuses ou 
enchevêtrées et qu'il leur arrive de ne se manifester 
que parleurs effets, leur détermination peut présenter 
des difficultés insurmontables ; mais il n'en demeure 
pas moins certain qu'elles ont été et qu'elles ont agi. 



II 



S'il est une religion qui, au premier abord, sem- 
blait présenter les plus grandes chances, sinon de 
durée, au moins d'immobilité, c'est le paganisme ro- 
main ; et cela pour deux raisons principales : En pre- 
mier lieu, sa métaphysique se réduisait à un mini- 



l'évidence du progrès dogmatique 275 

mu m qui ne pouvait guère être rapetissé, puisqu'elle 
se bornait à affirmer l'existence et la puissance des 
dieux, dont elle ne cherchait même pas à préciser la 
nature et la figure ; et sa dogmatique se plaçait, pour 
ainsi dire, toule hors du mouvement naturel de l'es- 
prit, puisqu'elle tenait entièrement dans la foi en 
l'efficacité de certains rites (sacra), qui agissaient 
ex opère operato, par eux-mêmes, et comme mécani- 
quement, ainsi qu'est censée opérer une formule ma- 
gique, quelle que soit la bouche qui la prononce. En 
second lieu, il reposait pour une bonne moitié, en ce 
qui regardait la religion de la famille, de l'individu 
et non plus celle de la collectivité, de l'État, sur des 
croyances et des habitudes funéraires, lesquelles 
sont ordinairement, de toutes, les plus tenaces et les 
plus lentes à se modifier. Voilà donc une religion de 
gestes, de formules, de pratiques, où les doigts seuls, 
comme dira Lactance, semblent avoir part; où le 
cœur et l'esprit, en tout cas, n'ont pas grand'chose 
à voir; et pourtant cette religion a une histoire et 
une histoire assez compliquée; c'est donc qu'elle a 
vécu, qu'elle a évolué. Telle est, en effet, la vérité; 
nous l'avons déjà entrevue chemin faisant. 

Dans la plus vieille cité romaine, cette religion mé- 
diocre répondait parfaitement au sentiment religieux 
des hommes qui la pratiquaient; leur esprit positif, 
limité et, en même temps, superstitieux avait engen- 
dré ce ritualisme, qui se compliqua peu à peu, 
comme il arrive d'un formulaire de thérapeutique, au 
fur et à mesure que le scrupule pieux mulliplia les 
cas où l'intervention, où la consultation des dieux pa- 
raissaient nécessaires; leur imagination courte et 
leur faible aptitude au mysticisme, ou, plus simple- 



276 l'évolution des dogmes 

ment, aux expansions sentimentales, trouvaient au- 
tant de satisfactions qu'il leur en fallait dans le mys- 
tère des sacra publica et des sacra privata- ils 
s'étaient fait une religion à leur mesure. 

Mais il advint qu'ils changèrent eux-mêmes ; dans 
leur rude expansion sur le monde méditerranéen, ils 
rencontrèrent et soumirent les Grecs, beaucoup plus 
cultivés qu'eux et qui leur firent une éducation nou- 
velle. Ceux d'entre eux que leur situation sociale 
mettait à même d'explorer intégralement la civilisa- 
tion hellénique, en suivirent jusqu'au bout tous les 
détours, qui les conduisirent au pur rationalisme ; ils 
cherchèrent dans la philosophie de Platon, ou dans 
celle d'Épicure, voire dans le stoïcisme, la satisfac- 
tion de leurs nouveaux besoins métaphysiques; la 
religion de leurs ancêtres se trouvait évidemment 
incapable de la leur donner et ils se contentèrent 
d'affirmer la nécessité de maintenir intégralement les 
croyances anciennes « pour le peuple ». La résistance 
d'un Caton, au nom des vieilles coutumes, ne put 
empêcher le progrès du scepticisme parmi les intel- 
lectuels et, à la fin de la République, pendant que 
le Grand Pontife César présidait sans rire à des cé- 
rémonies qui n'éveillaient plus en lui que le dédain, 
le philosophe Cicéron, en affirmant qu'il n'était assu- 
rément pas permis de se moquer des dieux en public, 
concédait qu'on le pût faire en particulier. L'aristo- 
cratie romaine n'avait plus foi dans la religion 
officielle. 

Et le peuple? Le peuple avait d'abord accepté et 
mis au compte de ses dieux toutes les belles histoires 
de la mythologie grecque et, de plus, il avait ajouté 
à son Panthéon quantité de dieux empruntés aux 



I/ÉVIDENCE DU PROGRÈS DOGMATIQUE 277 

peuples vaincus. Or ce n'était pas seulement le peuple 
qui avait ainsi fait, mais aussi les femmes des hautes 
classes. En vain, le Sénat s'était-il efforcé d'arrêter 
l'invasion : selon le mot du poète, l'Oronte, le fleuve 
syrien, se jeta tout entier dans le Tibre. Au contact 
des esclaves et des immigrants, attirés à Rome de 
l'Afrique ou de l'Orient, ou à celui de soldats et 
de marchands latins revenus de ces pays aux cultes 
mystérieux, aux élans religieux mystiques et ardents, 
il s'établit à Rome, à côté de la philosophie des intel- 
lectuels, une mentalité religieuse très différente de 
l'ancienne, un sentiment plus intimé et plus profond 
de la piété ; enfin il y naquit des désirs religieux, un 
mysticisme, que la vieille religion formaliste de la 
cité, ou celle de la famille, étaient également impuis- 
santes à satisfaire. Les cultes orientaux s'y mon- 
traient évidemment plus aptes çt, tout naturellement, 
ils trouvèrent faveur auprès des Romains qui s'aban- 
donnaient à l'esprit nouveau. Peu à peu, par la seule 
force des choses et malgré la résistance de préju- 
gés très tenaces, qui s'appliquaient à tout ce qui 
venait de chez les barbares, les formules et les 
rites consacrés de la religion nationale se vidèrent 
de sens, même pour ceux qui continuaient à en 
user. 

Au temps d'Auguste, les antiques croyances de 
Rome ne subsistaient plus, à vrai dire, qu'à l'état 
de superstition; en sorte que le fondateur de l'Em- 
pire, très désireux de leur rendre vie parce qu'elles 
lui semblaient intimement liées à l'existence et à 
la prospérité de l'État, soucieux aussi de fortifier tout 
ce qui semblait proprement romain, se rendit bien 
compte qu'il n'aurait pas tout à fait atteint son but 

2'i 



278 l'évolution des dogmes 

quand il aurait construit ou reconstruit beaucoup de 
temples, instauré ou restauré beauconp de cérémo- 
nies. Il comprit que les Romains ne reviendraient à 
leur religion que si on l'adaptait à leur mentalité reli- 
gieuse nouvelle et il s'y appliqua. Nous n'apercevons 
pas dans toutes ses parties cette curieuse tentative; 
les théologiens de l'Empereur s'efforcèrent surtout, 
semble-t-il, de favoriser, de développer dans le sens 
d'une piété plus intime, certaines croyances à peine 
indiquées dans la vieille religion, par exemple celles 
qui se rapportaient aux Génies, afin de mettre un peu 
de mysticisme et de vie sous les formules et les rites ; 
ils cherchèrent aussi à raisonner, plus exactement à 
philosopher sur. les dieux, à juxtaposer à leur histoire 
une métaphysique qui révélerait au croyant le secret 
du monde, de la vie humaine et de l'au-delà. Le 
VI e livre de Y Enéide nous donne une idée du résultat 
auquel put atteindre un homme bien intentionné pour 
rendre théologique et dogmatique le vieux corps des 
rites rajeunis. A vrai dire, le développement de la 
spéculation touchant les'Génies, et l'essai théologique 
de Virgile, nous paraissent bien artificiels et surtout 
se présentent comme des additions à l'ancienne reli- 
gion, plus que comme une étape de son évolution na- 
turelle; il en faut voir tout justement la cause dans 
le manque de souplesse de cette religion, dans ce fait 
qu'elle ne s'attachait qu'à des rites et à des formules; 
cependant, d'un autre biais, la tentative d'Auguste, 
sous ses diverses formes, représente un intéressant 
effort d'adaptation de la religion officielle au senti- 
ment religieux qui l'avait dépassée. 

Elle ne pouvait pas réussir sur ce point et, en fait, 
elle ne réussit pas. Les cultes de l'État furent restau- 



l'évidence du progrès dogmatique 279 

rés et leurs cérémonies retrouvèrent un éclat factice ; 
ils gardèrent une grande valeur civile et civique, par- 
ticulièrement lorsque se fut développé le culte patrio- 
tique de Rome et d'Auguste; ils se prêtèrent aux in- 
terprétations symboliques des bons citoyens, mais, 
autant que nous en pouvons juger, la foi qui les avait 
quittés ne leur revint pas et le sentiment religieux 
continua de chercher satisfaction ailleurs. 

Pour des raisons qu'il n'est point d$ns notre sujet 
d'expliquer, la philosophie rationaliste fut finalement 
vaincue par le mysticisme ; vers, le 111 e siècle, le 
monde romain ressentit un violent accès de dévotion, 
du haut en bas de toutes les classes, et les dieux du 
passé retrouvèrent des fidèles qui suivirent avec piété 
leur culte, où semblaient revivre les croyances ances- 
trales. Mais ce n'était là qu'une apparence : dans les 
formes de jadis les hommes enfermaient maintenant 
des idées religieuses qu'elles n'avaient jamais conte- 
nues et qui leur venaient ou de leur propre conscience 
ou d'autres religions, particulièrement de celles de 
l'Orient. 

On parle en ce temps-là. de la sainteté des dieux, 
gardiens et modèles de toute morale, de la nécessité 
de les imiter pour arriver au salut, de la purifi- 
cation personnelle, de l'intercession d'un Sauveur, 
par lequel on parviendra à la béatitude éternelle; 
et certes pareilles préoccupations, si elles offrent un 
curieux parallélisme avec celles du christianisme, 
alors grandissant, eussent plongé Caton l'Ancien dans 
un profond étonnement. Au vrai, elles n'avaient rien 
de romain ; elles tiraient, en dernière analyse, leur 
substance et leurs formules de la combinaison d'idées 
venues de directions et de milieux très différents, et 



280 l'évolution des dogmes 

que dominait un immense désir d'échapper à l'étreinte 
de cette vie terrestre, dont l'expérience semblait alors 
montrer le vide et la misère. Le succès du christia- 
nisme sortait des mêmes besoins religieux et il con- 
tribuait d'ailleurs à les entretenir, par lui-même, par 
sa doctrine lentement affermie et aussi par son oppo- 
sition à toutes les autres religions; il les entraînait, 
sans même qu'elles s'en rendissent compte, à offrir à 
leurs fidèles un équivalent aussi complet que possible 
de la nourriture spirituelle qu'il donnait aux siens. 
Le syncrétisme,, combinaison plus ou moins arbi- 
traire de leurs mythes divers, ne leur permit pas d'y 
réussir entièrement; l'héritage du passé les alourdis- 
sait et les encombrait, et la religion personnelle que 
chacun pouvait se tailler parmi leurs complications 
rituelles et leurs croyances dogmatiques, présentait 
le grand inconvénient de n'être garantie par aucune 
autorité, de demander un effort de réflexion, de syn- 
thèse ou de choix, dont le commun des hommes 
n'était point capable. Auctoritati credere, écrit quelque 
part saint Augustin, magnum compendium et nul lus 
labor, c'est-à-dire : Croire à l'autorité, c'est gagner 
beaucoup de temps et s'éviter toute peine; et toujours, 
en effet, les esprits indécis ou dispersés ont cherché 
la direction et le réconfort d'une autorité. Par sa 
simplicité et par sa discipline, que l'épiscopat main- 
tenait, autant que par la fermeté de ses affirmations 
essentielles, le christianisme offrait au commun des 
hommes religieux une sécurité qu'il ne trouvait nulle 
part ailleurs, et ce fut lui qui vainquit. Il conquit 
l'Empereur en la personne de Constantin et, par l'Em- 
pereur, il réduisit à merci, successivement, tous les 
cultes rivaux. 



l'évidence du progrès dogmatique 281 

Pourtant l'antique paganisme olympique tenta de 
se défendre encore après l'édit de Milan. Laissons de 
côté ce que sa résistance emprunta aux vieux souve- 
nirs de la cité romaine, au patriotisme, et à la litté- 
rature, pour ne nous attacher qu'à son dernier effort 
religieux; ce fut encore un effort d'adaptation. Il 
nous est connu surtout par ce qu'on nomme la réac- 
tion de Julien l'Apostat ; mais ce curieux piétisle 
païen n'a point trouvé qu'en lui-même les éléments 
de son entreprise ; le mysticisme néo-platonicien de 
Porphyre et de Jamblique, le mithriacisme purificateur 
et ritualiste, les méditations de ses propres maîtres 
païens, son admiration pour les chantres grecs de 
l'olympisme, se combinaient dans son cœur avec les 
souvenirs de son éducation chrétienne et des consi- 
dérations patriotiques. Ce qu'il rêva donc de donnera 
l'Empire, ce fut, sous le nom et le culte des anciens 
dieux, un christianisme païen, autrement dit une 
religion païenne dans ses formes et chrétienne dans 
son esprit. Et rien ne prouve mieux à quel point 
l'évidence s'imposait, même à lui, de mettre d'accord 
la religion qu'il prétendait restaurer, la vieille religion 
des Romains, avec un sentiment religieux qu'une 
longue et complexe évolution avait façonné. Julien 
tenta de fonder une morale sur sa religion, de la 
fortifier par le moyen d'une théologie plus ou moins 
profonde, de la défendre à l'aide d'un clergé organisé 
à la chrétienne. 11 ne réussit pas : sa foi, sincère assuré- 
ment, restait trop personnelle et manquait de clarté; 
elle était surtout trop savante pour rallier les hommes 
que l'habitude et la superstition attachait encore aux 
anciens dieux, et lui-même, enfin, vécut trop peu de 
temps pour espérer sérieusement agir sur eux. 

24. 



282 l'évolution des dogkbs 

Il est à croire, d'ailleurs, qu'il n'aurait jamais 
trouvé l'art de les émouvoir : la sève tfu paga- 
nisme gréco-romain était épuisée et il se mourait de 
consomption, sans remède possible. Comme celle 
d'Auguste, on celle qui se développa dans l'entourage 
d'Alexandre Sévère, au m* siècle, la tentative de Julie» 
n'a guère d'intérêt qu'en ce qu'elle nous permet de 
saisir sur le vif une interprétation de la vieille religion, 
rendue nécessaire par le développement du sentiment 
religieux, un effort pour hausser jusqu'au mysticisme 
véritable et à la théologie, que réclamait au moins» 
l'élite de ses fidèles, un culte réduit, dans son essence, 
à des rites et à des formules magiques, pour faire 
d'un simple mécanisme liturgique le principe d'une 
vie religieuse intérieure et féconde. Plus semblable 
religion semblait spécifiquement impropre à l'évolu- 
tion dogmatique et même, tout simplement, au dog- 
matisme, plus la réalité historique de sa transforma- 
tion et de ses interpolations est instructive; et c'est 
pourquoi j'y ai insisté- 



III 



Parmi les grandes religions, il en est d'autres que 
le paganisme romain qui, tout en manquant de sou- 
plesse, tout en répugnant à la majoration dogmatique 
comme à l'évolution, ont pourtant évolué; et, dans la 
mesure de leurs moyens, nous offrent les phénomènes, 
que nous avons antérieurement étudiés, de formation 
et de développement de croyances nouvelles. Et 
même ces changements sont d'autant plus probants 
qu'ils sont plus médiocres et plus contradictoires à 



l'évidence du progrès. dogmatique 283 

l'esprit et à la lettre de la religion où ils se produisent. 
Ainsi le bouddhisme, mouvement tout pratique dans 
son principe et presque athée, puisqu'il ne donnait, 
da.ns sa philosophie du bonheur et dans sa recherche 
de l'anéantissement de la conscience individuelle, 
aucune place, ni aucun rôle, aux dieux qu'il daignait 
reconnaître, a fini par devenir, en fait, une religion 
véritable, au rituel compliqué, variable de pays à 
pays, autre au Thibet et autre à Geylan, mais où le 
Bouddha tient la place d'un véritable dieu. Il s'est 
adapté aux besoins religieux des divers milieux où il 
s'est implanté et partout les préceptes d'une sagesse, 
qui n'était que surhumaine, sont devenus des dogmes 
révélés et divins, servis et gardés par un clergé nom- 
breux et hiérarchisé. Et cela au point que, de nos 
jours, le rapprochement est devenu banal entre le 
clergé bouddhique et le clergé catholique, entre le 
Grand Lama de Lhassa et le pape de Rome. 

Le judaïsme a traversé lui aussi, avant l'ère chré- 
tienne, les étapes d'une longue évolution qui Ta 
conduit du polythéisme au judéo-hellénisme de Phi- 
Ion ; il l'a continuée parle talmudisme et, aujourd'hui, 
il se trouve des penseurs, qui ne sont pas tous israé- 
lites de naissance, pour se persuader que c'est à lui, 
moyennant une adaptation que son adogmatisme et sa 
simplicité rendent, à leur jugement, facile, qu'est 
réservé l'honneur d'exprimer, dans un avenir pro- 
chain, les aspirations religieuses de l'Occident déchris- 
tianisé. Quel chemin n'a-t-il point parcouru, quelles 
transpositions n'a-t-il point subies pour sembler 
digne de devenir la religion de l'humanité, après 
avoir été modestement celle de quelques tribus errant 
sur les confins du désert de Syrie? Il s'est peu à peu 



284 , l'évolution des dogmes 

vidé de son formalisme, de ses rites, des minuties de 
sa Loi, de ses légendes et surtout de son nationalisme 
étroit, pour devenir l'expression la plus simple, et, en 
même temps, la plus haute, de la foi en un Dieu 
créateur, Père et Providence de tous les hommes; 
l'œuvre n'est point accomplie tout entière, mais elle 
s'achève sous nos yeux. 

N'en sera-t-il point de même un jour de l'islam, 
que tant de points de contact rapprochent du judaïsme? 
Nul ne saurait le dire : mais ce qui peut être affirmé 
c'est que la religion du Prophète, acceptée ou com- 
prise à peu près telle qu'il l'entendait lui-même par 
les peuplades quasi immobiles et tout à fait ignorantes 
de l'Asie et de l'Afrique, devra changer de sens et 
d'esprit pour s'adapter aux besoins nouveaux d'une 
Turquie ou d'une Perse transformées. Jusqu'ici la foi 
musulmane a surtout inspiré des juristes, qui ont tiré 
du Coran un corps de droit qu'il n'avait pas prévu, et 
de saints personnages, qui ont raffiné sur les pratiques 
de la piété; il faudra bientôt non plus seulement 
qu'elle tolère à côté d'elle une sorte de rationalisme 
philosophique, analogue à celui des savants arabes 
qui lisaient Aristote au Moyen Age et croyaient plus 
en lui qu'en Mahomet, il faudra si elle prétend vivre, 
je veux dire si elle prétend demeurer comme le cadre 
de la vie morale et métaphysique des musulmans 
européanisés, qu'elle accepte dans sa dogmatique, 
encore élémentaire, des idées modernes et larges; ils 
faudra encore, qu'en même temps, elle estompe, 
jusqu'à les effacer, les préceptes étroits que le Pro- 
phète avait mis au premier plan de sa doctrine parce 
qu'ils reflétaient exactement sa mentalité religieuse 
et sa culture intellectuelle. Les musulmans instruits 



r 



l'évidence du progrès dogmatique 285 

sont persuadés de la nécessité de cette adaptation et 
Ton peut dire que l'islam connaît aujourd'hui, lui 
aussi, son modernisme. Il sera, d'ailleurs, peut-être 
encore plus difficile à édifier que le modernisme 
catholique, car le terrain sur lequel il cherche à s'éta- 
blir est beaucoup plus étroit que le domaine romain ; 
et les constructions qu'il entreprend d'aménager sont 
à la fois moins compliquées et moins lézardées que 
celles de la théologie médiévale. 

Ainsi, là même où la résistance au mouvement des 
dogmes semble le plus facile à organiser, ce mouve- 
ment, tout en revêtant des caractères différents, tout 
en atteignant, dans les masses croyantes, des profon- 
deurs également différentes, se produit toujours et 
triomphe de l'inertie des formules, de la constance 
des rites. Combien plus frappante doit sembler cette 
évolution, étudiée dans l'un des dogmes de la plus 
dogmatique des religions révélées, la chrétienne. 



IV 



Considérons donc un instant le dogme que toute la 
théologie orthodoxe, dans la plupart des Églises, à 
commencer par la catholique, donne comme l'es- 
sentiel, le plus proprement chrétien de tous les 
dogmes, celui qui proclame la divinité de Jésus-Christ, 
seconde personne de la Trinité indivisible, véritable- 
ment Dieu en même temps que véritablement homme. 
Les premiers chrétiens n'en avaient aucune espèce 
d'idée, et nous savons qu'il s'est formé lentement, 
parmi les disputes et les contradictions; l'autorité n'a 
jamais réussi à le placer tout à fait hors des contesta- 



286 l'évolution des dogmes 

tions; il a subi le contre-coup de tous les grands 
mouvements intellectuels qui ont agité la chrétienté, 
et, de nos jours, nous assistons à sa ruine dans l'es- 
prit de beaucoup d'hommes qui persistent à se dire 
chrétiens. D'autres, moins hardis, mais tourmentés 
des mêmes inquiétudes à son égard, cherchent à 
l'interpréter, à en trouver une explication que la 
critique et la philosophie actuelles puissent accepter, 
et, à vrai dire, ce faisant, ils ne le renversent pas 
moins que ceux qui le rejettent délibérément. L'his- 
toire de ce dogme, et des diverses propositions qui lui 
servent de corollaires, est longue et compliquée, 
mais il nous suffira d'en rappeler les principales 
étapes. 

Les disciples immédiats de Jésus, ne l'oublions pas r 
étaient des Juifs et l'idée absolument intolérante de 
l'unicité de Dieu dominait leur esprit; donc l'idée 
que leur Maître pût être un dieu ne leur aurait repré- 
senté qu'un affreux blasphème, qui dressait scanda- 
leusement la plus parfaite des créatures humaines, 
mais enfin une créature, en face du Créateur éternel; 
quant à ridée qu'il pût être Dieu, c'est-à-dire une 
incarnation de l'Éternel, ils l'auraient assurément 
considérée, si elle s'était présentée à eux, comme 
une absurdité inconcevable. Aussi bien, persuadés 
que Jésus était né de Joseph,. suivant les règles ordi- 
naires de la génération humaine, croyaient-ils seule- 
ment, conformément aux habitudes d'esprit de leur 
race, que Jahveh avait versé sur lui ses dons les plus 
précieux et l'avait, pour l'avenir, armé de sa puis- 
sance ; en d'autres termes, qu'il fallait voir en lui le 
Messie qu'Israël attendait et que, disait-on, ses pro- 
phètes avaient annoncé. La résurrection leur parut 



l'évidence du progbès dogmatique 287 

la confirmation éclatante de sa messianité. Telle est 
l'impression qui ressort très clairement du livre des 
Actes; telle est également celle que donnent encore 
les Synoptiques, une fois qu'on y a mis à part les 
additions rédactionnelles évidemment étrangères au 
milieu apostolique. Elle nous représente une inter- 
prétation probablement suggérée par le Christ lui- 
même, de sa vie et de sa mission; interprétation ten- 
dancieuse, sans doute, mais qui se tient pourtant très 
près de la réalité historique. Elle n'a point duré et 
Ton peut dire qu'a priori il était invraisemblable 
qu'elle durât. 

Les premiers fidèles se sentaient liés à Jésus, avant 
et après sa mort, par la confiance et par la recon- 
naissance : confiance en sa parole et en sa mission; 
reconnaissance pour la peine qu'il avait prise de leur 
apporter le salut et la faveur qu'il leur avait faite en 
les appelant à lui. Or un sentiment de ce genre, 
comme tous ceux qui intéressent nos affections les 
plus profondes, ne peut guère subsister quà la condi- 
tion de grandir, de devenir toujours plus intense; 
en même temps, il est dans sa nature de s'extério- 
riser, de s'exprimer en images, de se préciser en 
idées, de plus en plus nettes et larges. Fatalement 
donc, le sentiment chrétien touchant Jésus devait 
s'amplifier de génération en génération et le sens, 
comme la nature, des images et des idées qui mar- 
queraient les stades de son développement se trou- 
vaient déterminés par son point de départ même, 
par, si l'on veut, cette qualité de Messie, d'intermé- 
diaire entre Dieu et les hommes, que probablement le 
Maître galiléen s'attribuait lui-même, qu'en tout cas 
les Apôtres lui reconnaissaient. On ne pouvait le 



288 l'évolution des ^dogmes 

grandir qu'en le rapprochant davantage de Celui qui 
l'avait envoyé, et la limite de cette inévitable ascen- 
sion, limite vers laquelle devait tendre nécessairement 
la foi, c'était son identification à Dieu. 

Diverses autres causes poussèrent, d'ailleurs, les 
chrétiens dans la même voie. 

D'abord, s'ils étaient persuadés que Dieu était Un. 
et s'ils étaient portés à l'imaginer comme une per- 
sonne, il leur répugnait, qu'ils subissent l'influence 
des doctrines rabbin iques ou celle de la philosophie 
grecque, de le faire agir directement, car ils crai- 
gnaient de tomber dans l'anthropomorphisme. En ce 
temps-là, les Juifs de Palestine rapportaient d'ordi- 
naire l'action divine à la Sagesse de Dieu ou à son 
Esprit; Philon disait à son Logos, à sa Parole, comme 
les stoïciens ; Plutarque emploiera la même expres- 
sion, bien qu'il n'éprouvât aucune sympathie pour le 
Portique; n'était-il donc pas naturel ou, à tout 
le moins, possible; d'assimiler le Messie, envoyé sur 
terre pour accomplir l'œuvre de Dieu, à l'ouvrier 
divin, quel que fût son nom, à l'organisateur même 
du Cosmos, sorte de factotum de Dieu? 

En second lieu, la foi en la résurrection porta de 
grosses conséquences, dont la première Fut de voiler 
en quelque sorte la vie humaine et réelle du Christ, 
de la subordonner toute à cet événement surnaturel, 
au point que des chrétiens, comme Paul, semblent 
ne plus accorder aucune attention au Galiléen que les 
Douze avaient connu et aimé ; et que tous les Apôtres 
au lieu de continuer, à l'exemple de leur Maître, à 
prêcher le Royaume imminent, se mirent à prêcher 
le Christ lui-même et son prochain retour. Toute leur 
pensée, et celle de leurs disciples, eut pour objet 



l'évidence du progrès dogmatique 289 

principal et presque unique : Jésus ressuscité; ce fut 
encore cet objet qu'ils transmirent à la spéculation 
hellénique, quand elle conquit le terrain de la foi. 
Une méditation de plus en plus métaphysique sur le 
Christ, sa personne, sa nature, sa vie, son rôle, de- 
vint, alors, non seulement la caractéristique, mais 
comme la raison d'être de la pensée chrétienne. 

Une autre conséquence de la foi en la résurrection 
tendit, elle aussi, à hausser Jésus jusqu'à Dieu : res- 
suscité dans sa chair, il n'avait point de nouveau connu 
la mort ; son corps glorifié, après s'être montré aux 
disciples, pour les rassurer et les mettre sur le che- 
min des interprétations véritables de la Passion, avait 
quitté la terre; on l'avait vu s'élever vers le Ciel, 
séjour de Dieu, que la physique céleste d'alors plaçait 
au-dessus des sphères planétaires et du firmament 
étoile, et il y siégeait à la droite du Père. Ne venait-il 
pas à l'esprit de l'homme pieux que cette place était 
la sienne depuis toujours, qu'il l'avait seulement quit- 
tée un instant pour venir assurer le salut des hommes, 
comme il la quitterait encore un jour pour présider 
au jugement dernier? Et cette idée, qui ne sort pas 
de la même origine que l'identification du Christ au 
Logos et se conçoit sans elle, est évidemment propre à 
s'accorder avec elle, lorsqu'elle la rencontrera, et à 
la fortifier encore, à juxtaposer au Christ historique 
une véritable entité céleste, préexistant à son incar- 
nation, ayant déjà joué le rôle principal dans la créa- 
tion du monde, et retournée, son œuvre faite, se 
réunir, sous une forme matérialisée — pour rester 
intelligible (siégeant à la droite du Père), — mais dont 
il ne faut pas trop presser l'expression, au Principe 
éternel de l'Être, à Dieu. 

25 



290 l'évolution des dogmes 

Pourtant, que Jésus fût un dieu ou Dieu, je répète 
que lea premiers chrétiens d'origine juive ne pouvaient 
pas le croire, et, en fait, ils ne Font pas cru ; ils se 
sont contentés de rapporter au Maître tous les dons 
que les espoirs d'Israël attachaient au Messie. En 
revanche, dès qu'elle fut transportée sur le terrain 
grec, la christologie y rencontra des conditions de 
développement très favorables, qui portèrent à leur 
maximum d'action les causes diverses qui tendaient 
à exalter la personne du Christ. Les Grecs étaient 
accoutumés à la multiplicité des dieux ; leurs philo- 
sophes eux-mêmes, quand ils aspiraient au mono- 
théisme, gardaient une façon de le concevoir qui 
n'avait pas graod'chose de commun avec la rigueur 
juive. A côté de l'Être divin et au-dessous de lui, il 
restait une place, dans leur pensée, pour bien des 
personnalités divines. Plutarque, en qui se résument 
beaucoup d'idées de son ambiance, emploie volon- 
tiers, pour désigner ces divinités-là, le mot de démons 
(SaiuLov&ç), qu'il faut d'ailleurs se garder de prendre 
dans le sens aujourd'hui courant de diables. Ces dé- 
mons avaient deux faces, ou, du moins, on pouvait les 
considérer sous deux aspects. Sous le premier, chacun 
d'eux représentait une personne divine, un dieu per- 
sonnel, pourvu d'un nom, d'attributs particuliers, de 
fonctions spéciales et, en quelquè^sorte, malgré l'épu- 
ration de la mythologie, d'une biographie. Sous le 
second, il apparaissait comme une émanation du Tout 
divin, une hypostase du Dieu unique ( 4 ), forme con- 
tingente ou particulière d'une manifestation divine. 

(1) Par hypostase il faut entendre ici une expression de la 
puissance de Dieu, une manifestation réelle qui, dans le langage 
philosophique, s'oppose à la vainc apparence ou <pàvTa<Tpta. 



l'évidence bu progrès dogmatique 291 

Rien n'empêchait alors de voir en Jésus une hypostase 
de ce genre, tout en ne cessant point de croire à la 
réalité de son humanité, et d'accorder en lui la nature 
de l'homme et la nature de Dieu. L'état de la philoso- 
phie et de la science se prêtait à une telle opération, 
qui se présentait comme l'aboutissement logique et 
nécessaire de l'amour grandissant des chrétiens'pour 
le Sauveur. 

Il ne s agissait que de la justifier une fois que 
la conscience chrétienne l'aurait acceptée, et c'était 
beaucoup plus facile que nous ne saurions au- 
jourd'hui le croire ; une exégèse de type depuis 
longtemps établi y pouvait suffire, car la critique du 
temps se contentait de peu. Chercher dans l'immense 
corps des Écritures des textes dont la lettre semblât 
dire quelque chose de la croyance en cause ; les 
grouper, sans jamais se poser la question fondamen- 
tale de leur authenticité plus que celle de leur sens 
véritable; les expliquer, sans tenir compte de leur 
contexte et en conformité de la thèse d'avance établie, 
grâce à des raisonnements formellement logiques ou 
allégoriques; c'était là tout le travail. L'établissement 
d'une preuve scripturaire de ce genre devait rencontrer 
des contradictions et elle en rencontra, qui peuvent 
aujourd'hui nous paraître décisives, mais qui, en ce 
temps-là, n'arrêtaient personne, parce que le dogme 
de la divinité du Christ ne sortait réellement pas des 
textes sur lesquels les docteurs s'efforçaient de le 
fonder ; il était antérieur à l'interprétation qu'en pro- 
posaient les théologiens en sa faveur : il était né de 
la foi vivante. 

Enfin, ce qui acheva de préciser le dogme de la 
divinité du Christ, ce furent les controverses dont le 



292 l'évolution des dogmes 

postulat qu'il exprimait fournit l'objet; aussi bien, 
peut-on dire que les grandes étapes de la formation 
de ce dogme correspondent aux grandes querelles 
qu'il a provoquées, et elles ont été incessantes aux 
quatre premiers siècles : controverses externes contre 
les Juifs et les païens, qui raillaient les chrétiens de 
considérer comme divin un homme mis en croix pour 
ses crimes; controverses internes surtout, entre chré- 
tiens, qui ne s'expliquaient pas de la même manière 
le mystère dont chacun admettait la réalité, et qui se 
heurtaient aux exigences contradictoires que la foi du 
commun des frères leur imposait avec une égale 
rigueur. 

Par exemple, maintenir l'humanité de Jésus et 
roriginalité de sa personne ; ne pas se tirer d'em- 
barras, comm^ faisaient les docètes, en prétendant 
que sa figure d'homme n'avait été qu'une apparence; 
ou comme les patripassiens, en soutenant qu'en son 
corps c'était le Père lui-même qui s'était incarné et 
avait souffert; affirmer sa mission rédemptrice, la 
réalité et le caractère libérateur de sa mort et, en 
même temps, le considérer comme préexistant au 
monde, coéternel à Dieu et, vis-à-vis de Dieu, dans 
un rapport de ressemblance qui tende à la complète 
assimilation, tout en maintenant en quelque manière 
la subordination du Fils au Père ; proclamer l'unité 
et l'unicité de Dieu, tout en marquant le caractère 
personnel du rôle du Christ; ce n'était point là beso- 
gne facile, et l'on comprend qu'elle ait occupé les 
théologiens durant plus de trois siècles. Mais la foi 
proprement dite ne s'arrêtait point aux difficultés 
et, probablement, dès le premier quart du 11 e siècle, 
elle s'attachait avec fermeté à cette proposition : 



l'évidence du progrès dogmatique 293 

le Seigneur Jésus- Christ est le Fils de Dieu; il est Dieu; 
le mot Messie, très clair pour des Juifs, ne disait 
plus rien aux convertis du paganisme, qui, mainte- 
nant, emplissaient l'Église, et ils ne prenaient aucun 
souci de l'embarras des théologiens. 

Ceux-ci se partagèrent en plusieurs écoles ou, si 
Ton veut, adoptèrent diverses méthodes d'explications. 
Qu'il nous suffise de dire ici que celle qui, peu à peu, 
s'imposa à l'orthodoxie, fut l'œuvre de philosophes 
venus des écoles païennes à l'Église : elle posait en 
principe que le Christ était le Logos, l'ouvrier dé 
Dieu, sa volonté active et sa raison, engendré avant 
la lumière, créateur conjointement au Père, Dieu en 
Dieu. Toute la logomachie métaphysique venait à 
l'aide pour expliquer l'inexplicable ou, du moins, se 
donner l'illusion de l'expliquer, en répétant obstiné- 
ment la môme proposition sous des formes diffé- 
rentes, à savoir que le Logos, hypostase de Dieu, 
s'était incarné réellement en l'homme Jésus. 

Cette proposition rendit nécessaire le dogme de la 
Trinité, dont la formation est intimement liée à l'évo- 
lution de la christologie et qui, seul, pouvait permettre 
d'accepter que Dieu, sans cesser d'ôlre Un, se fût pour- 
tant manifesté comme Père % et comme Fils. Eu 325, au 
concile de Nicée, les évêques, réunis pour répondre à 
Anus, qui soutenait que le Fils n'était pas aussi abso- 
lument Dieu que le Père, puisqu'un temps avait été 
où il n'existait pas encore, et qu'il n'était pas de la 
substance du Père, donnèrent la formule qui enfer- 
mait et consacrait les postulats contradictoires de la 
foi. Ils croyaient sans doute les comprendre et ne sen- 
taient point la contradiction qui les opposait les uns 



25. 



294 l'évolution des dogmes 

aux autres, parce qu'en fait leur vie religieuse puisait 
son aliment en eux tous, successivement. 

Celte formule de Nicée, qui portait la condamna- 
tion de l'arianisme, en proclamant la consubstantia- 
iité du Père et du Fils, marquait, peut-on dire, l'achè- 
vement du dogme de la divinité du Christ ; aucun 
ohstacle n'avait arrêté sa formation^ parce que la foi 
exigeait qu'il fût. Toutefois la formule, posée comme 
un symbole, n'empôcha pas la spéculation de con- 
tinuer à s'exercer sur le dogme et même d'engendrer 
des propositions que le sens commun des ûdèles 
rejeta; telle fut, par exemple, celle qui voulait que 
Jésus, durant son passage sur la terre, n'eût possédé 
qu'une nature, la divine. Peu importe; la formule de 
Nicée, plusieurs fois reprise, complétée, notamment 
vers le début du Moyen Age (fin du v e siècle, au plus 
tôt, et vraisemblablement plus tard), dans le Credo, 
connu sous le nom de Symbole d'Àthanase, s'imposa 
désormais comme la règle de foi orthodoxe touchant 
le Christ, et les théologiens n'eurent d'autre res- 
source, pour la mettre d'accord avec le mouvant sen- 
timent religieux, que de la commenter. 

Durant tout le Moyen Age elle régna sur la con- 
science chrétienne. Il arriva bien que tel ou tel doc- 
teur fut entraîné par la logique de son système, au 
temps où dominait le syllogisme aristotélicien, à la 
contredire en quelque partie ; sa hardiesse toute per- 
sonnelle n'eut aucun écho hors de l'École et d'ailleurs, 
à une époque où le contradictoire était roi, elle ne 
s'avisa jamais de nier ouvertement la vérité du sym- 
bole consacré. La parfaite divinité du Christ fut donc 
acceptée sans conteste de tout le peuple des docteurs 
et des fidèles, jusqu'au xvi e siècle. 



l'évidence du progrès dogmatique 295 

Si paissant était son empire sur les esprits que ceux 
des humanistes qui restèrent chrétiens, que les 
grands Réformés eux-mêmes, qui préparaient sa ruine, 
crurent très sincèrement en elle et même la défen- 
dirent, par tous les moyens en leur pouvoir, contre 
quelques intellectuels qui osaient exprimer des doutes 
sur sa réalité. N'oublions pas que Servet a* péri pour 
avoir professé des doctrines antitrinitaires et que c'est 
Calvin qui a provoqué sa condamnation. Et pourtant, 
dès lors, le vieux dogme se lézarde ; immobilisé dans 
les formes que lui a données la mentalité métaphy- 
sique du iv* siècle, que le Moyen Age n'a point osé 
modifier et que le concile de Trente va consacrer, il 
se trouve bientôt placé en face d'une consciense reli- 
gieuse renouvelée et dans laquelle il ne saurait plus 
éveiller aucun sentiment sincère et profond. Je m'ex- 
plique. 

Le Moyen Age n'avait vraiment point modifié le 
dogme < de la divinité du Christ, d'abord parce que 
l'ignorance profonde des masses populaires les ren- 
dait tout à fait incapables d'y réfléchir et même d'ap- 
puyer sur lui leur vie religieuse; il leur fallait quelque 
chose de plus simple et qui parlât plus directement 
à, leur esprit et à leur cœur >: la foi de plus en plus 
vive en la puissance d'intercession des saints, le culte 
de la Vierge, grandissant de génération en généra- 
tion, tels sont réellement les fondements du chris- 
tianisme populaire, entre le v e et le xvi e siècle. Les 
affirmations fondamentales de l'orthodoxie, touchant 
les rapports du Fils au Père et la constitution de la 
Trinité indivisible, ne lui parlaient pas plus claire- 
ment qu'ils ne font encore aujourd'hui à un enfant 
qui les répète; il n'éprouvait point le besoin de les 



296 l'évolution des dogmes 

changer parce qu'il ne les pensait pas et, dans la 
pratique, n'y pensait pas. 

Les docteurs, eux, auraient pu y penser; mais, dans 
la généralité des cas, leurs préoccupations allaient 
ailleurs. Ils acceptaient de confiance les définitions 
des conciles et des grands saints du iv e siècle; toute 
leur ambition consistait à les rendre intelligibles 
pour eux- mômes, à se les expliquer. C'est ainsi 
que tous les plus notables maîtres de la scolas- 
tique s'acharnèrent à une définition de la Trinité 
qui les entraîna parfois, malgré eux, hors de l'or- 
thodoxie. Lorsque, par exemple, les nominalistes, 
ceux qui niaient que les universaux, si l'on veut les 
idées générales (universalia) , fussent autre chose 
que des mots et correspondissent à des réalités, 
faisaient application de leur principe à la Trinité, 
ils en venaient, par une pente naturelle, à penser 
que les trois personnes seules possédaient l'être réel 
et que la conception générale de divinité, qui les 
enfermait toutes trois, n'avait pas plus d'existence 
véritable que celle d'humanité, qui s'applique à tous 
les hommes. Inversement les réalistes, qui soutenaient 
que dans les universaux se trouvait la seule réalité 
véritable, inclinaient à ne voir dans les personnes de 
la Trinité que des modes de l'Unité substantielle de 
Dieu, autrement dit, à les réduire à la qualité 
de simples abstractions. 

Je pourrais multiplier les exemples qui prouve- 
raient, comme ceux que je viens de rappeler, que la 
réflexion et le raisonnement, quel que soit leur 
principe, ne portent point profit au dogme trinitaire ; 
mais aucun des grands docteurs du Moyen Age ne se 
laissait entraîner à nier sciemment la divinité du Christ, 



L'ÉVIDENCE DU PROGRES DOGMATIQUE 297 

toujours acceptée comme une vérité indiscutable. 
La Renaissance prépara le changement de point de 
vue; elle ramena les hommes vers l'étude de l'anti- 
quité et de la nature; de nouveau ils s'éprirent de 
clarté, de logique réelle et non pas seulement for- 
melle et les contradictions leur devinrent sensibles. 
D'autre part, les découvertes, qui modifièrent leurs 
idées et leurs habitudes sur tant de points de la 
connaissance et de la vie pratique, les persuadèrent, 
sans même qu'ils s'en doutassent, que toute science 
n'était point dans le passé et que les affirmations 
les moins contredites jusqu'alors pouvaient pourtant 
n'être pas assurées ; l'idée féconde et tyrannique de 
la souveraineté de l'expérience se glissa peu . à peu 
dans leur esprit. Les Réformés, dominés par la puis- 
sance de l'habitude, ne songèrent point, malgré leur 
hardiesse, à examiner le dogme sans lequel il leur 
semblait qu'il n'était plus de christianisme, et 
ils ne s'attaquèrent qu'à ce qu'ils considéraient 
comme des superfétations romaines : au culte 
des saints, à la marialogie, aux indulgences, etc. 
Cependant, comme ils allaient répétant qu'il doit 
s'établir entre le fidèle et Dieu une communion directe 
et sans intermédiaire , il n'était pas possible qu'à la 
longue pareil principe ne fit tort à la divinité du 
Christ, fondée tout d'abord, nous le savons, justement 
sur la qualité d'intermédiaire nécessaire que la foi 
attribuait à Jésus. En outre, par le seul fait qu'ils 
jetaient à terre les croyances et les pratiques où la 
vie religieuse du Moyen Age avait trouvé son aliment 
principal, ils replaçaient, de gré ou de force, la 
conscience chrétienne en face des dogmes fondamen- 
taux; ils l'obligeaient à éprouver si elle pouvait réel- 



298 l'évolution des dogmes 

lement en vivre encore. Aussi bien des hommes, 
comme Calvin on Zwingle, lorsqu'ils examinent les 
textes évangéliques ou lorsqu'ils méditent sur le 
rapport du Christ historique, de Jésus, avec Dieu, en 
viennent à nier qu'il soit, en lui-même, adorable. 
Très sincèrement ils ne croient pas avoir rompu avec 
le dogme ancien ; en réalité ils s'illusionnent : ils ne 
le vivent plus : ils le subissent, comme le subira 
Descartes, par un manquement à ses principes qui 
n'est pas sans étonner, comme le subira aussi Leibniz, 
qui se donnera tant de mal pour penser librement 
dans les cadres de la tradition dogmatique. 

Dès le temps de la Réforme, cependant, deux 
hommes, Laelius et Faustus Socinus, l'oncle et le 
neveu, des Siennois réfugiés en Suisse et dont le 
second passa en Pologne où vivait une secte d'uni- 
' taire s ( 1 ), osèrent se montrer plus logiques. Ils exa- 
minèrent du point de vue historique et rationnel le 
dogme de la divinité du Christ, en même temps que 
celui de la Trinité; ils en firent ressortir les contra- 
dictions et la fragilité et ils conclurent hardiment que 
Jésus n'avait été qu'un homme. Evidemment ils 
accompagnaient leur critique de quantité de consi- 
dérations inacceptables et ils n'obtinrent, sur le 
moment, qu'un succès très limité; mais, outre qu'ils 
inspirèrent plus ou moins directement de curieux 
mouvements unitaires, notamment en Angleterre, ils 
posèrent nettement le problème devant lequel la 
conscience chrétienne ne pourra plus, après eux, 
indéfiniment reculer; en même temps, ils indiquaient 
la bonne méthode pour le tirer au clair. 

;i) C'est-à-dire qui n'admettaient pas la Trinité, s'en tenant 
strictement à l'unité de Dieu. 



L'ÉVIDENCE DU PROGRES DOGMATIQUE 299 

Les querelles entre catholiques et protestants sur 
des questions accessoires, le semblant de vigueur 
rendu à la foi romaine traditionnelle, par le concile 
de Trente et pur la forte discipline qu'institua la 
Contre-Réforme, l'influence des Jésuites et la défor- 
mation du cartésianisme, contribuèrent, à des degrés 
divers, à retarder la transformation du dogme et la 
ruine de sa formule nicéenne. Les dissertations, voire 
les divagations du xvui e siècle, sur le déisme et la 
religion naturelle, les préparèrent Tune et l'autre; le 
progrès de l'esprit scientifique général, celui de l'exé- 
gèse et de l'histoire, forcèrent lés chrétiens éclairés 
du. xix e siècle à s'arrêter en face de l'affirmation tra- 
ditionnelle et à en scruter le sens. Aujourd'hui, le 
résultat de leurs réflexions, éclairées par plus d'un 
siècle de recherches et de discussions, est facile à 
constater. 

Les fidèles des diverses orthodoxîes continuent 
d'accepter le dogme en cause, mais ils ne l'aiment 
plus, ils n'en vivent plus; ils se plient sans réfléchir 
anx instructions de leur Église. Pour peu qu'ils aient 
reçu de la nature de sens de la contradiction, ou pour 
peu que leur vienne d'informations du dehors, ils 
voient l'impossibilité d'accorder les exigences de la 
raison et la vérité de l'histoire avec l'affirmation or- 
thodoxe, et ils la rejettent brutalement, ou la relèguent 
dans un coin de leur vie religieuse où elle ne les 
gêne plus. Les ignorants ignorent toujours, c'est leur 
rôle; mais ils continuent d'instinct, comme au Moyen 
Age, tout en redisant la formule, à chercher hors 
d'elle la satisfaction de leurs besoins religieux. Les 
mystiques, c'est leur destinée et leur récompense, 
échappent au raisonnement et au fait; ils vivent 



300 l'évolution des dogmes 

aujourd'hui, comme jadis, à. Taise dans le contradic- 
toire et l'inintelligible et y puisent ô,e grandes satis- 
factions; mais leur nombre reste nécessairement 
limité et leur action illusoire. Le commun des 
croyants les admire, les suit, les écoute et les Tante. 
mais comme ils ne les comprend pas et que leurs 
expériences intérieures, comme on dit aujourd'hui, 
demeurent proprement incommunicables, il est plus 
ému que modifié par eux; l'émotion passe et le vide 
de la formule orthodoxe n'en paraît que plus béant 
et plus insondable. 

Rien n'est plus instructif que l'attitude de l'élite 
intellectuelle des diverses confessions; c'est elle qu'il 
faut toujours regarder, si l'on veut savoir ce que 
représente encore un dogme à un moment donné dans 
la conscience religieuse des hommes. Aujourd'hui 
cette élite sait combien l'histoire, scientifiquement 
entendue, favorise peu le dogme de la divinité du 
Christ, puisqu'elle montre en lui une vision de foi, 
peu à peu formée et précisée, et non pas une révé- 
lation, parfaite du premier coup, et transmise par le 
Maître à ses disciples. Elle sait aussi que, suivant le 
mot de Diderot, la science a élargi Dieu ; il lui parait 
de plus en plus difficile de maintenir l'Être divin daos 
les limites où l'antiquité et le Moyen Age le conce- 
vaient sans peine, en fonction de leur cosmologie 
simpliste; s'il faut admettre que Dieu emplit cet 
univers (*), dont la seule idée épouvante notre imagina- 
tion, depuis que Copernic en a reculé les bornes 
jusqu'à l'infini, la notion de l'incarnation semble dif- 
ficile à comprendre et l'immanence de Dieu dans 

(1) Calvin, Inst. 1, 13, 14 : ubique diffusus, omnia sustimt, 
végétât et vivificat in cœlo et in terra. 



l'évidence du progrès dogmatique 301 

l'univers complique assurément l'affirmation suivant 
laquelle un corps d'homme a pu le contenir tout 
entier. 

Alors, de nos intellectuels chrétiens, les' uns, 
rejetant toute espèce de dogme, versent dans le ratio- 
nalisme pur et simple ou dans l'agnosticisme, proche 
parent du scepticisme; les autres, refaisant d'un seul 
coup, à rebours, le chemin parcouru par la foi, entre 
les temps apostoliques et le concile de Nicée, trouvent 
la paix de leur conscience dans une christologie très 
simple et semblable, croient-ils, à celle de Jésus lui- 
même; c'est la position où s'arrêtent les protestants 
libéraux; d'autres enfin, ceux qui se comptent encore 
au nombre des catholiques, s'inquiètent, cherchent 
à trouver un sens que leur esprit puisse accepter dans 
la vieille affirmation dogmatique, parlent de l'inter- 
préter, de la formuler autrement qu'elle ne l'est. 
Ils se heurtent à la résistance obstinée des autorités 
romaines, qui, conscientes de garder le dépôt de 
toute la vérité révélée, assurées que les formules qui 
l'expriment sont revêtues d'une autorité imprescrip- 
tible, persistent à croire et à proclamer qu'aucune 
modification ne s'impose et ne saurait s'imposer, 
qu'il n'est point de pire mensonge et de plus grande 
impiété que la prétendue évolution des dogmes. 

Pareille attitude n'a pas lieu de nous surprendre; 
toute question d'intérêt pratique et de politique mise 
à part, les autorités ecclésiastiques, qui représentent 
la tradition, sont toujours et partout conservatrices; 
c'est contre elles, et malgré elles, que se sont toujours 
faites les réformes -dans les religions. De même les 
modernistes catholiques, quand ils réclament une 

26 



302 l'évolution dbs dogmes 

revision sévère de la dogmatique et l'élimination de 
tout ce que la foi a fini par s'assimiler d'étranger au 
cours des âges, se placent naturellement dans la posi- 
tion qui est celle de tous les réformateurs; car, sui- 
vant la très judicieuse remarque dé Harnack, « toute 
réforme vraiment importante dans l'histoire des 
religions est toujours, en premier lieu, une simplifi- 
cation critique. » ( i ) Ils s'abusent seulement en ce 
qu'ils croient, ou s'efforcent de croire, que les for- 
mules seules sont périmées; qu'en tout cas, la divinité 
du Christ, pour nous en tenir à notre exemple, reste 
une vérité éternelle, une réalité plus vraie que celle 
de l'histoire, ou du moins une réalité que l'histoire 
ne peut ni déterminer ni apprécier, et qu'il suffirait 
d'exprimer autrement que ne l'ont fait les théologiens 
de jadis pour lui rendre le pouvoir d'alimenter encore 
et toujours la vie religieuse des chrétiens. Au vrai, 
les formules de l'orthodoxie peuvent ne plus offrir à 
un homme instruit de nos jours aucun sens pen- 
sable; mais, en soi, et en quelque sorte verbalement, 
elles sont claires et disent bien ce qu'elles veulent 
dire; et c'est ce qu'elles disent que la conscience 
moderne n'accepte réellement plus. Le dogme est né; 
il s'est peu à peu développé; il a atteint sa perfection, 
je veux dire son maximum de compréhension; il s'est 
fixé en une formule d'autorité, celle de Nicée et celle 
du Pseudo-Athanase; sa formule elle même a été com- 
mentée; elle est devenue le thème d'une spéculation 
métaphysique qui a peu à peu épuisé son contenu; 
aujourd'hui elle est vide et il serait peut-être plus 
facile de la remplir au moyen de conceptions nou- 

(1) Essence du christianisme, 2 e édit., p. 321. \ 



N 



L'ÉVIDENCE DU PROGRES DOGMATIQUE 303 

velles que de retrouver en elle, pour l'enfermer sous 
d'autres mots, le principe de vie qu'elle a laissé 
échapper. 

J'ai voulu, en insistant sur plusieurs exemples 
concrets, achever de préciser par le fait les quelques 
remarques que j'ai présentées plus haut sur la nais- 
sance et la vie du dogme. « N'est-il pas vrai, écrit 
M. Loisy (*), que tout est mouvement dans une reli- 
gion vivante : croyance, discipline, morale et culte? 
La tradition tend à la stabilité mais la vie pousse au 
progrès. » J'ajoute : et le progrès pousse à la mort. 
La religion romaine est morte ; aux yeux de l'historien 
non confessionel, la christologie du iv e siècle et du 
Moyen Age est morte; il nous reste à déterminer, 
avec un peu plus de détail, pourquoi et comment 
meurent les dogmes. 

(1) Autour d'un petit livre y p. 47.. 






CHAPITRE XIII 



La mort du dogme. 



I. — L'établissement de la formule d'autorité est l'arrêt de mort 

du dogme. — Un moment vient où changer la formule ne 
sauverait pas le dogme. 

II. — Constitution du milieu antidogmatique. — Provoquée par 
une transformation du sentiment religieux, elle-même com- 
plexe. — Elle dépend du progrès général de la civilisation. 

— Des réflexions directes sur le dogme. — Des réflexions 
philosophiques générales. — De la science. — De l'exégèse. 

— De l'histoire des dogmes. — De l'histoire des religions. — 
Ces forces critiques sont plus actives aujourd'hui que dans 
le passé. — Pourquoi ? 

III. — Attitude des théologiens orthodoxes devant la ruine du 
dogme. — Exemple : les crises du rqmanisme depuis la 
Renaissance. 

IV. — La force de résistance des ignorants. — Est-ce vraiment 
le dogme qui vit en eux? 

V. — Tout dogme doit mourir, comme toute religion meurt. — 
Le dogme est nécessaire pour constituer une religion positive. 

— La recomposition des dogmes disloqués. — Ce qui ne 
renaît pas d'un dogme. 



Ainsi un dogme n'acquiert véritablement sa qualité 
dogmatique que lorsque est formulé, et il se trouve 
condamné à l'immobilité orthodoxe à partir du jour 
où s'établit sa formule d'autorité; autrement dit, à 
partir du jour où les autorités reconnues compétentes 



! 



LA MORT DU DOGME 305 

par les fidèles lui imposent une formule qu'il n'a 
plus le droit de dépasser, parce^ qu'elle est eensée 
enfermer, sous sa forme humainement parfaite, toute 
la vérité accessible à l'homme, lofais si les croyances 
dogmatiques puisent réellement leur aliment dans le 
sentiment religieux, si elles ne peuvent vivre quand 
il s'éloigne d'elles, il est évident que la fixation de la 
formule d'autorité équivaut, pour un dogme quel- 
conque, à une condamnation à mort, qui s'exécute 
tôt ou tard. 

Je dis tôt ou tard, parce que la formule d'auto- 
rité, pour si sacro-sainte que la tradition ecclésias- 
tique la considère, n'est point, nous l'avons constaté, 
aussi rigide qu'on serait porté à le croire, attendu 
que les commentaires et les explications des théolo- 
giens, sous prétexte de l'éclaircir, lui donnent parfois 
un peu plus d'extension que ne l'avaient prévu ses au- 
teurs. Je le dis aussi parce qu'il peut s'écouler une 
période fort longue entre le temps où décidément les 
fidèles ne comprennent plus une formule et celui où 
ils s'aperçoivent qu'ils ne la comprennent plus et n'en 
vivent plus; l'entraînement de l'habitude et la force 
propre des mots appris et répétés par cœur, sans 
hésitation et sans réflexion, conduisent souvent les 
hommes plus longtemps qu'ils necroient. Il n'en 
faut pas douter, mais il n'en demeure pas moins vrai 
que la force acquise est en soi une force morte et que 
fatalement un moment vient où son aclion s'arrête ; 
où les commentaires deviennent impuissants à dissi- 
muler l'opposition qui s'est formée entre les affirma- 
tions de la formule et les exigences de l'esprit d'un 
certain milieu. 
Quand les choses en sont là, le dogme n'a plus 

26. 






306 l'évolution des dogmes 

qu'à disparaître. Qu'on s'arrange comme on vou- 
dra, on ne transformera pas le dogme de la divi- 
nité de Jésus-Christ assez pour l'adapter aux conclu- 
sions de la critique des textes et de l'histoire des 
dogmes, aussi bien qu'à celles de la philosophie mo- 
derne, sans le ruiner jusque dans ses fondements. En 
dernière analyse, Jésus était ou n'était pas le fils de 
Dieu et Dieu lui-même, verus deus et verus homo; 
quelle que soit la formule qu'on adopte, cette propo- 
sition, considérée dans son fonds, ne peut connaître 
de moyen terme. À les bien regarder, il en va de 
même de tous les dogmes, dans toutes les orthodoxies: 
ils prétendent exprimer la vérité telle qu'elle est; 
lorsqu'on ne l'accepte décidément plus, il faut la 
rejeter; essayer de changer encore sa formule ne sert 
qu'à entretenir une illusion dont la vanité finit tou- 
jours par se manifester. 

En définitive, un dogme meurt lorsque s'est cons- 
titué un milieu intellectuel qui ne peut plus accepter 
les affirmations qu'impose la formule d'autorité; ce 
milieu est naturellement une résultante complexe, 
dont les composantes sont d'autant plus nombreuses 
et plus difficiles à isoler toutes que la culture générale 
du pays et du temps où elles se forment est plus 
étendue et plus compliquée. Toutefois, les principales 
d'entre elles semblent d'ordinaire aisées à discerner 
et elles suffisent à rendre intelligible l'abandon d'un 
dogme donné. 



II 



« L'éveil du sentiment, écrivait naguère Auguste 
Sâbàtier, précède toujours dans la vie celui de la 



UL MORT DU DOGME 



307 



pensée. Or, la religion existe à l'état d'émotion, de 
sentiment, d'instinct vital avant de se traduire en no- 
tions intellectuelles ou en rites (*) ». C'est parfaite- 
ment exact : la vraie religion se sent et se vit ; sans 
se montrer incompatible avec la pensée, elle ne dé- 
pend pas d'elle et ne saurait se soutenir par elle 
bien longtemps; à vrai dire même, elle trouve d'ordi- 
naire, dans les réflexions à proprement parler intel- 
lectuelles de l'homme, plus d'Opposition que de se- 
cours; en tout cas, la déchéance des dogmes, leur 
mort virtuelle, commence du moment où le sentiment 
religieux se détourne d'eux, où ils se vident de vraie 
religion* * v 

Mais le sentiment religieux d'un temps et d'un 
pays représente lui-même une résultante très com- 
plexe. Je ne veux pas dire seulement que, dans la 
généralité des cas, il n'est point le même quand on 
le considère aux différents degrés de l'échelle sociale 
et intellectuelle, que les esclaves des Scipions ne pen- 
saient pas sur les dieux comme leurs maîtres; j'entends 
qu'il est formé, en haut comme en bas, par la ren- 
contre d'impressions fort diverses, quant à leur ori- 
gine et quant à leur nature. Aux dispositions natu- 
relles de la race et aux influences du milieu physique, 
qui forment toujours la base de toute construction 
intellectuelle, viennent se superposer les multiples 
actions et réactions, dont l'ensemble marque le pro- 
grès général de la culture de l'esprit, de la civilisation 
d'un pays et d'un temps donnés. Si nous considérons 
ce progrès du point de vue littéraire, ou du point de 
vue scientifique, nous constatons, entre ses étapes 

' (f)A. Sabatier, Vie intime des dogmes, p. 4» 



308 l'évolution des dogmbs 

successives, de telles différences qu'elles nous sem- 
blent marquer avec évidence des .états d'esprit dis- 
semblables et comme incompatibles : l'inintelligence 
du Moyen Age qui se manifeste chez nos grands écri- 
vains du xvii 6 siècle, et le mépris du classicisme qui 
éclate chez les romantiques, ou encore l'étrange im- 
pression que nous donne aujourd'hui la mentalité des 
hommes cultivés de 1830 ; les doctrines qui dominent 
la physique du xvn e et du xvni e siècle et qui sont de- 
venues si désuèles ; autant de faits qui marquent les 
continuels changements que subit la manière de sen- 
tir et de comprendre des hommes : du point de vue 
religieux, le même phénomène ne se manifeste pas 
moins clairement. 

Les hommes de tous les pays, à un certain degré 
du développement de leur sentiment religieux, sem- 
blent imaginer sans aucune répugnance leurs divi- 
nités à leur propre ressemblance; c'est l'anthropo- 
morphisme : les dieux sont des hommes grandis et 
soustraits à l'empire de la mort; ils ont leurs aven- 
tures, leurs exploits, au besoin même leurs malheurs, 
qui constituent pour chacun d'eux une biographie 
véritable et dont l'ensemble forme la mythologie. 
Ainsi les Grecs que nous montrent les poèmes homé- 
riques, croient que les héros, les grands chefs appa- 
rentés aux dieux, peuvent à l'occasion vivre dans leur 
familiarité favorable ou hostile, et l'histoire de Zeus 
est celle du plus puissant des rois. De même encore 
les anciens Hébreux ne faisaient pas difficulté de 
prêter à Jahveh une figure humaine et les passions 
d'un monarque impérieux et vindicatif; il leur sem- 
blait naturel qu'il élevât la voix dans l'air, ou même 



LA MORT DU DOGME 309 

qu'il adressât la parole à quelque interlocuteur de 
son choix. 

Ces conceptions s'accordaient bien avec un cer- 
tain état du sentiment religieux, soutenu par une 
culture encore rudimentaire ; mais dès qu'après les 
guerres médiques, la Grèce connut ce magnifique 
épanouissement de vie intellectuelle qui nous remplit 
encore d'admiration, les dieux d'Homère lui parurent 
des fantoches et leurs histoires d'inconvenants contes 
de nourrices ; le vulgaire put à son aise continuer à 
les prendre au sérieux, les gens instruits se haussè- 
rent à une représentation des immortels très épurée 
et déjà très éloignée de l'anthropomorphisme ; en 
même temps, ils rejetèrent toute la mythologie ou, 
du moins, s'habituèrent à ne plus voir que des sym- 
boles sous ses plus poétiques fictions. Ainsi firent les 
Juifs, qui finirent par prendre l'anthropomorphisme en 
telle horreur qu'ils n'osaient plus nommer Dieu, par 
crainte de le limiter en le désignant et qu'ils évitaient 
de parler de son activité, de lui attribuer, par exem- 
ple, directement l'œuvre de la création, par crainte 
de le rabaisser en le mettant en contact avec la ma- 
tière. Chez les Juifs comme chez les Grecs, le progrès 
général de la culture avait peu à peu révélé aux hom- 
mes la disconvenance de l'anthropomorphisme et 
l'inconvenance de la mythologie. 

Plus particulièrement, le sentiment religieux subit 
le contre-coup des réflexions que, tôt ou tard, les 
fidèles de toute religion conduisent sur elle, sur 
ses postulats essentiels, sur sa substance même. Par 
exemple, le monothéisme philosophique des Grecs, 
qui fut aussi celui des hommes instruits de la période 
gréco-romaine, le monothéisme national d'Israël, celui 



310 l'évolution des dogmes 

de l'Inde et de la Perse, marquent lé point d'abou- 
tissement d'une évolution du sentiment religieux 
provoqué par des réflexions sur la nature des dieux, 
sur leur action, par rapport au monde et à l'homme, 
sur le sens et le but de la vie humaine. Ce sont des 
réflexions de même ordre qui ont engendré les doc- 
trines successivement organisées sur la vie d'outre- 
tombe, sur la récompense ou le châtiment qui sont 
censés attendre les hommes après leur mort, ou 
plus tard, et sur la morale, dont l'observance conduit 
au bonheur de la vie future. 

Chacune de ces conceptions elles-mêmes, considé- 
rée à des moments différents, dans une même reli- 
gion, révèle une série ininterrompue de transforma- 
tions. Le sommeil dans le scheôl, auquel les Juifs 
du temps de Samuel faisaient aboutir l'existence 
humaine, portait en germe toute la splendeur dont 
les contemporains de Jésus paraient le Royaume de 
Dieu et la vie éternelle des justes ressuscites. Les 
notions de Providence, de devoir imposé par Dieu, de 
morale divinement révélée, ont évolué de même, paral- 
lèlement à la culture des hommes qui ont médité 
sur elles. « Nous savons d'expérience que Dieu s'élève 
ou s'abaisse comme la conscience humaine et qu'il 
n'édicte jamais que l'idéal qu'elle a créé p&r son pro- 
pre effort » (*). C'est aussi son idéal métaphysique 
que la conscience religieuse enferme dans les dogmes; 
plus elle le creuse, plus elle le modifie, et elle en 
abandonne, les unes derrière les autres, les formes 
successives sur la route éternelle qu'elle suit. 
A côté de la réflexion proprement religieuse, qui 

(1) Séailles, Les affirmations de la conscience moderne, p. 69. 



LA MORT DU DOGME 311 

suffit déjà à modifier et à faire périr les dogmes, la 
réflexion philosophique, la pensée humaine, dans son 
application la plus élevée, préparent aussi, pour une 
part considérable, la ruine des conceptions dogma- 
tiques. Pour nous en tenir aux seules religions juive 
et chrétienne, ne savons-nous pas que l'influence de 
la philosophie platonicienne et stoïcienne a engendré 
d'abord le philonisme et plus tard l'alexandrinisme, 
dont les docteurs ont donné, les uns des postulats 
de la foi juive, les autres de ceux de la foi chrétienne, 
des interprétations nouvelles et fécondes, qui ont pris 
le pas sur celles que la tradition antérieure semblait 
consacrer? Que l'aristotélicisme a fait voir les affir- 
mations chrétiennes autrement qu'on ne les avait 
jusque-là considérées? Que la philosophie de Des- 
cartes a préparé le rationalisme anti-chrétien du 
xvm* siècle, comme celle de Kant et de Hegel a, dans 
une large mesure, engendré le criticisme du xix e siè- 
cle? Et que, dans tous les cas, une manière nouvelle 
d'envisager les dogmes s'est manifestée? La philoso- 
phie ne modifie que le point de vue des hommes ins- 
truits, cela est évident, mais elle le modifie nécessai- 
rement, car « l'esprit a pour loi l'accord de ses 
représentations en un système défini » (Séailles). Et 
les dogmes, expression d'une mentalité religieuse 
périmée, ne sauraient entrer dans, une construction, 
nouvelle où l'esprit, s'appuyant sur ses seules forces, 
cherche à enfermer le monde, et l'homme et lui- 
même* sans subirdes interprétations qui les transfor- 
ment, en supposant qu'ils ne soient pqint dès l'abord 
entièrement rejétés. 

Peu à peu^ d'ailleurs, les résultats auxquels la 
pensée philosophique s'est arrêtée descendent, de; 



312 l'évolution des dogues 

l'élite intellectuelle, dans les couches profondes de 
la société; ils s'imposent comme des règles direc- 
trices de la pensée courante; on ne les discute même 
plus et ils transforment insensiblement, mais aussi 
invinciblement, la mentalité qui rendait les dogmes 
acceptables. L'Église catholique a raison de ne pas 
penser grand bien de Kant : l'influence profonde 
et durable de ce profond penseur s'est exercée en 
opposition à la dogmatique orthodoxe, sans même 
qu'il l'ait toujours explicitement voulu. 

De nos jours, l'ennemi le plus visible du dogme 
c'est ce qu'on nomme, d'un mot peut-être un peu va- 
gue, la science. «Les dogmes ne sont pas détruits parla 
critique négative, écrit M. Séailles, par les pamphlets, 
par les plaisanteries des impies, ils sont supprimés 
par les vérités positives qui ne se concilient pas avec 
eux, qui ne pénètrent dans l'esprit qu'en les en chas- 
sant »(*). Par science il convient d'entendre, en effet, 
l'application de l'esprit humain à l'acquisition d'un 
savoir positif quelconque ; tout autant que les phéno- 
mènes de la nature ou les représentations géomé- 
triques, l'étude des textes saints, ou celle de l'histoire 
des dogmes sont matière de science positive; il suffit 
pour qu'elles soient telles qu'on s'y applique sans 
parti pris d'aucune sorte, avec le seul désir d'atteindre 
la vérité des faits. Aussi bien, les progrès de l'esprit 
critique et de l'esprit historique, de la science des textes 
et de celle des faits humains du passé, ont-ils apporté 
et apporteront-Us, à la dogmatique de toutes les or- 

(1) Séailles, Les affirmations de la conscience moderne, p. 4, 
à rapprocher de l'opinion de M. S. Rbinach, Orpheus y p. 568: 
à Le terrain conquis par la science est toujours perdu par la 
religion dogmatique. » 



t 



LA MORT DU DOGME 313 

• 

thodoxies, des contradictions encore plus redoutables 
que celles qui lui viennent des sciences physiques et 
naturelles, en ce sens qu'elles s'appliquent encore plus 
directement à telle ou telle proposition particulière. 
Évidemment la représentation que nous nous faisons 
aujourd'hui du monde et des lois naturelles qui le 
régissent nous éloigne tellement des conceptions pa- 
rallèles des hommes qui ont formulé, par exemple, 
les dogmes chrétiens, que leur mentalité générale ne 
nous est plus guère intelligible qu'historiquement, je 
veux dire par un effort dont l'histoire nous fournit 
les éléments et qui nous transporte dans le passé. 
Certaines notions capitales de la théologie classique, 
celle de Dieu, de la Providence, de la Rédemption et 
bien d'autres, doivent nécessairement prendre un sens 
nouveau, une portée plus grande, pour rester inlel^ 
ligibles encore au savant d'aujourd'hui ; et tous ou 
presque tous les arguments de l'apologétique tradi- 
tionnelle, touchant les postulats fondamentaux de la 
foi catholique, pour me borner à l'une des fois chré- 
tiennes, apparaissent déplorablement caducs aux 
yeux de leurs fidèles instruits. L'on peut évidemment 
soutenir que si les affirmations, qui constituent la base 
de toule la dogmatique, viennent à chanceler, l'édifice 
entier vacille et menace ruine. Il est vrai ; mais l'es- 
prit de recherche scientifique porte aux dogmes des 
coups plus directs encore quand il s'attache à l'étude 
des textes par lesquels ils se justifient, ou aux faits de 
l'histoire dogmatique, à ceux de l'histoire des reli- 
gions en général, 

C'est l'exégèse libérale appliquée aux Écritures 
Saintes de toutes les religions qui nous a montré en 
elles les œuvres humaines qu'elles sont réellement, 

27 



314 l'évolution des dogmes 

confuses, contradictoires, lentement compilées, re- 
touchées, interpolées, mise» au point conformément 
aux besoins religieux de générations successives. 
C'est elle qui nous a fait comprendre combien il était 
illusoire de chercher dans le Livre la marque d'une 
révélation divine, constante, infaillible, évidente; com- 
bien aussi il était vain d'y prétendre découvrir, ne 
fût-ce qu'à l'état de germes, les croyances que la foi 
vivante a engendrées peu à peu au cours des siècles. 
C'est elle qui ramène les postulats révélés à n'être 
plus que des visions de foi, simples phénomènes chan- 
geants et explicables de psychologie religieuse. Et pins 
elle fouille les textes profondément, plus elle rend 
inacceptables les conclusions de l'exégèse orthodoxe, 
hors desquelles il n'est point de salut pour les 
dogmes traditionnels. Sans doute, elle hésite ; par- 
fois elle s'avance trop loin et elle recule, si bien que 
les théologiens orthodoxes, opposant la prétendue 
immobilité de leur système à la diversité évidente 
des théories libérales, crient volontiers au triomphe 
de la vérité immuable sur l'erreur toujours inquiète 
et déjà caduque avant que de se formuler ; c'est là un 
sophisme consolant, sans doute, mais c'est un so- 
phisme : les tâtonnements, les défaillances et jus- 
qu'aux erreurs de la critique libérale lui sont com- 
muns avec toutes les sciences humaines ; mais, outre 
qu'ils ne garantissent en aucune façon que ceux-là ne 
se trompent pas qui prétendent ne pas bouger, il ar- 
rive que des résultats certains se dégagent peu à 
peu des recherches et des discussions et qu'ils suf- 
fisent, et au delà, à rendre intenables les positions 
traditionnelles. 
De ce que, par exemple, les exégètes libéraux ont 



LA MORT DU DOGME 315 

longuement hésité et disputé sur la véritable rela- 
tion qui unit les trois Évangiles synoptiques, il ne 
suit pas que leur authenticité se trouve garantie; 
de ce que le sens de toutes les parties du iv e Évan- 
gile n'est pas hors de discussion et que l'auteur en 
reste inconnu, il ne suit pas que l'Apôtre Jean l'ait 
composé et qu'il ne fasse que compléter les Synop- 
tiques, puisque dans la réalité il les contredit. En 
fait, le progrès de l'exégèse scientifique contraint 
les hommes instruits à envisager l'histoire évangé- 
lique tout autrement que ne le font les orthodoxies 
chrétiennes et, particulièrement, à s'arrêter à une 
représentation de Jésus incompatible avec celle 
qu'en prétendent encore donner les théologiens 
traditionalistes; plusieurs dogmes essentiels, tels que 
ceux de l'Incarnation, de la naissance virginale du 
Christ, de la Rédemption s'en trouvent irrémédiable- 
ment ébranlés, et, même, au jugement de la plupart 
des critiques indépendants, tout à fait ruinés. 

L'histoire des dogmes les montre aussi sous un 
aspect qui ne leur est pas favorable : une vérité révé- 
lée ne devrait pas avoir d'autre histoire que celle de 
son triomphe; or, les textes nous montrent également 
celle de sa formation. Les premiers chrétiens, ceux 
même qui vivaient dans la fréquentation familière 
de Jésus n'avaient aucune idée qu'il fût Dieu, non 
plus qu'ils ne songeaient à Y économie, comme 
diront les théologiens d'Alexandrie, suivant laquelle 
Dieu unique, absolument un, se présentait pourtant en 
trois personnes, dont le Christ était l'une; mais les do- 
cuments, pour si incomplets qu'ils soient aujourd'hui, 
et parfois si difficiles à bien entendre, nous montrent 
cependant, avec la clarté de l'évidence, comment 



316 l'évolution des dogmes 

s'est peu à peu imposée à la foi chrétienne la notion 
de la divinité de Jésus-Christ et pourquoi elle a im- 
périeusement exigé la constitution du dogme de la 
Trinité ; dogme logiquement absurde, qui ne saurait 
présenter aucun sens s'il cesse d'être un mystère 
révélé et qui, dans le fait, nous apparaît comme une 
construction laborieuse, un compromis entre des ten- 
dances contradictoires, dont la formule satisfaisante 
n'a été atteinte qu'au iv e siècle. S'il est dans la nature 
de la vérité, comme dit quelque part Tertullien, et 
c'est logique, de paraître partout la première et de 
s'imposer tout de suite, par la force invincible qu'elle 
porte en elle, il est difficile de croire que le dogme 
de la Trinité, pour peu qu'on soit au courant de son his- 
toire, revête ces caractères de simplicité, d'évidence, 
de priorité, qui distinguent la vérité. 

Il en va de même de tous les dogmes de toutes les 
religions. Tous se manifestent au regard de l'historien 
comme des conclusions de foi, qu'entraîne un perpétuel 
devenir, ainsi qu'il arrive de toutes les pensées et de 
toutes les imaginations humaines; comment ne pas 
les assimiler à elles, puisqu'ils suivent leur route et 
leur loi? 

Enfin le progrès de l'histoire des religions, dont à 
vrai dire, la science est toute récente, achève de mo- 
difier radicalement le point de vue sous lequel les di- 
verses orthodoxies considèrent leurs dogmes. Les an- 
ciens docteurs chrétiens, quand une ressemblance les 
frappait entre leurs croyances et celles d'une autre 
religion, voyaient dans cette coïncidence une éclatante 
confirmation de la vérité qu'ils croyaient posséder tout 
entière : ou bien ils proclamaient que les gentils, 
éblouis, malgré eux, par cette vérité, en avaient re- 



LA MORT DU DOGME 317 

cueilli quelques lueurs, que, par exemple, Platon 
avait pillé la Bible; ou bien ils accordaient qu'une 
révélation partielle et incomplète avait pu favoriser 
quelques sages du paganisme, arrêtés d'ailleurs, 
sur la route sacrée, bien loin du but à atteindre. 
De la sorte, ils s'expliquaient parfaitement toutes les 
analogies et n'en prenaient aucune inquiétude, bien 
au contraire. L'évidence des faits nous a contraints 
aujourd'hui à rejeter ces puériles conciliations. Nous 
ne nions pas assurément qu'une religion n'agisse sur 
celles qui l'entourent et ne subisse, à son tour, leur 
action : rien ne se fait avec rien et si les influences 
ne sont pas toujours faciles à déterminer, quant à 
leur sens et à leur étendue, elles n'en sont pas moins, 
dans beaucoup de cas, très visibles. Mais il faut se 
garder de les exagérer; en fait, le nombre des thèmes 
sur lesquels la conscience religieuse des hommes 
s'est jusqu'ici exercée paraît assez restreint; les 
mêmes se retrouvent dans des religions demeurées 
certainement étrangères les unes aux autres et il en 
faut seulement conclure qu'en bien des cas des be- 
soins religieux analogues, des nécessités de logique 
semblables, enfantent des conceptions et des conclu- 
sions du même genre. 

On sait, par exemple, combien semble tentante 
de nos jours l'hypothèse d'une influence directe du 
bouddhisme sur le christianisme ; ce n'est pas seu- 
lement la ressemblance de quelques croyances qui 
rapproche les deux religions; c'est encore l'analogie 
de plusieurs légendes sacrées et un parallélisme de 
divers passages de leurs Écritures saintes vraiment 
curieux; et pourtant les historiens prudents n'osent 
pas encore conclure à un rapport de dépendance entre 

27. 






318 l'évolution des dogmes 

la religion chrétienne et la bouddhique; ils constatent 
les rapprochements, ils en font parfois de nouveaux, 
nais ils continuent de pense* que les combinaisons 
nées dans l'Inde et celles que l'Orient juif ou grée ont 
enfantées peuvent être également originales. 

€e qu'ils aperçoivent nettement, en revanche, c'est 
qu'au fond la conscience religieuse des hommes est 
spécifiquement la même partout, qu'elle vit et agit 
partont suivant les mêmes modes, qu'elle évolue de 
la même manière, passant d'une conception dogma- 
tique à une autre, par les mêmes voies et pour les 
mêmes raisons; et rien n'est plus propre que cette 
constatation à pénétrer celui qui la fait de la relati- 
vité des dogmes, de leur contingence, de la réalité de 
leur vie, c'est-à-dire de la nécessité de leur mort. 
Insensiblement ou brusquement, selon que sa nature 
l'incline aux conclusions radicales ou aux évolutions 
lentes, il se place hors de tous les dogmes, pour les 
considérer tous comme les manifestations intéres- 
santes et périssables de la vie religieuse de l'huma- 
nité. Trop de religions se donnent des raisons qu'elles 
croient bonnes de s'attribuer la possession de l'ab- 
solue vérité divine et toutes lui paraissent trop se 
donner les mêmes raisons, toutes lui montrent trop, 
dans le développement de leur histoire, les transfor- 
mations incessantes qu'elles ont subies et grâce aux- 
quelles elles ont vécu, pour qu'il consente à concéder, 
de ce point de vue, à aucune d'entre elles, le privi- 
lège exclusif de n'avoir jamais erré. 

Si de nos jours l'exégèse des textes saints, l'histoire 
des dogmes et celle des religions, constituent Jes 
formes de l'activité scientifique dont la dogmatique 



LA MORT DU DOGHE 



319 



de toutes les religions a le plus à souffrir, ce n'est 
pas à dire que leur action ne se soit jamais exercée 
dans le passé. Avec plus ou moins de rigueur, et en tous 
les temps, e4les ont tenu la place d'honneur dans 
l'élude critique des religions-, seulement, au xix* 
siècle, elles ont été poussées, par le grand mouvement 
qui a entraîné toutes les sciences positives, à un degré 
de perfection qu'elles n'avaient jamais connu jus- 
qu'alors. Leur empirisme, que corrigeait accidentel- 
lement le génie d'un Richard Simon ou d'un Tille- 
ixKmt, a fait place à une méthode prudente, de plus 
en plus sûre et rigoureuse. Sans le vouloir et simple- 
ment parce qu'elles ne •consentaient à considérer que 
les faits tels que les documents les montraient, elles 
sont devenues les ennemies des Traditions qui ne 
tiennent aucun compte des réalités. 



III 



Nous assistons d'ailleurs, depuis que les docteurs 
de la Réforme ont violemment attaqué telle ou telle 
position de l'orthodoxie, et surtout depuis que la cri- 
tique a porté ses investigations sur tous les dogmes, 
à un curieux effort des théologiens traditionalistes. 
Fort logiquement, ils soutiennent qu'il ne saurait 
exister de contradiction entre la vérité révélée qu'ils 
enseignent et la vérité acquise par la science hu- 
maine; mais de plus en plus rares se montrent ceux 
qui croient écarter les difficultés en répétant, après 
l'Apôtre, que la sagesse du siècle n'est que vanité; la 
plupart s'instruisent des méthodes critiques et ils 



320 l'évolution des dogmes 

prétendent les retourner contre la critique elle-même. 
Ou plutôt, à ce qu'ils nomment volontiers le criti- 
cifme, c'est-à-dire la libre recherche sur les faits et 
les idées du passé religieux chrétien, ils opposent la 
critique, la leur; à leurs adversaires ils prêtent des 
intentions de dénigrement systématique, ou, à tout 
le moins, un parti pris qui les aveugle, et, ainsi, ils 
se procurent d'illusoires consolations. De bonne foi, 
ils prolongent une résistance impossible, cependant 
qu'à grands coups d'anathèmes ils font jouer, parmi 
les simples, les ignorants et les timides, tous les res- 
sorts de la terreur. Palliatif bien insuffisant sans 
doute, en un temps où les habitudes de libre discus- 
sion, auxquelles la pratique de la vie politique en- 
traine peu à peu tous les peuples, gagnent les divers 
domaines de la pensée et s'y implantent victorieuse- 
ment, en un temps où les arguments d'autorité ont 
perdu tout leur crédit auprès des hommes qui réflé- 
chissent, et où le nombre de ceux-là s'accroît tous les 
jours. 

La résistance des dogmatiques orthodoxes contre les 
multiples poussées d'un esprit sur lequel elles ont 
de moins en moins de prise, ne porte d'autre résultat 
intéressant que de rendre l'attaque plus précise et 
plus pressante, de mettre mieux en lumière les fai- 
blesses irrémédiables des traditions et des interpréta- 
tions officielles. Le sentiment religieux se transforme; 
la force des vérités positives l'enchaîne malgré lui à 
elles; il ne peut plus concevoir la révélation elle- 
même qu'en fonction d'elles, et les dogmes qu'elles 
contredisent n'offrent plus de sens pour lui : ils sont 
irrémédiablement morts; au moins la représentation 
que les orthodoxies en prétendent toujours imposer 



LA MORT DU DOGME 321 

a cessé d'éveiller l'émotion ou la pensée dans l'esprit 
et dans le cœur des hommes qui savent. 

Il se produit, dans les derniers temps de la vie des 
dogmes, des crises qui peuvent se répéter plusieurs 
fois avant que leurs résultats paraissent patents, et 
l'agonie d'une croyance peut être longue. Il arrive 
aussi que des efforts désespérés et intelligents se 
produisent pour la sauver, par une héroïque mise en 
accord de sa formule avec l'esprit nouveau, avec la 
science nouvelle; mais les soubresauts du dogme, à ce 
moment de sa vie, ne sont au vrai que des efforts que 
fait la conscience religieuse pour se débarrasser de 
lui et ils ne sauraient lui éviter la fatalité de la mort; 
tout au plus peuvent-ils en retarder l'échéance. 

A y bien regarder, c'est au temps de la Renais- 
sance et de la Réforme que le dogmatique de l'ortho- 
doxie romaine a reçu le coup mortel; elle ne l'a 
point senti et ceux-là même qui le lui portaient ne 
s'en sont guère douté. L'intensité de la vie chrétienne 
au xvn e siècle, l'assentiment que les esprits les plus 
puissants semblent donner aux dogmes traditionnels, 
et croient en effet leur donner, la fermeté de la direc- 
tion que les croyances orthodoxes paraissent impri- 
mer à l'esprit public, sont autant d'arguments pour 
établir quelles possèdent encore, en ce temps-là, la 
force intéiieure et l'active vitalité de l'âge mûr. Ce 
n'est là pourtant qu'une illusion et un peu d'attention 
la dissipe. La victoire douloureuse d'un Pascal sur sa 
raison en révolte contre les affirmations invérifiables 
du dogme, ou la défaillance étrange et voulue de la 
logique d'un Descartes qui, fondant toute la connais- 
sance de l'homme sur l'évidence, se dérobe à l'appli- 



822 l'évolution des dogmes 

cation de son principe devant les vérités révélées, ne 
prouvent pas plus que l'assentiment des « honnêtes 
gens », ou même l'intolérance de beaucoup de dévots, 
la souveraineté vivante des dogmes traditionnels. 
Non seulement plusieurs d'entre eux sont, dès lors. 
rejetés par les Églises réformées, mais encore la 
Renaissance, en ouvrant à l'esprit des hommes de 
nouveaux horizons, la Réforme, en posant les redou- 
tables principes du libre examen et de l'appel aux 
textes, ont préparé, Tune, la naissance de besoins 
religieux nouveaux, qui ne sauraient s'accommoder 
des cadres où le Moyen Age se trouvait à l'aise, parce 
qu'il les avait faits à sa mesure, l'autre, ta formation 
de nouvelles méthodes de critique, d'une exégèse 
scripturaire inconnue des théologiens du passé. Un 
Lenain de Tillemont pouvait bien limiter sa curio- 
sité aux antiquités chrétiennes extérieures aux 
dogmes, il ne pouvait faire que ses recherches, sur 
tant de points si neuves et si hardies, ne montras- 
sent le chemin à des hommes curieux de l'histoire 
des dogmes. De même un Richard Simon avait beau 
protester très sincèrement de l'excellence de ses 
intentions, c'est à juste titre qu'il est aujourd'hui 
considéré comme le père de l'exégèse libérale de 
l'Ancien et du Nouveau Testament. 

Au vrai, la dogmatique orthodoxe était dès lors 
entrée en agonie, et si personne n'y semblait prendre 
garde, c'est d'abord qu'il faut du temps À un principe 
pour révéler toute l'étendue de son application; c'est 
encore que l'habitude et la force acquise ne perdent 
que lentement leur pouvoir ; c'est surtout que la po- 
lémique religieuse entretenait l'activité de la vie reli- 
gieuse et ne laissait à personne le loisir d'en modifier 



LA MORT DU DOGME 



323 



les formes. Les Réformés, peut-être encore plus par 
instinct naturel des nécessités de la lutte que par 
respect profond pour les dogmes de la Tradition, ou 
par timidité d'esprit, ne s'étaient tout d'abord atta- 
qués qu'à l'Eglise romaine, à son organisation, à sa 
discipline. Ils ne s'étaient heurtés qu'aux proposi- 
tions dogmatiques qui semblaient étayer les préten- 
tions du pape, en sorte qu'ils avaient semblé mettre 
hors de cause le reste des dogmes et qu'en fait la ba-r 
taille théôlogique n'avait point porté d'abord sur eux : 
la ruine du romanisme ou sa justification, tel semble 
le but constant des efforts des protestants et des ca- 
tholiques au xvi e et au xvu e siècle. Puis, au sein même 
du catholicisme, se leva la grande querelle du jan- 
sénisme qui, par l'affaire de la bulle Unigenitus, se 
prolongea durant une grande partie dû xvm* siècle. 
Prenons; garde cependant que les débats entre les 
protestants et les partisans de Rome, entre les jan- 
sénistes et les jésuites, tout comme entre les gallicans 
et les ultramontains, ne regardaient pas que la reli- 
gion; la politique y tenait aussi sa large place et ce 
fut elle, à vrai dire, qui les amplifia et les prolongea,. 

Ces démêlés, dont les péripéties se compliquèrent à 
l'infini, eurent pour conséquence principale de limiter 
le champ des investigations critiques et, en même 
temps, par cela même qu'ils touchaient à la religion* 
d'intéresser les hommes instruits aux choses de la foi 
traditionnelle, et de donner aux affirmations dogma- 
tiques qu'elle leur apportait, et qu'ils n'avaient point 
le loisir ni la permission de discuter, sous des 
gouvernements très intolérants, une apparence de 
solidité inébranlable. 

Uo jour arriva où, avec un peu plus de liberté; le loisir 



324 l'évolution des dogmes 

leur vint; pour mieux dire, où ils se détournèrent des 
querelles vidées vers les questions plus profondes, 
que leur esprit se posait nécessairement sur l'ensei- 
gnement traditionnel, pour peu qu'il s'y arrêtât un 
instant; et ce jour-là des érudits, comme Pierre Bayle, 
des « philosophes », comme Voltaire et les Encyclopé- 
distes, connurent la fragilité véritable de l'orthodoxie. 
Je veux dire, bien entendu, qu'ils se rendirent compte 
du peu de place que ses affirmations fondamentales 
tenaient dans la vie religieuse et morale des hommes 
de leur temps, du caractère de superstition qu'elles 
revêtaient dans l'esprit de la plupart d'entre eux, où 
elles ne subsistaient, plus qu'à l'état d'habitude irrai- 
sonnée et inféconde. Alors ils crurent que, pour les 
ruiner définitivement il suffisait de jeter à terre l'or- 
ganisation qui les soutenait et qu'ils considéraient 
comme une vaste entreprise de duperie et d'exploi- 
tation ; ils attaquèrent donc l'Église catholique 
puisqu'elle régnait sur la France et qu'ils étaient 
Français. 

Ce fut une imprudence, parce que l'anticlérica- 
lisme les détourna de la vraie et sereine critique 
pour les jeter dans la polémique. Il n'est que juste 
de dire, d'ailleurs, qu'on a souvent exagéré la faiblesse 
de la critique religieuse de Voltaire, par exemple; à 
côté de principes qui nous paraissent surannés, 
d'aperçus que nous avons abandonnés et de plaisan- 
teries déplacées, il reste des remarques justes et pro- 
fondes, admirablement formulées, et qu'on aurait tort 
de dédaigner. Néanmoins il est bien certain que 
l'anticléricalisme des intellectuels du xvm e siècle, 
c'est-à-dire ce qu'il y avait, du point de vue scienti- 
fique, de plus négligeable dans leur œuvre, eut beau- 



LA MORT DU DOGME 325 

coup plus de succès que leur antidogmatisme. L'or- 
thodoxie romaine, toutes les orthodoxies, avaient 
d'ailleurs intérêt à voir dans leurs attaques un parti 
pris de théoriciens politiques, et à éloigner la bataille 
de son véritable terrain. Les mouvements politiques 
qui se développent dans la seeonde moitié du siècle 
et qui se résument dans ce qu'on nomme le despo- 
tisme éclairé, nettement anticlérical dans les Etats 
latins, ceux qui préparent en France la Révolution, 
et la Révolution elle-même, sous sa forme jacobine, 
entretinrent cette illusion que le voltarrianisme n'était 
qu'une machine de guerre contre l'Église catholique. 
Et ainsi, grâce surtout à l'ignorance où les penseurs 
libres se trouvaient de l'histoire des dogmes et plus 
généralement de l'histoire des religions, grâce aussi 
aux diversions que les événements politiques créèrent, 
les discussions s'éternisèrent de nouveau à côté des 
véritables questions. 

Il appartenait aux penseurs allemands, philosophes 
comme Kant ou Hegel, théologiens comme Schleier- 
macher, de les poser comme il fallait qu'elles le 
fussent, de montrer comment il convenait de discuter 
les postulats de toute dogmatique et d'examiner les 
textes. Leur effort marque véritablement le point de 
départ de la vaste enquête conduite au xix e siècle et 
que nous poursuivons aujourd'hui, non seulement 
sur le christianisme, mais sur toutes les religions, 
considérées non plus comme des inventions de 
prêtres astucieux, mais comme des phénomènes 
sociaux très complexes et, d'un autre biais, comme des 
organismes vivants, soumis à la grande loi de l'évo- 
lution. 

Alors se manifesta la véritable nature des dogmes 

28 



326 



L EVOLUTION DBS DOGMES 

et, puisque nous avons pris comme exemple la 
dogmatique chrétienne des diverses orthodoxie s, 
alors on put comprendre à quel point de leur 
évolution se trouvaient la plupart de ses concep- 
tions. Ces constatations, faites ordinairement par 
des chercheurs que leurs études suffisaient à détour- 
ner de l'orthodoxie, finirent par s'imposer même 
aux hommes qui, naturellement religieux et attachés 
à la religion de leurs ancêtres, voulaient cependant 
la comprendre et se montraient disposés à en rejeter 
tout ce qui n'était plus qu'un poids mort. C'est ainsi 
qu'elles engendrèrent le protestantisme libéral, qui 
rencontra dans certaines Églises réformées une résis- 
tance qui n'a pas encore désarmé, et plus tard le 
modernisme, c'est-à-dire le catholicisme libéral, qui 
prétend s'accorder avec l'esprit moderne. On sait quel 
accueil l'Église romaine lui a fait; à l'heure pré- 
sente, il se tait et, pour peu que dure le régime de 
compression institué par l'encyclique Pascendi, il 
mourra; mais sa mort ne rendra pas la vie aux 
dogmes qu'il s'est efforcé de galvaniser encore une 
fois. D'ailleurs, au jugement d'un observateur du 
dehors, le modernisme ne s'est montré vraiment 
fécond qu'en négations, j'entends qu'il a surtout bien 
établi que les formules de la dogmatique romaine 
n'offraient plus actuellement aucun sens pensable; 
celles qu'il a parfois risquées pour les remplacer, les 
commentaires dont il les a enveloppées, pour les 
rendre acceptables à la fois aux croyants et aux savants, 
n'ont satisfait ni les uns ni les [autres ; elles leur ont 
paru subjectives, arbitraires et, point essentiel, réel- 
lement étrangères aux dogmes qu'elles prétendaient 
conserver en les rajeunissant. Il semble, en définitive, 



LA MORT DU DOGME 327 

que le principal résultat du généreux effort moder- 
niste ait été de rendre plus manifeste encore l'im- 
possibilité de rappeler à la vie une croyance morte 
et ensevelie sous la formule d'autorité. Un catho- 
lique n'a guère plus de choix qu'entre l'acceptation 
interne ou externe de cette formule ou son rejet pur 
et simple ; il semble qu'il ne puisse plus trouver en 
elle un aliment pour son sentiment religieux qu'à la 
condition de sortir de son temps, et c'est là une 
opération dont un nombre de plus en plus petit 
d'hommes instruits se sent capable. 



IV 



Et les autres? Les autres ne réfléchissent ni ne 
pensent, parce qu'ils ne savent pas. Il arrive parfois, 
quiconque a vécu au contact de jeunes gens élevés 
dans un esprit strictement confessionnel le sait bien, 
qu'une intelligence d'élite échappe d'elle-même à la 
contrainte qui lui est imposée, mais c'est là un acci- 
dent très rare. A les considérer dans leur ensemble, 
les masses populaires restent moutonnières ; elles 
font ce qu'elles ont toujours fait, sans en chercher le 
sens ; elles reçoivent docilement les enseignements 
que l'habitude ancestraie leur a rendus familiers, 
sans chercher à les comprendre; elles n'en ont pas 
les moyens et, d'ailleurs» n'en éprouvent pas le 
besoin. Leur inertie nécessaire retarde très long- 
temps l'évolution dogmatique et entretient, du même 
coup, l'illusion que le dogme vit toujours. 

Distinguons pourtant l'apparence de la réalité. Ce 
qui vit, c'est la pratique et le rite, ce n'est pas le 



328 l'évolution des dogmes 

dogme. Sans doute, nos paysans restés catholiques 
ont jadis appris au cathéchisme les formules des 
dogmes principaux, et quelques-uns d'entre eux, mais 
quelques-uns seulement, seraient encore en état de 
les répéter; toutefois leur vie religieuse ne leur doit 
rien, ils ne les comprennent ni ne les sentent; leur 
assentiment ne prouve rien quant à la vitalité de ces 
dogmes. Ceux qui seuls éveillent encore au fond de 
leur conscience des impressions actives sont ceux qui 
se raltachent en quelque manière au désir de l'être 
humain de dépasser les limites du fini qui lui sont 
imposées, par exemple ceux qui expriment l'espé- 
rance du paradis et la crainte de l'enfer; mais ce 
sont là, à vrai dire, des manifestations d'un instinct 
profond, enfermées dans des formes que la tradition 
a fixées, que l'enseignement de l'Eglise perpétue et 
qu'on n'éprouve pas le besoin de changer parce 
qu'elles sont en soi claires et accessibles à tous, bien 
plutôt que des survivances d'une dogmatique précise. 
Nos campagnards les plus dévots croient à la 
puissance de la Sainte-Vierge, invoquée pour des 
objets différents dans ses divers sanctuaires, si bien 
qu'un observateur mal averti pourrait s'imaginer qu'il 
existe plusieurs Vierges Marie; ils ont confiance dans 
le secours de saints locaux, pourvus chacun d'une 
spécialité; ils se plient à la nécessité d'assister à la 
messe le dimanche, de communier aux grandes fêtes, 
de manger maigre le vendredi, de réciter une prière 
à leur lever et à leur coucher, ou quand sonne 
Y Angélus, de faire le signe de la croix lorsqu'ils se 
mettent à table ou entendent le tonnerre; mais toutes 
ces pratiques ou dévotions, qu'ils observent suivant 
une sorte d'automatisme et qu'ils entourent de quan- 



LA MORT DU DOGME 



329 



tités de superstitions menues et grosses, ne prouvent 
pas qu'ils prennent vraiment souci des mystères de 
la foi catholique et de sa théologie. Ce sont choses 
qui ne regardent que leur curé et sur lesquelles ils 
lui font volontiers confiance; leur foi, à eux, reste 
à la mesure de leur esprit. Quiconque a vécu dans 
un village sait bien que le zèle religieux y varie avec 
la sympathie qu'y inspire le prêtre : la religion, dans 
ce cas, ce n'est plus le dogme, c'est le curé. 

Au fur et à mesure que, sous une forme ou sous 
une autre, les résultats atteints par la science et 
défavorables aux dogmes, pénètrent dans les couches 
profondes des fidèles, l'inévitable se produit : les for- 
mules jadis vivantes et vivifiantes, apparaissent telles 
qu'elles sont, mortes et inertes. Aucune religion, jus- 
qu'à ce jour, n'a pu échapper à cette destinée, aussi 
fatale pour elle que la «mort pour les enfants des 
hommes et pour tous les êtres organisés que porte 
la terre. 

Du jour donc où un dogme se trouve en quelque 
sorte consacré et exprimé par un rite qui s'immo- 
bilise et tend au mécanisme, il est condamné à 
disparaître tôt où tard, car il ne porte plus la vie en 
lui. 11 n'est pas nécessaire tju'il présente alors un 
sens pensable pour subsister encore très longtemps 
en apparence et, pour ainsi dire, en façade, car 
l'habitude du geste liturgique peut suppléer à l'ab- 
sence de pensée religieuse et même créer une émo- 
tion véritable : le dogme pris en lui-même n'y est plus 
pour rien. Combien de fidèles de l'Église catholique 
qui éprouvent une émotion douce et profonde au 
moment où ils reçoivent des mains du prêtre l'hostie 
consacrée et qui ignorent, qui seraient incapables de 

28. 



330 l'évolution des dogmes 

comprendre, ou môme ' de sentir, les dogmes de la 
présence réelle et de la transsubstantiation. S'ils les 
examinaient une bonne fois du point de vue histo- 
rique et du point de vue critique, il y a gros à parier 
qu'ils ne verraient pas croître leur confiance en 
eux. Fort, heureusement pour la paix de leur foi, ils 
ne les examinent pas du tout et les laissent dormir 
leur sommeil éternel sous leur formule inintelligible. 



Ainsi toute religion dogmatique est condamnée, 
par cela même qu'elle subit la loi d'évolution, à voir 
croître, se transformer, puis se fixer, s'anémier et 
disparaître tous ses dogmes successivement. Quand 
ils ont, les uns après les autres; subi leur sort inévi- 
table, l'heure sonne favorable à l'établissement d'une 
nouvelle religion. Elle-même, si simple qu'elle puisse 
être dans son principe, devient nécessairement dog- 
matique à son tour et se complique peu à peu. 
L'expérience, autant que la logique, établit qu'il n'est 
pratiquement pas de vie religieuse active et précise 
sans dogmes. 11 arrive qu'ils soient peu nombreux 
et qu'ils évitent les complications métaphysiques, 
comme dans l'islam et, pour prendre un exemple 
très différent, dans le protestantisme libéral; dans 
tous les cas, ils sont, et ils tirent de leur simplicité 
même une force impérative singulière. La religion 
ou, si Ton veut, la vie religieuse adogmatique, peut 
représenter une possibilité ou un idéal pour quelques 
esprits d'élite; elle ne saurait suffire à la plupart des 
hommes, ni seulement constituer pour eux une repré- 
sentation intelligible. 



LA MORT BU DOGME 331 

L'histoire des dogmes ne décrit évidemment qu'un 
des aspects de la vie dans une religion donnée, mais 
c'en est l'aspect qu'on peut dire principal, car si les 
dogmes, en tant qu'ils expriment la foi moyenne 
a'un temps, n'enferment pas tous les élans religieux 
du mysticisme individuel, ils en constituent du moins 
les pivots. C'est autour de leurs affirmations que 
tourne la méditation des hommes les mieux doués pour 
vivre une vie religieuse intense; c'est d'elles qu'ils 
s'élèvent aux conceptions mystiques les plus' hautes, 
ou parfois qu'ils tombent dans les imaginations héré- 
tiques les plus profondes. Sans doute, on a eu raison 
de remarquer que l'Évangile n'enfermait pas une dog- 
matique développée, mais si l'Évangile peut être le 
principe d'une vie religieuse très active, il ne prétend 
pas du tout à la qualité de code doctrinal d'une reli- 
gion; il n'est que la Bonne Parole dite par Jésus au sein 
du judaïsme; il représente, par conséquent, la prédi- 
cation d'un Juif, éminemment apte à la pensée et 
à l'action religieuse, sur quelques-uns des thèmes de 
la foi juive de son temps. Du point de vue historique, 
d'ailleurs, l'Évangile n'est qu'un point de départ, celui 
de la foi chrétienne, qui a fait de lui, bon grô mal 
gré, le fondement de ses véritables spéculations 
dogmatiques. Ce n'est pas un paradoxe que d'af- 
firmer que jamais l'Évangile tout seul, sauf peut- 
être dans la conscience de quelques protestants 
libéraux d'aujourd'hui, n'a suffi à alimenter la vie 
religieuse de personne. 

« Si le sentiment religieux, écrit M 8r Mignot (*), se 
trouve au fond de l'àme humaine, la religion pro- 

(1) L'évolution relig., daùs Le Correspondant du 10 avril 
1897, p. 5. 



332 l'évolution des dogmes 

prement dite ne s'y trouve pas... En dehors d'une 
religion positive, il n'y a place que pour toutes les 
fantaisies de l'illuminisme individuel, aboutissant bien- 
tôt au scepticisme le plus absolu ». Par religion posi- 
tive, il convient d'entendre une religion aux dogmes 
précis, constituée par une tradition définie et vivante; 
et il semble, en eftet, difficile d'accorder la qualité 
de religion à une pensée individuelle et tout inté- 
rieure, indépendante d'une tradition de ce genre. En 
tant que fait social, œuvre sociale aussi, une religion 
ne peut être réelle que si elle échappe, dans ses 
affirmations essentielles, à la réflexion arbitraire des 
individus. La religion pure est donc pratiquement 
une chimère et les dogmes constituent l'appui néces- 
saire à toute religion véritable; c'est par eux qu'elle 
s'exprime et si elle n'avait point, la prétention dérai- 
sonnable de les empêcher de se transformer parallè- 
lement au sentiment religieux qui les inspire, elle 
changerait, de toute évidence, avec eux, d'une ma- 
nière ininterrompue, mais elle vivrait aussi par eux, 
indéfiniment. 

VI 

Ce n'est point ainsi que les choses se passent, et 
nous avons reconnu les raisons pour lesquelles cha- 
que religion s'abandonne à la mortelle illusion de 
l'immobilité dans la vérité absolue. Elle doit donc 
périr de son erreur; mais, sur ses ruines, le sentiment 
religieux demeure vivace, et, sans se décourager, il se 
construit de nouvelles croyances, il se prépare de 
nouveaux dogmes. En réalité, il ne les invente pas de 
toutes pièces, il les compose avec les débris de ceux 



I«A MORT DU DOGME 333 

que le temps a brisés, et c'est en ce sens qu'on a rai- 
son de dire que les dogmes ne meurent pas, qu'ils se 
transforment; ils représentent un capital religieux que 
l'humanité ne laisse jamais complètement perdre. 

Une religion qui naît se construit comme une maison 
qu'un homme avisé élève avec les pierres d'un édifice 
ruiné; il les rassemble et les retaille; quand elles 
sont de nouveau ajustées et unies par le sable et la 
chaux, on dirait qu'elles n'ont jamais reçu une autre 
destination. Pourtant, elles ont servi déjà, et, dans 
la muraille que le temps a jetée par terre, elles tenaient 
leur place bien calculée ; chacune d'elles contribuait 
à la solidité et à l'harmonie de l'ensemble, comme 
elle fait maintenant, quoique disposée autrement, 
dans la maison nouvelle. Les dogmes sont semblables 
à ces pierres; leur forme, leurs dimensions, leur 
place varient d'une religion à l'autre, à y bien regar- 
der, leur nature ne change pas, et ils servent indéfini- 
ment. Je ne veux pas dire que chaque corps de doc- 
trines religieuses les utilise tous, non plus que tous 
les moellons du vieux monument ruiné n'entrent dans 
la construction neuve, mais seulement qu'il en ras- 
semble un nombre plus ou moins grand et que seul 
le ciment dont il les lie ensemble lui appartient en 
propre. 

Le ciment, c'est la théologie. Chaque religion 
a la sienne, plus ou moins développée, dont la mis- 
sion est d'ajuster les propositions que la foi enfante, 
mais qu'elle ne crée pas plus de rien que la mère ne 
peut se féconder elle-même, et tirer de son seul 
amour, de sa seule volonté, les éléments qui font, du 
germe initial, un embryon, puis un enfant. La dog- 
matique s'alimente dans l'ambiance où gisent les 



334 l'évolution des dogmes 

anciens dogmes ruinés et la théologie elle-même revêt 
des caractères différents, use de méthodes dissembla- 
bles, selon les milieux divers où elle agit. 

On peut ranger toutes les religions par familles 
et « l'air de famille », qui rapproche celles d'un 
même groupe et accuse leur parenté, leur est préci- 
sément donné par la ressemblance de leurs croyances 
fondamentales et de leurs mythes. Une étude de plus 
en plus approfondie de la religion des Sémites méso- 
potamiens a montré quels rapports étroits l'unissent à 
celle des Sémites méditerranéens et même à celle des 
Juifs. D'un autre biais, l'esprit d'Israël se retrouve en 
Ismaël et Allah ressemble à Jahveh comme un frère. 
Mais ce n'est pas seulement de famille à famille, c'est 
de groupe à groupe que se marquent des analogies 
instructives. Nous l'avons déjà dit chemin faisant, si 
elles ne décèlent pas toujours l'influence d'une reli- 
gion sur une autre, elles prouvent du moins l'utili- 
sation de thèmes de foi dont l'ensemble constitue le 
fonds dogmatique de toutes les religions. 

Je citerai, par exemple, l'idée de la lutte éternelle sur 
la terre, et dans l'homme, du bien et du mal; la notion 
d'une Providence présente et d'une Justice future; celle 
de la faiblesse de l'homme qui ne peut éviter le péché 
et désarmer le juge que par la révélation divine de la 
voie de salut, ou par l'intervention directe ou indi- 
recte des Puissances souveraines ; celles plus précises 
de la nécessité d'un Médiateur, d'un Législateur, d'un 
Sauveur ; celle de l'efficacité du sacrifice de commu- 
nion ou du sacrifice propitiatoire ; toutes conceptions 
qui se retrouvent sous des formes diverses, *et pour 
ainsi dire à des degrés différents, mais enfin qui se 
retrouvent dans la foi de l'Égyptien de l'antiquité. 



LA MORT DU DOGME 335 

dans celle du brahmane, dans celle du mazdéen, dans 
celle du juif ou du bouddhiste, aussi bien que dans 
celle du syncrétiste gréco-romain du m* siècle, dans 
celle du chrétien et dans celle du musulman. Cha- 
cune en les acceptant, les accommode à sa perspec- 
tive particulière et les revêt d'une forme qui lui 
convient ; elle ne fait pas davantage. 

En dehors même de ces ressemblances générales, 
qui aboutissent à des affirmations dogmatiques plus 
ou moins analogues, dont le perpétuel recommence- 
ment, dans les religions successives, montre bien la 
faculté qu'elles possèdent de renaître de leurs cen- 
dres, il en est d'autres plus précises, plus particu- 
lières, par lesquelles se manifeste encore mieux le 
phénomène de la recomposition des dogmes défunts. 

Nous n'avons pas à redire ici ce que nous avons déjà 
exposé quand nous avons étudié la naissance du 
dogme ; nous savons qu'il puise dans l'ambiance où 
il se produit les éléments qui constituent sa substance. 
Or, de ces éléments, beaucoup ne sont que les débris 
de dogmes plus anciens que l'évolution a conduits à 
la ruine ; les autres viennent de religions parallèles, 
ou sont engendrés par la féconde rencontre entre 
deux conceptions d'origine différente. Les premiers 
seuls nous intéressent en ce moment. Par exemple, 
sur le fonds judaïque, qui forme partout sa base, la 
dogmatique chrétienne s'est édifiée en reprenant, 
pour amplifier l'Eucharistie, la vieille idée païenne 
du sacrifice de communion, dont il faut sans doute 
chercher les racines dans le totémisme, dans la pra- 
tique désuète au temps apostolique de l'absorption 
rituelle et régénératrice de l'animal sacré ; en adoptant 
pour développer le sacrement du baptême, l'idée de 



336 l'évolution des dogmes 

la purification par l'eau lustrale, à laquelle sans doute 
personne ne croyait plus guère et celle de l'impureté 
spécifique de la chair humaine, courante en Orient ; en 
transposant les histoires mythologiques relatives aux 
filiations divines, dont souriaient tous les hommes rai- 
sonnables ; plus tard, en recueillant la notion de divinité 
féminine qui a, pour ainsi dire, nourri la marialogie 
et en acceptant la foi en des héros protecteurs, élé- 
ment capital du culte des saints intercesseurs. 

Ces notions, pour la plupart périmées sous la forme 
qu'elles avaient autrefois revêtue et que la foi vivante 
s'assimilait de nouveau, la théologie nouvelle les a 
traitées en fonction des postulats premiers de la 
croyance chrétienne et non pas toujours, d'ailleurs, 
dans le même esprit, car elle-même n'a point toujours 
puisé son inspiration à la même source. Platonicienne 
avec les Alexandrins et saint Augustin, aristotélicienne 
avec les scolastiques, kantienne ou, si l'on veut, scien- 
tifique avec les modernistes, thomiste avec les ortho- 
doxes romains, elle n'a point cessé de travailler sur le 
même fonds d'affirmations, de les coordonner, de les 
expliquer, de les commenter, sans p'ouvoir empêcher 
que les antiques superstitions, lentement remontées 
des obscures profondeurs de la foi populaire, ne con- 
tinuent de les pénétrer peu à peu et ne les altèrent. Au- 
jourd'hui etdepuis longtemps, le paganisme éclate aussi 
bien dans le catholicisme des paysans espagnols que 
clans l'orthodoxie des moujiks russes. 

N'exagérons rien : tout ne renaît pas des dogmes 
défunts. Pas plus que ne reparaît dans sa figure, son 
apparence et sa pensée l'être éteint dont la substance 
chimique, retournée à la terre féconde, sert à compo- 
ser d'autres êtres, pas plus un dogme ne reparaît dans 



LA MORT DU DOGUE 



337 



la forme qu'il revêtait, dans la place qu'il occupait, 
dans le rapport qui le liait à d'autres dogmes, dans 
l'esprit qui l'animait : tout cela est définitivement 
mort du jour où le sentiment religieux le rejette. 
Comme dans Fêtre physique, nourri de la décompo- 
sition, c'est la matière du dogme qui dure ; ce sont 
les morceaux disloqués de la pensée humaine qui l'a 
une fois composé et que perpétuellement les religions 
diverses rassemblent et recomposent. En dernière 
analyse, plus que les dogmes eux-mêmes, c'est le 
désir des dogmes, l'espoir de la sécurité dans l'affir- 
mation, qui vit au cœur des hommes religieux et c'est 
lui qui, inlassablement, sans se douter qu'il ne fait que 
rajuster des vérités défuntes, poursuit la consolante 
chimère de la Vérité éternelle. 



29 



CONCLUSION 



De l'ensemble des remarques que nous a suggérées 
l'étude de la vie des dogmes, nous tirerons d'abord 
cette conclusion qu'un dogme, considéré du point 
de vue historique, se présente toujours non 
comme un fait divinement révélé à l'ignorance de 
l'homme, mais bien comme la combinaison labo- 
rieuse et toujours changeante d'une collectivité hu- 
maine; c'est avant tout un phénomène social et il 
accumule, durant son existence, le travail de la foi, 
souvent très actif, d'un grand nombre de généra- 
tions. L'argument du consentement universel que les 
théologies chrétiennes emploient encore quelquefois 
pour prouver l'existence de Dieu, suppose que l'être 
humain porte au fond de sa conscience, comme un 
des instincts primordiaux de son espèce, le sentiment 
religieux; sans discuter ici la question de savoir si, 
en fait, tous les hommes l'ont possédé et s'il est vrai- 
ment primitif, nous pouvons bien accorder qu'il est 
très ancien et que le mérite lui revient sans doute 
d'avoir puissamment aidé l'homme à se distinguer de 
la brute. En principe, le dogme c'est l'expression que 
se donne ce sentiment dans un certain milieu, et qui 
se constitue par la collaboration anonyme et aveugle 
de toutes les aspirations, de tous les désirs, de 



340 l'évolution des dogmes 

toutes les impressions qu'éprouvent, touchant son 
objet, les hommes qui l'acceptent. 

Né du sentiment religieux, en fonction de l'acquit 
intellectuel d'un certain milieu, il ne saurait demeurer 
immobile qu'autant que ce milieu ne change pas; il 
subit le sort commun des œuvres sociales; il évolue 
avec la société qui l'a engendré. A vrai dire, il n'esfpas 
par lui-môme; il ne constitue qu'une abstraction, dont 
la réalité gît dans la foi vivante et non point ailleurs, 
et la vie de la foi suffit à le vider de sens : la chrysa- 
lide abandonnée par le papillon qu'elle contenait 
n'est plus rien que l'enveloppe, désormais inerte et 
inutile, de l'insecte envolé qui n'y rentrera jamais; 
mais sa poussière, dispersée et rejetée au creuset d'où 
sortent tous les êtres, trouvera un jour un emploi 
nouveau. De même les éléments dissociés du dogme 
abandonné par la foi et devenu inutile aux hommes, 
se retrouveront peut-être un jour dans quelque nou- 
velle construction religieuse. 

Nous concluerons, en second lieu, que les diverses 
religions dogmatiques ne se rendent point un compte 
exact de la réalité de leur propre vie. Si elles procla- 
ment l'invariabilité de leurs dogmes avec une assu- 
rance si ferme, c'est qu'elles ne sortent pas d'elles- 
mêmes, ou qu'elles se croient — c'est leur raison d'être 
— chacune en face de toutes les autres, seules divines, 
révélées, véridiques et éternelles. Aucune ne consent 
à reconnaître en soi les caractères de l'imperfection 
et de la fragilité humaines, qu'elle se montre toujours 
prête à dénoncer chez ses rivales, avec une grande 
perspicacité; elle n'a le sens de l'histoire que pour 
les autres. 

Aujourd'hui même, dans notre Occident, où tant 



CONCLUSION 



341 



de prêtres de diverses confessions ont étudié et appris, 
il n'est pas rare de voir l'un d'eux, excellent criti- 
que quand il parle des croyances qui ne sont pas 
les siennes, s'arrêter brusquement, se dérober aux 
conséquences les plus impérieuses des principes 
qu'il vient d'appliquer si bien à autrui et prétendre 
réserver à ses propres convictions un traitement de 
faveur. A qui s'en étonne, il répond tranquillement 
que la vérité divine a le droit de n'être point confon- 
due avec l'erreur humaine. Beaucoup de livres catho- 
liques, par ailleurs excellents, se trouvent irrémédia- 
blement gâtés par ce naïf manquement à l'objectivité 
scientifique. D'autres confessionnels vont plus loin : 
suivant le procédé bien connu de toutes les théolo- 
gies, ils posent implicitement leurs postulats dogma- 
tiques comme une thèse à démontrer, et ils choisis- 
sent dans les faits du passé ceux qui ne répugnent 
pas à la démonstration ; un peu d'tabileté littéraire 
suffit ensuite à les organiser et à leur donner l'appa- 
rence de la réalité de l'histoire. Ce que cette opéra- 
tion offre de plus curieux, c'est qu'elle ne recouvre, 
le plus souvent, aucune supercherie; elle s'inspire 
seulement d'un parti pris inconscient, qui es-t la néga- 
tion même de l'esprit historique. 

Peu importe d'ailleurs; l'histoire des dogmes, de 
tous les dogmes, dans toutes les religions, devient 
chaque jour plus précise et plus sûre ; elle illustre 
d'exemples, toujours plus nombreux et plus probants, 
la grande loi de l'évolution que subissent les croyances 
des hommes, comme leur corps, leur esprit, leurs 
connaissances, leurs mœurs, leurs institutions et le 
monde même qui les entoure, jusqu'au soleil qui les 
éclaire. 

29. 



342 l'évolution des dogmes 

Bien entendu, il y aurait exagération et imprudence 
à appliquer dans toute sa rigueur et, si j'ose ainsi 
dire, sous tous ses aspects, le terme de loi à l'évolu- 
tion des croyances dogmatiques. Ce qui est une loi, 
c'est qu'elles se transforment ; mais le mode de leur 
transformation n'est point fixe ; il est impossible de 
prévoir les formes qu'il adoptera, et nous avons établi 
que son rythme se montre si variable, selon les 
milieux et les circonstances, qu'en vérité il échappe 
à toute formule. L'étude d'un dogme ne nous met 
pas en présence d'un ouvrage de la nature, où les 
hasards ne sont jamais que des accidents, que domine 
et élimine, à peu d'exceptions près, l'enchaînement 
régulier de phénomènes constants ; elle nous montre 
une œuvre sortie du cerveau humain, où les impres- 
sions ne se succèdent pas dans un ordre fatal, où les 
contingences retentissent en conclusions et en déter- 
minations plus ou moins durables, où les influences 
les plus fugaces en apparence peuvent laisser une 
trace indélébile, où les préoccupations diverses de la 
pensée, en se totalisant, se pénètrent l'une l'autre, 
agissent et réagissent les unes sur les autres, pour 
enfanter les combinaisons parfois les plus surpre- 
nantes. 

Toutefois, si faute de renseignements assez cohé- 
rents et assez précis, il ne nous est pas toujours pos- 
sible d'expliquer intégralement l'enchaînement des 
faits qui ont déterminé les diverses formes où s'en- 
ferme l'évolution des dogmes, nous en apercevons 
l'ensemble assez clairement pour affirmer avec certi- 
tude qu'un seul et même sentiment l'anime; il jest 
comme la trame sur laquelle la vie religieuse [de 
l'humanité a brodé. 



CONCLUSION 343 

Du point de vue de l'historien non confessionnel, 
le symbole de foi qu'un libre croyant, un Auguste 
Sabatier, ou un Jean Réville, construit au fond de 
sa conscience, pour diriger sa propre vie religieuse, 
a ses racines les plus profondes dans le grossier 
fétichisme du sauvage. Je veux dire que l'homme 
s'est élevé, par une transformation ininterrompue 
de son sentiment religieux, de la forme la plus 
basse de la religion à la conception de la « religion 
pure », laquelle n'est encore, d'ailleurs, que le rare 
privilège d'une petite élite. Et en dernière analyse, il 
faut bien reconnaître de grands rapports entre ce 
progrès évident et ce qu'on nomme, dans le langage 
courant, l'application d'une loi naturelle. 

Est-ce donc la notion de la « religion pure » qui 
tient la vérité et devance l'avenir? Toutes les dog- 
matiques doivent-elles successivement disparaître au 
cours xles âges, après une série de recompositions 
de plus en plus simples de leurs éléments dissociés 
par la science, et l'humanité trouvera-t-elle la satis- 
faction ultime de son sentiment religieux dans la 
seule conviction qu'une Force consciente et bienveil- 
lante a suscité l'homme, le guide, l'inspire durant 
son passage sur la terre et recueillera de lui ce qui 
mérite de survivre, quand sa dernière heure son- 
nera? Je ne saurais le dire; en tout cas, je n'ose- 
rais prévoir dans quel lointain devenir luira le jour 
où tous les hommes borneront leur désir de l'incon- 
naissable à cette foi raisonnable. Et pourtant, à parler 
franc, je ne crois pas même qu'elle marque le terme 
de l'évolution religieuse de l'humanité : le besoin 
religieux subira d'autres transpositions encore, qu'il 
serait puéril de chercher à prévoir, et jamais, sans 



344 l'évolution des dogmbs 

doute, l'homme ne cessera d'être « un animal reli- 
gieux », comme il est un «animal politique », et ses 
aspirations religieuses ne trouveront jamais leur forme 
parfaite plus que ses agitations politiques ne l'immobi- 
liseront dans les cadres d'une constitution définitive. 
Si pareils phénomènes pouvaient se produire un jour, 
l'homme ne serait plus l'homme. 



TABLE DES MATIERES 



INTRODUCTION 1 



PREMIERE PARTIE 
LA NATURE DU DOGME 

Chapitre I . — Le Dogme 9 

I. — La question :- Qu'est-ce qu'un dogme ? posée par 
M. Le Roy; elle nous jette au plein de notre sujet. 

II. — Origine et sens premier du mot dogme. — Les 
dogmes de la puissance publique. — Les dogmes de la 
Loi juive. — Les dogmes des philosophes. 

III. — Origines de la notion de dogme chez les chré- 
tiens. — Les préceptes du Seigneur et ceux des Apôtres. 
— Rencontre de la foi chrétienne et de la philosophie 
grecque. — Son importance touchant la notion chré- 
tienne du dogme. — Le principe de Vaulorilé dogma- 
tique dans le christianisme; V Eglise enseignante. 

IV. — Caractères essentiels du dogme; révélation, auto- 
rité, immutabilité. 

V. — Les diverses espèces de dogmes. — Affirmations 
fondamentales et affirmations particulières de chaque 
religion. — Celles qui évoluent le plus nettement. 

Chapitre II. — La Révélation et l'Inspiration 39 

I. — La révélation selon les orthodoxies. — Comment 
s'impose sa nécessité. — Son principe : Vomniscience 
divine et la possibilité de sa communication aux hommes. 



346 TABLE DES MATIÈRES 

Pages 
IL — La révélation conçue comme une conversation entre 
la divinité et V homme, — Exemples. — L'artifice de l'in- 
termédiaire entre Dieu et V homme. — Faiblesse de cet 
artifice. — Nécessité de recourir à Vinspiration. 

III. — L'inspiration d'après les théologiens. — L'assistance 
du Saint-Esprit. — Usage quasi universel de Vinspira- 
tion. — Ses avantages. — Le phénomène physique de 
Vinspiration. — Exemples. — Vinspiration dans les Écri- 
tures. 

IV. — La vraie nature de Vinspiration. — Ses rapports 
avec Vambiance où elle se produit. — Son caractère 
humain et périssable. — Prompte déformation de la 
figure des grands inspirés. — Exemple de saint François 
d'Assise. 

V. — Désir de fixer la révélation par V écriture. — Défor- 
mation que subit la révélation première avant que d'être 
définitivement écrite. 

VI. — Résumé : la révélation considérée du point de vue 
scientifique. 

Chapitre III. — Le Livre et le Canon 68 

I. — Pratiquement, la révélation, c'est le Livre. — Comment 
Dieu est l'auteur du Livre. — Caractères communs aux 
grands Livres révélés; ils renferment la Vérité éternelle; 
ils sont des Lois, des codes de la vie pratique. 

II. — Nécessité de l'authenticité du Livre. — Les grands 
corps d'Écritures sacrées. — Le Nouveau Testament. — 
Le Coran, 

III. — Le Canon est la forme ordinaire de V Écriture sainte. 
— Comment un livre entre au Canon. — Les principaux 
Canons. — Ils accusent plusieurs étapes rédactionnelles 
et portent la marque de V évolution. 

IV. — Dans quelles conditions se produisent les additions 
au Canon et à quel moment de la vie d'une religion. — 
Constitution des grands Canons. — La Bible. — Le Nou- 
veau Testament. — Caractère empirique de leur compo- 
sition, 

V. — Conclusion : l'inspiration du Livre est invérifiable; la 
composition du Canon arbitraire, — Pourquoi les fidèles 
n'en sont pas choqués. 

Chapitre IV. — La Tradition W 

I. — Définition de la Tradition. — -Son caractère véritable 
et sa prétention à l'immobilité. — Son importance par 



TABLE DES MATIÈRES 347 

Pages 
rapport à V Écriture. — Deux types de traditions : la tra- 
dition des Pères; la tradition apostolique. 

II. — La tradition des Pères. — Est-elle constante ? — Elle 
ne vaut que par Vautorité de VÊglise. — Elle (orme Uap- 
pui de la théologie. — Rôle et caractère de la théologie. 

— Comment elle-même évolue. 

III. — La tradition apostolique. — Pourquoi elle n'offre 
aucune sécurité. — En quoi elle sert à justifier l'organi- 
sation ecclésiastique et les rites. — Ce qu'elle est histori- 
quement dans VÊglise chrétienne. — Combinaison de la 
tradition des Douze, de celle de Paul et de celle de Jean. 

— Le Symbole des Apôtres. — C'est, en somme, l'histoire 
de toutes les traditions analogues. 

IV. — Il n'existe vraiment qu'une seule tradition y * le testar 
ment du passé changeant. — Comment elle devient une 
Ecriture de second ordre. — Or le péril qui la menace 
le plus, c'est la fixation par écrit. — La vie exige alors 
l'interprétation.' 

Chapitre V. — L'Interprétation 128 

I. — Singularité de sa prétention : expliquer la vérité mieux 
que Dieu. — Comment l'exégèse théologique traite les 
textes. — Divers procédés ^interprétation. 

II. — Comment une adaptation nouvelle des textes se fait 
accepter des autorités. — Comment s'établit et de quelle 
nature est le magistère de VÊglise. — Comment il s'appli- 
que en l'espèce. 

III. — Limites de l'élasticité des textes.' — Épuisement 
fatal de l'interprétation. — La résistance des Eglises 
conservatrices. —- Pourquoi elle est condamnée à l'im- 
puissance. 

IV. — Conclusions. — Impossibilité d'accepter la définition 
orthodoxe du dogme. — La loi du changement domine 
toutes ses prétendues justifications. — Elle le domine 
lui-même. 



SECONDE PARTIE 
LA VIE nu DOGME 

Chapitre VI. — Le milieu dogmatique et les élé- 
ments du dogme 144 

I. — Dogmatisme fondamental des religions révélées. — 
Simplicité et caractère pratique de leurs affirmations 



348 TABLE DES MATIÈRES 

Page< 
premières. — Exemples. — A quoi tient la complica- 
tion dogmatique du Livre chrétien par rapport à la Bible 
juive. 

II. — Le besoin dogmatique. — Il varie d'un groupe 
ethnique à Vautre. — Exemples. — Importance du 
milieu. — Exemple : révolution de la christologie dans 
son rapport avec les divers milieux qu'elle traverse. 

III. — La matière et la forme du dogme. — La matière 
vient de la foi. — La forme vient de la théologie. — Les 
théologiens philosophes et les théologiens juristes. 

IV. — Les deux espèces de dogmes : théologiques et rituels. 
— Exemple de l'un : la christologie. — Exemple de 
Vautre : V eucharistie. 

Chapitre VII. — La naissance dn dogme 175 

1. — Rôle apparent des individus touchant la naissance 

du dogme. — En quoi il n'est qu'une illusion. 
H. — Action primordiale de la foi vivante. — Elle subit 

l'influence du milieu intellectuel où elle se forme. — 

Elle fait, pour garder le contact avec ce milieu, un effort 

dogmatiquement fécond, 

III. — Le transport des postulats premiers dans un milieu 
nouveau. — Exemple : Constitution du christianisme 
primitif sous l'action de l'esprit grec. — Le milieu nou- 
veau poursuit le travail dogmatique. » , 

IV. — Caractères de la foi génératrice des dogmes : ma- 
joration et illogisme. — Exemple : la christologie. 

V. — Intervention de la théologie. — En quoi elle peut être 
aussi féconde. — Les dogmes proprement théologiques. 

VI. — Résumé : le processus de la naissance du dogme. 

Chapitre VIII. — Les obstacles : Le Livre et la Règle 

de foi 10$ 

I. — Difficulté et nécessité de garder V accord entre les 
textes saints et le dogme. — Comment la foi considère 
les textes. — La foi vivante avant le Livre. — Exemple 
du travail dogmatique qu'elle accomplit : la christo- 
logie de Vâge apostolique. 

II. — Influence de la foi vivante sur la composition du 
Livre. — Comment elle y introduit ses acquisitions. 
L'accommodation des textes fixés. — Exemple : justifica- 
tions scripturaires du magistère de l'Eglise; du dogme 
de la Trinité. 

III. — La règle de foi résiste mieux que les textes saints. 



TABLE DES MATIÈRES 349 

Pages 

— Est-elle absolument rigide? — Exemple : le Symbole 
des Apôtres. — Comment la règle peut subir diverses 
modifications et interprétations qui permettent rétablisse- 
ment du dogme nouveau. 

Chapitre IX. — Le développement du dogme 215 

I. — Le dogme évolue comme la foi. — Les orthodoxes 
n'en conviennent pas. — Doctrines de Tertullien et de 
Vincent de Lérins. — Distinction de la vérité sous-' 
jacente et de sa formule. — La seconde seule évoluerait. 
Inexactitude de cette théorie. — Croyances disparues 
et croyances créées. — Comment les orthodoxes se 
donnent pourtant l'illusion de V immutabilité de leurs 
dogmes. — Ignorance des fidèles. — Atténuations pra- 
tiques de certains dogmes. — Une petite élite se rend 
seule compte de l'évolution. 

II. — En théorie, le dogme ne peut pas rester immobile. 

— Action persistante des forces qui l'ont engendré. — 
Le dogme n'est pas partout et toujours compris de 
même. — Il n'a de valeur que s'il est vécu. — Il porte 
en lui un élément mystique encore plus variable que 
l'intellectuel. — Toute religion dogmatique évolue dans 
son ensemble. 

III. — La théologie en face de la foi vivante. — Elle ne 
peut l'arrêter dans son mouvement. — La foi qui sent 
et celle qui pense se heurtent cependant vite à la for- 
mule dogmatique. 

Chapitre X. — La foi vivante : le mysticisme, le 

sens commun et la pensée religieuse 238 

I. — Le mysticisme. — Dangers de son initiative. — Son 
action. — Le critérium du mysticisme gît dans le sens 
commun. 

II. — Le sens commun agent d'évolution dogmatique. — 
Comment il agit sur le mysticisme et dans quel sens. 

III. — L'intervention de la pensée. — Conflits qui en peu- 
vent résulter. — Exemples. — Conflits de la pensée et 
de la théologie. 

Chapitre XI. — La formule d'autorité 255 

I. — Son caractère négatif. — Ce qu'elle a\oute à la 
croyance en fait et en droit. — Exemple : les inter- 

30 



350 TABLE DES MATIBBES 

Pages 

prétations du Tu es Petrus. — Comment cet exemple 
établit Vimportance de la formule dogmatique. 

fi. — Insuffisance ordinaire des formules premières qui 
cherchent à fixer un dogme. — Résistance de la théo- 
logie à leur modification dès qu'elles sont sanction-^ 
nées avec quelque solennité par les autorités compé- 
tentes. — Danger réel que cette modification fait courir 
au dogme. — Ces formules cependant, comme les mots 
d'une langue, n'ont pas partout le même sens; s'usent; 
prennent un sens nouveau; il en naît même de nouvelles. 
— En fait, durant longtemps, la formule n'est pas stric- 
tement immobile. 

III. — La formule à Vétat de cristallisation. — Phéno- 
mènes qui en réstdtent : la formule armée de Vautorité 
du dogme; le conflit entre la formule et les intellec- 
tuels. 



Chapitre XII. — L'évidence du progrès dogmatique. 273 

I. — Les remarques que nous venons de faire peuvent 
être illustrées par plusieurs exemples concrets. 

II. — L'évolution du paganisme romain. — Originairement 
il semble présenter de grandes chances d'immobilité. — 
Grandes étapes de sa transformation; ce qu'elle prouve. 

III. — Preuves d'une évolution dans le bouddhisme, dans 
le judaïsme, dans l'islam. 

IV. — L'évolution dans le christianisme. — Le dogme de 
la divinité de Jésus-Christ, des temps apostoliques à 
nos tours. — Conclusion. 



Chapitre XIII. — La mort du dogme 304 

I. — L'établissement de la formule d'autorité est l'arrêt 
de mort du dogme. 

II. — Constitution du milieu antidogmalique. — Provo- 
quée par une transformation du sentiment religieux, 
elle-même complexe. — Elle dépend du progrès géné- 
ral de la civilisation. — Des réflexions directes, sur le 
dogme. — Des réflexions philosophiques générales. — 
De la science. — De l'exégèse. — De l'histoire des dog- 
mes. — De l'histoire des religions. — Ces forces cri- 
tiques sont plus actives aujourd'hui que dans le passé. — 
Pourquoi ? 

III Attitude des théologiens orthodoxes devant la ruine 



TABLE DES MATIÈRES ^51 

Pages 

du dogme. — Exemple : les crises du romanisme depuis 
la Renaissance, 

IV. — La \orce de résistance des ignorants. — Est-ce vrai- 
ment le dogme qui vit en eux? 

V. — Tout dogme doit mourir, comme toute religion. — 
Le dogme est nécessaire pour constituer une religion 
positive. — La recomposition des dogmes disloqués. — 
Ce qui ne renaît pas d'un dogme. 



CONCLUSION 339 



3900 — Paris. — Imp. Hemmerlé et O. — 11-09. 



ERKEST FLAMMARION, ÉDITEPR, 26, RU8 RACUffi, PABI8 

BIBLIOTHÈQUE 

DE 

PHILOSOPHIE SCIENTIFIQUE 

Publiée sons la direction du D r Gustave Le Bon 



Collection im-18 Jésus à 3 fr. 50 le volume 



l r# Série. — Sciences physiques et natnrelles 

EL POIflCÀRÊ (de V Académie FrançaUe) 
La Science et l'Hypothèse 

M. Powcar* a réuni sous ce titre les résultats de ses réflexions 
sur la logique des sciences mathématiques et physiques. — Un vol. 

H. POINCARË. — La Valeur de la Science 

Cet ouvrage a pour but de rechercher quelle est la véritable 
valeur objective de la science. — Un vol. 

DASTRE (Professeur de Physiologie à la Sorbonne) 

La Vie et la Mort 

Ce livre traite des questions relatives à la Vie et à la Mort au 
point de vue de la philosophie et de la science. — Un vol. 

FRÉDÉRIC HOUSSAY (Professeur de Zoologie à la Sorbonne) 
Nature et Sciences naturelles 

Ce nouveau livre, accessible à tous les esprits cultivés et réflé- 
chis, a pour noyau la plus originale tentative pour montrer, dans 
l'édification de la science, la continuité de pensée depuis l'anti- 
quité jusqu'à notre époque. — Un vol. 

D* J. HÉRICOURT. — Les Frontières de la Maladie 

Les frontières de la maladie, ce sont toutes les maladies qui 
laissent aux patients les apparences de la santé, et qui, par cela 
même, sont abandonnées à leur libre évolution dans leur phase 
maniable par l'hygiène, jusqu'à leur transformation en états gra- 
ves, contre lesquels la thérapeutique est alors le plus souvent 
Impuissante. — Un vol. 



— 2 — 

FÉLIX LE DANTEC (Chargé de Cours à la Sorbonne) 
Les Influences Ancestrales 

L'auteur montre comment, de la seule notion de la continuité des 
lignées, on conclut sans peine aux principes de Lamarck et Dar- 
win. Le premier livre dé l'ouvrage est un véritable résumé de I* 
biologie tout entière. — Un vol. 

E. BOINET (Professeur de Clinique médicale) 
Les Doctrines médicales. — Leur Évolution 

La nécessité d'une doctrine directrice s'impose à la médecine, 
qui est à la fois un art par ses applications et une science par ses 
moyens d'étude. Les doctrines médicales ont donc une portée pra- 
tique et théorique, et leur évolution marque les étapes de la mé- 
decine. — Un vol. 

D' GUSTAVE LE BON. — L'Évolution de le Matière 

Cet ouvrage présente un intérêt scientifique et philosophique 
considérable. L'auteur y a développé les recherches nombreuses 
que sous ces titres : La Lumière Noire, La DématériaHsation de le 
Matière, etc., il a publié depuis plusieurs années. — Un voL illus- 
tré de 63 gravures photographiées au laboratoire de l'auteur. 

EMILE PICARD [Membre de Vinstitut, Professeur à la Sorbonne) 
La Science moderne et son État actuel 

M. Picard s'est proposé de donner, dans ce volume, une idée 
d'ensemble sur l'état des sciences mathématiques, physiques et 
naturelles dans les premières années du xx* siècle. — Un voL 

FÉLIX LE DANTEC 

La Lutte universelle 

Contrairement à Saint Augustin qui affirme <jue les corps de 
la nature se soutiennent réciproquement et « s'aiment en quelque 
sorte » M. Le Dantec prétend, dans ce nouveau livre, que l'exis- 
tence même d'un corps quelconque est le résultat d'une latte. — 
Un vol. 

LUCIEN POINCARÊ (Inspecteur aénéral de Vlnstruchon 

publique) 

La Physique moderne. — Son Évolution 

Ouvrage couronné par l'Académie des Scitneef 

L'auteur a pensé qu'il serait utile d'écrire un livre où, tout eu 
évitant d'insister sur les détails techniques, il ferait connaître, 
d'une façon aussi précise que possible, les résultats si remar- 
quables qui, depuis une dizaine d'années, sont venus enrichir le 
domaine de la physique et modifier profondément les idées des 
philosophes aussi bien que celles des savants. — - Un vol. 



— 3 — 

L. DE LAUNAY (Professeur à V Ecole des Mines) 
L'Histoire de la Terre 

Paire une Histoire de la Terre, qui soit, à proprement parler, une 
Histoire, c'est-à-dire qui raconte simplement les faits du passé 
dans leur succession chronologique et qui ne devienne pas, pour 
cela, un roman, tel est le but difficile que s'est proposé M. Di 
Launay. — Un vol. 

JULES COMBARIEU (Chargé du Cours d'Histoire musicale 

au Collège de France) 

La Musique. — Ses Lois et son Évolution 

Dans ce travail, l'auteur ne s'est pas contenté d'exposer en lan- 
gage très clair, avec exemples à l'appui, les lois de la musique: 
il les explique, en rattachant un état donné de l'art et de la théo- 
rie à l'état correspondant de la vie sociale. — Un vol. illustré. 

D r HÉRICOURT. — L'Hygiène moderne 

Sous une forme toute nouvelle, l'auteur présente aux lecteurs 
un ensemble d'idées générales capables de les guider avec sûreté 
pour la solution de tous les problèmes concernant la conservation 
et la protection de leur santé. — Un vol. 

LUCIEN POINCARÊ. — L'Électricité 

Dans ce volume, M. Lucien Poincare étudie les modes de pro- 
duction et d'utilisation des courants électriques et les principales 
applications qui appartiennent au domaine de l'électrotechmque. 
— Un vol. 

D' GUSTAVE LE BON. — L'Évolution des Forces 

Ce livre est consacré à développer les conséquences des prin- 
cipes exposés par Gustave Le Bon dans son ouvrage Y Evolution de 
la Matière, dont le 18* mille a paru récemment. — Un vol. illustré 
de 42 figures. 

GASTON BONNIER (Membre de V Institut, Professeur 

à la Sorbonne) 

Le Monde végétal 

Dans Le Monde Végétal, l'auteur, avant tout, expose les faits qui 
éclairent la philosophie des sciences naturelles; il y passe en revue 
la succession des idées que les savants ont émises sur les végétaux; 
a les commente et il les discute. — Un vol. illustré de 230 figures. 



— 4 — 

CHARLES DEPËRET {Deyen de la Faculté des Sciences 

de Lyon) 

Les Transformations du Monde animal 

Ce livre est destiné à exposer ce que nous savons, actuellement, 
des lois qui ont présidé aux incessantes transformations du monde 
animal, depuis l'apparition de la vie sur le globe jusqu'à nos {ours. 
— Un vol. 

FEUX LE DANTEC 
Philosophie du XX* Siècle 

• DE L'HOME A U SCIENCE 

Les études biologiques de M. Le Dantec, ses efforts pour placer 
la vie au milieu des autres phénomènes naturels, devaient ramener 
à écrire une œuvre de synthèse. — Un vol. 

** SCIENCE ET CONSCIENCE 

Science et Conscience nous est donné par M. Le Dantec comme 
son dernier livre de Biologie. Son œuvre considérable ne saurait 
manquer d'avoir une grande influence sur la pensée moderne. — 
Un vol. 

E.-A. MARTEL 
L'Évolution souterraine 

Sous ce titre, Fauteur montre l'histoire souterraine de la planète 
c'est-à-dire l'évolution grandiose et continue de la Terre. — Un 
vol. illustré de 80 belles gravures. 

E. BOUTY (Professeur à la Faculté des Sciences) 
La Vérité scientifique. — Sa Poursuite 

Mettre en lumière les caractères généraux de la vérité scien- 
tifique, le rôle que jouent l'expérience et le raisonnement dans 
sa découverte; montrer l'unité réelle de l'effort sous la diversité 
indéfinie de ses formes, l'étroite solidarité des sciences considérées 
à la fois dans leur développement logique et historique, tel est 
l'objet essentiel de ce livre. — Un vol. 

L DE LAUNAY 
La Conquête minérale # 

Le but de cet ouvrage est d'étudier le rôle industriel, écono- 
mique, social et politique de la richesse minérale dans l'his- 
toire, en indiquant l'évolution subie, dans son mode de découverte, 
d'extraction et d'application dans l'industrie. — Un vok 



— 5 — 

BERNARD BRUNHES (Directeur de TObservatotre du 

Puy de Dôme) 

La Dégradation de l'énergie 

Quand le public cultivé parle de « conservation de l'énergie », 
il croit en général à la conservation de « l'énergie utilisable » ou 
de la « capacité de produire du travail ». Non content de dénoncer, 
une fois de plus, le contre-sens si usuel, Fauteur a voulu dans ce 
livre en rechercher les origines historiques et en expliquer la 
genèse. — Un vol. illustré. 

H. POINCARÊ (de V Académie Française) 
Science et Méthode; 

M. Poinciré a réuni dans cet ouvrage diverses études se rap- 
portant à des questions de méthodologie scientifique. — Un vol. 

COMMANDANT PAUL RENARD 
L'Aéronautique 

Ce volume embrasse l'aéronautique tout entière et bien qu'un 
tel sujet comporte nécessairement des parties abstraites, l'auteur a 
su exposer avec clarté les questions les plus arides sans rien sacri- 
fer de la précision nécessaire et en se mettant à la portée de 
tous les lecteurs. — Un vol. illustré. 



2 1 Série. — Psychologie et Histoire. 

ABEL REY (Professeur agrégé de Philosophie) 
La Philosophie moderne 

Bans ce livre, l'auteur renouvelle les vieilles questions philoso- 
phiques de la matière et de la vie, de l'esprit et de la raison, du 
vrai et du bien, et les résultats déjà obtenus. — Un vol. 

ALFRED BINET (Directeur de Laboratoire à la Sorbonne) 

L'Ame et le Corps 

M. Biiiit a voulu montrer que les progrès récents de la psycholo- 
gie expérimentale ont eu un retentissement sur les spéculations 
les plus hautes et les plus abstraites de la philosophie. — Un vel. 

COLONEL BIOTTOT 
Les Grands Inspirés devant la Science 

JEANNE PARC 

Cette œuvre s'adresse également aux penseurs et aux simples 
curieux d'une explication scientifique de Jeanne d'Arc, l'héroïne 
du patriotisme. — Un vol. 



— 6 — 

IL MiCH (Prote$seur à VUniversiU de Vienne) 

La Connaissance et l'Erreur 

Traduction du D* Doroum (Professeur à la Faculté de Nancy) 

M. Macs est un physicien dont la pensée a été fortement influen- 
cée par la théorie de l'évolution. Selon lui, le but de la science est 
de mettre de Tordre dans les données sensibles, et de chercher avec 
toute V économie de pensée possible les relations de dépendance 
qui existent entre nos sensations. — Un vol. 

FELIX LE DÂNTEG 
L'Athéisme 

Voici, noua dit l'auteur, un livre de bonne foi; et, réellement, 
le ton de l'ouvrage est tel qu'on pourrait se demander, le pins 
souvent, si l'on est en présence d'un plaidoyer pour l'athéisme ou 
pour la nécessité d'une foi religieuse. — Un vol. 



EMILE BOUTROUÎ (Membre de Hnstitut) 
Science et Religion 

DANS LA PHILOSOPHIE CONTEMPORAINE 

Stude critique des principales solutions que reçoit actuellement, 
parmi les hommes qui réfléchissent, le problème des rapports de 
la religion et de la science. — Un vol. 

GUILLAUME DUBUFE 

La Valeur de l'Art 

Ce que représente l'art chez les divers peuples, les aspirations 
dont il est la synthèse, les besoins qu'il traduit, les éléments qu'il 
fournit à l'étude des civilisations, telles sont les questions abor- 
dées dans cet ouvrage. 

Dr GUSTAVE LE BON. — Psychologie de l'Éducation 

Ce livre a été écrit pour tous les membres de l'enseignement, 
et an moins autant pour les pères de famille, soucieux de l'avenir 
de leurs fus. — Un vol. 

IEAH GRUET (Docteur en droit, Avocat à la Cour d'appel) 

La Vie du Droit 

ET L'IMPUISSANCE DES LOIS 

Cet ouvrage examine s'il n'y a pas, contre le droit du législateur 
et à côté de lui, un droit du juge et un droit des mœurs. Il convient 
d'apporter au moule dans lequel doit être coulée la pensée légis- 
lative, certaines retouches ou corrections. Le législateur ne doit 
pas promettre ce qu'il ne saurait tenir. — Un vol. 



— 7 — 

EDMOND PICARD {Avocat à la Cour de Cassation de 

Belgique) 

Le Droit par 

Ce livre est en quelque sorte un « Testament juridique », le legs 
d'un opulent patrimoine intellectuel accumulé au cours de l'exis- 
tence prolongée de lutte et de travail du célèbre avocat et profes- 
seur à l'Université Nouvelle de Bruxelles. — Un vol. 

ERNEST VAN BRUYSSEL (Consul général de Belgique) 
La Vie Sociale. — Ses Évolutions 

Ce livre expose dans son ensemble toute l'histoire de l'humanité. 
Il a pour but l'étude des idées sociales dès leur origine et à travers 
leurs évolutions, durant la succession des siècles. — Un vol. 

HENRI LICHTENBERGER (Maître de Conférences 

à la Sorbonne) 

L'Allemagne moderne. — Son Évolution 

Dans cet ouvrage on a essayé de donner, en quatre livres, 
tin tableau sommaire de l'évolution économique, politique, intellec- 
tuelle, artistique de l'Allemagne moderne. — Un vol. 

ALFRED CROISET (Membre de Vinstitut, Doyen de la 
Faculté des Lettres de V Université de Paris) 

Les Démocraties Antiques 

Faire connaître, par un exposé rapide, non seulement les traits 
saillants des institutions démocratiques de l'antiquité, mais aussi 
les grandes lignes de leur évolution et, autant que possible, les 
causes économiques, politiques, morales qui en ont réglé le déve- 
loppement ou déterminé le caractère, tel est l'objet du présent 
ouvrage. — Un vol. 

LUDOVIC NAUDEAU. — Le Japon moderne, son évolution 

L'auteur, capturé sur le champ de bataille de Moukden, par les 
vainqueurs, et amené par eux au Japon s*y attarda plus d un an, 
car il sentait le désir intense de pénétrer leur mentalité. Aussi doit- 
on lire cet ouvrage si Ton veut connaître le Japon. — Un vol. 

D* PIERRE JANBT (Professeur de Psychologie au Collège 

de France) 

Les Névroses 

Cet ouvrage présente un résumé rapide d'un grand nombre 
d'études que l'auteur a publiées depuis vingt ans sur la plupart 
des troubles névropathiques. — Un vol. 



— 8 — 

GEORGES BOHN 
La Naissance de l'Intelligence 

Ce volume est un exposé de l'état actuel des problèmes de la psy- 
chologie animale. — Un vol. 

G. MAXWELL (Docteur en médecine, Substitut du Procureur 
général près la Cour d'appel de Paris) 

Le Crime et la Société 

11. Maxwell expose dans cet ouvrage les idées actuelles sur la 
nature et les causes de la criminalité qui lui paraît être un phéno- 
mène social normal. D analyse l'acte criminel et son auteur dans 
tes différentes variétés; la responsabilité pénale, l'aliéné criminel, 
la classification des criminels, l'évolution contemporaine de la cri- 
minalité politique, sont ensuite étudiés. 



Paris, — îm*. Bmmarli «I €*, 



UNIVERSITY OF CALIFORNIA UBRARY 

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